Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
petits billets
L’incorrigible
Représailles, exemple à
méditer, correction, éducation morale, l’avocat haussa les
épaules, oui, c’est juste, il y a du vrai là-dedans.
Même ces prisons américaines, on lit cela, sont comme un
sanatorium, la radio dans les cellules, bain de vapeur, court de tennis. Sous
prétexte que le criminel est seulement un homme malade, a
été mal élevé, c’est la faute de la
société, comme un arbre tordu est la faute de la forêt et
non celle de l’arbre. La prison est faite pour corriger. Eh bien, moi je
ne sais pas. Je crois que la chose est simple : elle corrige les uns, elle
ne corrige pas les autres, on ne s’y retrouvera jamais – dès
qu’il s’agit d’un homme, d’un homme vivant, toute
généralisation est abusive.
« La
nature humaine » - c’est trop vague pour moi. Il existe des
personnes et chaque personne est différente. On trouve toujours des
personnes à citer en exemple pour justifier un trait "humain
général", c’est ce qui trompe les idéalistes.
On
trouve sûrement aussi des exemples d’hommes améliorés
en prison. C’est plutôt le cas d’une personne qui me vient
à l’esprit en ce moment, elle ne serait pas un bon exemple pour
cela. Sans que j’aie l’idée de tirer de hautaines
conclusions juridico-philosophiques de ce souvenir, cela va de soi.
Vous
savez, poursuivit l’avocat, que j’ai été retenu
environ deux mois en détention provisoire à cause de cette
bête histoire politique, il y a déjà quelques
années. J’étais enfermé avec des droits communs, je
m’y suis même fait quelques amis, j’ai appris leur argot,
j’y ai connu de drôles d’individus.
J’ai
passé quinze jours en cellule avec un récidiviste, escroc au
cautionnement, condamné à cinq ans ferme. Au temps où il
était libre il avait mené ses agissements pendant de longues
années ; il travaillait par petites annonces, il promettait monts
et merveilles à la victime, pour lui soutirer de l’argent. Cette
méthode marchait bien ; la couche de population à laquelle
il s’adressait était composée de dévoreurs de
petites annonces, il connaissait bien leur psychisme.
Plus
tard nous avons été séparés, on l’a
changé de cellule, je l’ai même oublié. Un jour, en
longeant le couloir pour aller chercher de l’eau, je passais près
de la fenêtre de sa cellule individuelle – il bramait quelque chose
d’une voix monotone en se prosternant. Je me suis arrêté,
étonné.
- Vous
avez perdu la tête, Monsieur Józsi ? Qu’est-ce que vous
faites ?
Il
me regarda en plissant les yeux.
- Je
n’ai pas perdu la tête. Je fais le fou.
Puis
il ajouta pour m’expliquer :
- Je
simule une maladie mentale. Ils me placeront peut-être un mois en
observation.
Je
me suis adossé à sa fenêtre pour continuer à
discuter.
- À
quoi cela vous servira-t-il, on vous ramènera un mois plus tard.
- Je
sais. Tant pis. Ça fait passer le temps. Un mois c’est un mois. On
compte même les minutes pour qu’il se passe quelque chose : on
s’organise. Vous ne faites pas autre chose, vous : vous avez calculé
que si vous vous arrêtez ici, vous aurez toujours tué cinq
minutes.
J’ai
ri, il n’avait pas tort.
- Vous
êtes pressé d’en voir le bout ?
- Je
pense bien.
- Combien
il vous reste ?
- Encore
quatre ans, trois mois, deux jours – pardon, un jour et demi.
- C’est
aussi précis ?
- Et
comment ! Je serai libéré le premier novembre 19…,
à six heures de l’après-midi. Merde alors, ce sera un
samedi, j’ai vérifié !
- Pourquoi
est-ce ennuyeux que ce soit un samedi ?
Il
me regarda.
- Vous
vous rendez compte… samedi, dix-huit heures ! Les journaux du
dimanche seront bouclés, le lundi il n’y a pas de journal, le
suivant ne paraît que mardi matin.
- Pourquoi
ça vous dérange ? Vous êtes un fervent lecteur de la
presse ?
- Mon
cul ! Il faudra que j’attende trois jours pour que paraisse
l’annonce que j’aurai mise.
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"Nouvelle
objectivité"
Eh bien non.
Ce n’est pas devenu le style du siècle comme on aurait pu le
croire quand c’est parti d’Allemagne. Les Allemands n’ont
apparemment pas de chance dans la création de styles nouveaux :
cette "nouvelle objectivité", neue Sachlichkeit en
architecture, décoration, mobilier, sciences, vie sociale, amour,
n’exprime pas son époque aussi pleinement que le faisait la
renaissance, le rococo, le baroque ou le biedermeier – non, justement
parce qu’elle ne procure pas la complétude, elle
n’éveille pas cette illusion et cette partialité dans la
vision, dans l’usage et dans l’identification par lesquels tout
style a pu faire croire à l’enfant du siècle qu’il
est plus beau, plus pratique, plus artistique, plus expressif que
l’ancien.
Eh bien non. Ces tables et ces chaises
courbées, en tube métallique, ces bibliothèques et ces
plaques vitrées, n’attirent qu’un temps et seulement en ce
qu’ils diffèrent de tout
ce qui les précédait. À première vue ils donnent
effectivement l’illusion d’avoir rejeté d’un geste
osé énormément de lest et de broderies inutiles, quand ils
n’expriment plus que la vocation de
l’objet, rien d’autre, et préfèrent
transférer tout décor et toute beauté gratuits là
où ils sont à leur place : au domaine de la création artistique
qui ne sert aucun but pratique.
Mais j’ai habité trois jours
dans une telle chambre. Le quatrième jour je n’en pouvais plus car
en réalité ces objets sont inhospitaliers. Il est possible que
les meubles anciens continssent plus
que nécessaire, mais les nouveaux en contiennent moins, et c’est grave : il vaut mieux qu’une table
ait un pied de trop qu’un pied en moins. Il vaut mieux qu’un bureau
ait un tiroir de plus que nécessaire, que pas de tiroir du tout en partant de
l’idée que les tiroirs doivent nécessairement se trouver
dans le placard. Si nous spécialisons tout à ce point, il
s’avérera que l’homme tout entier tel qu’il est, tel
que son corps et son esprit sont aménagés, est du point de vue
des buts pratiques une chose fondamentalement ratée,
désordonnée et superflue. Un homme pourrait être
constitué bien moins cher et de façon plus pratique avec
simplement trois sacrums, deux faisceaux de muscles, une antenne et deux
ampoules électriques.
Et même le fameux amour allemand me
déplaît désormais, celui dont l’objectivité
est portée aux nues par la jeunesse, nous contant des merveilles,
à nous vieux incrédules ; comme cela peut être
merveilleux à Berlin : le garçon se retourne dans la rue vers
une jeune fille chic, elle aussi se retourne, ils acquiescent de la tête,
puis ils continuent la route ensemble, et la jeune fille, court-circuitant
toute présentation et salutation, a pour première question :
« où irons-nous dîner ensuite ? »
Non, non, merci bien.
Dans cette table il me manque le tiroir, le
tiroir secret dont je suis seul à connaître l’existence,
où je crois être seul à savoir où il se trouve et ce
qui s’y cache – dans ce corps il me manque le cœur,
quelqu’un l’a volé et j’ignore où il l’a
caché – et moi j’ai perdu l’appétit de ce
dîner qui sera ensuite, de
même que de celui qui se prépare avant, parce que j’ai le sentiment qu’on m’y
servira le cœur volé, rôti, ébouillanté,
plumé, dans une general-Soße.
Pesti
Napló, 19 mai 1932.