Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
grenouille
Alors là, ça suffit.
Mois de mai ou pas, il fait froid. Ma peau
n’est pas un calendrier, elle ne connaît pas les dates, ce
n’est qu’une peau, quand la température baisse, elle a
froid, que ce soit en décembre ou en août, ça lui est
égal.
Et le comble c’est que l’institut
météorologique a aussi déposé les armes, il garde
les mains dans les poches depuis des jours, ses rapports et prévisions,
traduits en langage vulgaire, donnent à peu près ça :
« Écoutez, moi je ne m’y retrouve
décidément plus, j’ai essayé ceci, j’ai
essayé cela, il fait toujours froid, comment voulez-vous que je sache le
temps qu’il fera demain ? Je ne suis pas une grenouille, fichez-moi
la paix. »
En de telles circonstances on n’a pas
le choix, moi, je dois agir.
Vous pensez que je me vante une fois de plus.
Mais tout d’abord, un modeste
particulier peut-il intervenir dans les affaires du ressort de si hautes
instances telles que le temps qu’il fait ? S’il y a
quelqu’un capable de prendre des mesures ce serait plutôt le ministère
de l’agriculture. Mais qu’est-ce qu’on peut savoir de ses
relations avec les autorités célestes ?
Actuellement je ne dispose pas de
suffisamment de canons à grêle, ce dont je dispose couvre à
peine mes modestes besoins domestiques.
Mais alors comment est-ce que je compte
agir ?
Très simplement.
Vous ne me connaissez pas.
J’ai quelques méthodes
sûres contre les intempéries. Des méthodes infaillibles.
Contre les intempéries et en
général contre les choses qui ne sont pas de mon goût.
La méthode n’est pas neuve, elle
a été découverte par Darwin, on peut l’appeler aussi
"adaptation aux conditions extérieures", sélection
naturelle, struggle for life.
D’habitude ça marche chez moi,
mais plutôt en sens contraire. En tout cas avec la même
infaillibilité que chez tous les êtres vivants. Prenons
l’exemple de l’écureuil, quand l’hiver arrive, il fait
pousser sa fourrure. Moi, quand j’enfile ma fourrure, à
l’instant même le beau temps arrive.
Probatum est.
Le temps ne peut pas être suffisamment
exécrable pour ne pas s’arranger dès le matin où je
sors mon manteau d’hiver de la naphtaline.
C’est la nature qui s’adapte
à moi, sur la base que les sciences naturelles désigneront par
l’expression "quand même", quand viendra mon Darwin
à moi qui découvrira la relation nécessaire et
mystérieuse entre ma modeste personne et les conditions
météorologiques cosmiques.
Moi, je connais déjà cette loi
et je l’applique. Cette fois par exemple j’ai inventé le
truc suivant. J’écris un article sur le froid. Dès que
là-haut on s’apercevra que le typographe a composé mon
article et qu’il sera le lendemain dans les kiosques, le temps virera au
merveilleux uniquement pour me donner tort.
Quand les présentes lignes seront
entre les mains du lecteur, un divin printemps brillera dans le ciel et sur le
Corso, les gens se diront que ce Karinthy parle une fois de plus de choses qui
ne sont pas d’actualité.
Tant pis. Je me sacrifie.
J’accepte d’être la grenouille
maudite que la princesse Printemps a transformée
en magicien.
Az Est, 16 mai 1933.