Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
JOUETS, CADEAUX
Emplettes de Noël
Je
déambule devant le monde bariolé des vitrines. J’ouvre la
porte des boutiques, je farfouille. Je pose des questions, le visage
sérieux, chapeau melon planté sur la tête, je suis un
adulte, je cherche des jouets pour les enfants. Je remonte le mécanisme
à ressort, la voiture roule, l’avion vrombit. Je désigne
une étagère, je voudrais voir aussi celui-ci…
peut-être… vous savez, il a neuf ans, l’enfant… Elle le
descend de bonne grâce, mais ne s’éloigne pas, reste
clouée sur place, poliment mais obstinément, pourtant
j’aurais tant envie de l’essayer aussi… Je toussote,
j’étudie le mécanisme avec sérieux, d’un air
soucieux (dites, ne me vendez pas quelque chose qui s’abîme le
premier jour – mais non, c’est garanti, robuste fabrication
allemande !), puis je pose encore quelques questions neutres, je trouve le
prix trop élevé – hum, dit-elle ; vous n’avez
pas un machin comme ça… un truc qui tourne, j’en ai vu un la
semaine dernière… non, je n’ai pas pensé à
cela… attendez, j’essaierai de vous expliquer…
Je parle ainsi, avec la
légèreté de l’adulte, de la hauteur froide du
désintérêt, pour la tromper, pour qu’elle
écoute mes propos, qu’elle s’éloigne un peu vers les
étagères, pour que je puisse, subrepticement, encore une fois
remonter ce boxeur nègre, que je n’ai pas la moindre envie
d’acheter, d’abord il coûte cher, puis mon fils me jetterait
dehors avec ce cadeau, il a demandé des chaussures à patins et un
ballon de foot.
Et puis, un soupçon étrange
s’allume dans ma tête, pendant que je fouille parmi les jouets.
Est-il sûr que nous connaissions bien nos enfants ?
Pour nos pères à nous,
c’était facile. Ils pensaient à leur propre enfance, ils
achetaient pour nous ce avec quoi ils auraient jadis aimé jouer, un
équilibre finissait par se trouver.
Le monde a changé depuis – et ce
changement paraît être grand.
Comme si… comme si le problème
n’était pas seulement, en ce début de siècle de la
"technique", que l’enfant veut jouer à autre chose, qu’à ce que nous jouions.
Une génération nous a
séparés de nos pères.
C’est une ère nouvelle qui
sépare nos enfants de nous.
Ils ne veulent pas jouer à autre chose que nous – ils ne veulent pas jouer du tout. Que s’est-il
passé ? Sont-ils désabusés ? De quoi ?
Voyons un peu.
Avion, Zeppelin, radio, projecteur de
cinéma.
Les vitrines en sont pleines.
Les récepteurs de radio et les
projecteurs de cinémas abondent particulièrement. Ces derniers,
en fait, ne sont pas tellement des jouets, ou plutôt ce sont des jouets,
mais pas en réduction pour enfants comme le train électrique ;
la radio ou le projecteur à acheter pour mon enfant est le même
que ce que nous utilisons, nous, adultes… Mais mon garçon
n’a demandé ni radio ni cinéma, et il n’en a pas
demandé non parce que c’eut été trop sérieux
pour lui, comme pour nous un violon ou un piano auraient été des cadeaux
trop sérieux.
Il n’en a pas demandé, parce
qu’il les a trouvés trop ludiques.
Trop enfantins.
Ce qui pour nous, adultes de la
présente génération, était une des plus grandes
sensations de notre vie, le miracle de la technique, la musique de
l’avenir, un pas vers la rédemption de l’Espèce Humaine
– radio, cinéma, fraternité, liberté !
Mon petit garçon hausse les
épaules.
Où est le miracle
là-dedans ? En quoi tout cela est-il si important ?
Alors moi-même je me mets à
méditer.
Indubitablement nous avons reçu un
magnifique cadeau du ciel, grâce au génie de Branly, lorsque le
premier cohéreur a
capté la première étincelle électrique qui
jaillissait ; nous avons tiré le gros lot, mais nous ne savons
encore rien du montant de la somme.
Tout compte fait mon petit garçon a
raison – nous avons reçu un jouet, et si notre excitation est si
persistante, si nous n’arrivons pas à nous en saturer, c’est
parce qu’aucun mode d’emploi n’y a été joint.
Mon fils voit seulement que nous l’essayons et tournons des boutons. Nous
tapons ses touches et frottons ses cordes. Nous commençons à
deviner que c’est un jeu de
société, de la plus grande envergure que l’histoire ait
jamais produit pour les habitants de cette petite chambre d’enfants qui a
nom : la Terre.
Un jouet ? Oui. Mais un jouet pour
enfant ?
Je débats avec mon fils, en
pensée.
Jadis, voilà quelques milliers
d’années, c’est un jouet beaucoup plus insignifiant, plus
naïf, qui a fait démarrer une ère à laquelle nous
devons simplement de savoir qu’existe la sphère Terre et
là-dessus nous, les habitants, les Terriens. Il s’agissait
d’une minuscule tige de fer qui se distinguait des autres éclats
métalliques en ce qu’un de ses bouts montrait toujours la
même direction.
Sans cela même aujourd’hui le
Socrate, l’Homère et l’Aristote du vingtième
siècle ne sauraient rien de l’existence de
l’Amérique, par exemple.
Mais il y avait la boussole, et nous avons
appris que nous avions des frères vivant pas trop loin, et nous nous
sommes mis en route, nous nous sommes rendu visite, nous avons fait
connaissance, nous avons fait le tour de la chambre d’enfant,
touché la porte, la fenêtre, et depuis, si nous avons des affaires
communes, nous reprenons la route, avec des jambes allongées en chemin
de fer, auto et navire, des bras poussés en ailes, pour nous revoir et
pouvoir discuter ensemble.
Jouet ? Peut-être. Mais que
deviendra-t-il si nous le prenons au sérieux ?
Bientôt il sera inutile de nous
déplacer, nous Terriens, pour nous parler les uns aux autres. Se contacter en personne (comme le mot
l’indique) nécessite la présence physique d’un autre
être vivant uniquement pour ceux qui ont d’autres menues affaires à régler
ensemble, que de se voir et de s’entendre – en un mot, en dehors de
l’amour, toute autre manifestation sensorielle de ce qui est
précieux pour nous chez un autre humain, son image et sa voix et ses
mouvements, nous serons accessibles sans se trouver au même endroit.
Du point de vue de la simple
géométrie cela signifie que la communication a aussi une autre
solution que le déplacement :
la représentation.
Pour connaître le monde d’une
goutte d’eau, deux moyens s’offrent à moi : me
transformer en infusoire, ou bien observer ce monde à travers un
microscope.
Nous, humains, avons choisi cette
deuxième voie.
Maintenant, pour parvenir sur Mars,
s’offrent également deux méthodes : l’une, la
plus difficile, est de construire une fusée. L’autre est un
projecteur parfait, un mécanisme qui me présente ce monde
lointain sous tous ses aspects perceptibles.
Il est probable que, à l’instar
du microcosme, dans le macrocosme également nous choisirons la
deuxième solution.
Si la projection
est parfaite et réciproque – si en n’importe quel point
du globe je peux voir et entendre n’importe quel autre point du globe
– le problème de l’Espace pour l’homme, être social, trouve aussi bien sa solution
que si on l’avait résolu par le perfectionnement des transports.
Si je peux voir et entendre Paris dans ma
chambre, et si Paris peut me voir et m’entendre dans ma chambre, il est
inutile de me rendre à Paris, c’est évident.
Par contre, s’il n’est pas
nécessaire de me rendre sur
place pour connaître les choses
– quel est alors le but de ma vie ?
Dois-je rester sur place sans bouger comme un
rocher ?
Est-ce une vie ?
Mon fils veut des patins à glace et
une paire de skis.
Que dois-je lui dire de l’avenir ?
Dois-je lui parler de nos ancêtres
nobles et sages, les plantes
géniales, qui, elles, restent en place, n’ont ni pattes, ni ailes,
ni nageoires ? Elles se sont accrochées à la terre
mère, car c’est de là qu’elles se procurent tout ce
qui satisfait raison et imagination, et elles savent tout
les unes des autres et des autres êtres vivants, sans se réunir.
Dois-je lui parler de Farémido ?
Dois-je lui dire que si je veux, je peux
imaginer l’Übermensch comme une sorte de
perfection végétale ? Il se tient enraciné dans la
terre, il n’a pas besoin de courir le monde car c’est le monde qui
court à lui, il se projette devant lui, quand et dans la mesure où
il le veut.
C’est ce que signifient le
cinéma et la radio, qui ne sont pas des jouets infantiles
d’adultes, mais un nouvel organe du corps et de l’esprit dans le
grand théâtre de l’Évolution de l’Espèce.
Encore des jouets !
Est-ce que ça
l’intéresse, ce théâtre des adultes dont il n’a
pas vu le début ?
Lubie, imagination !
Il ne veut être ni plante, ni Übermensch, ni rocher, et il ne veut pas être
Humanité non plus, et je soupçonne qu’il ne veut même
pas être un Homme. Il désire être un spécimen de
bonne humeur, courant et criant, de cette foule inconnue, sans but
intéressant, et il trouve les jouets extravagants des adultes
franchement ennuyeux, automates à remonter, locomotives, avion,
cinéma et radio, auxquels ils jouent sur une base
d’hypothèses farfelues, seuls. Il aimerait jouer avec un camarade et avec son propre
corps, avec des fleurs, des arbres, des montagnes, la glace et la neige…
Il nous laisse poursuivre la fabrication de nos bombardiers, nos mitrailleuses,
nos bateaux de guerre et autres mécanismes géniaux.
Il préfère que je lui
achète des patins à glace et un ballon de foot.
Pesti
Napló, 21 décembre 1930.