Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
LA BOUCHE
ÉLOQUENTE
Poésie
et politique
Intervenir, donner son avis, changer
peut-être le cours des choses par des mots intelligents et clairs. Ah,
ça donne déjà une idée à
l’écrivain ; nous supposions autrefois que c’était
sa vocation. Ce qui reste ? Un gentil amusement privé et innocent,
une sorte de collection d’insectes : piquer des bizarreries avec des
épingles, les insectes des pensées, des idéaux et des
opinions extravagants ; ils germent en si grosse masse dans le monde
d’aujourd’hui que c’est la pensée normale, raisonnable
qui devient une rareté, et elle ne peut en tant que telle, affronter la
compétition dans le fourmillement archaïque de
l’entremêlement des pensées ; défendre son avis ?
Ça ne vaut pas la peine !
*
Mot intelligent, avis formulé,
discussion, concertation - nous avons pu voir, les enfants, ce que ça a
donné. Je devrais être mille-pattes si je voulais compter sur mes
doigts combien de conférences mondiales sont parties à
vau-l’eau depuis le "traité de paix", avec le même
résultat que ceux de la dernière à Londres, autant de
négociations d’importance primordiale, avec la vocation de
décider et de prendre des résolutions, entre les plus
éminents représentants des pays de l’Europe triés
sur le volet. Ils ont parlé, sont intervenus, ont débattu, se
sont concertés - ils ont fini par se mettre d’accord qu’en
hiver il fait froid et qu’en été il fait chaud, et ils ont
décrété qu’on n’y pouvait rien. Ensuite ils
sont tranquillement rentrés chacun dans leur pays pour continuer de
gouverner leur peuple et personne n’a songé à soulever la
question : si les hommes d’État ne sont pas capables de
réussir ce qu’ils ont entrepris, à quel titre
continuent-ils de rester dirigeants et hommes d’État ?
*
Est-ce étonnant si l’idée
démocratique basée sur la méthode des discussions et des
concertations a progressivement perdu tout son crédit, et si la nouvelle
jeunesse n’ayant pas reçu le remède de l’espoir de la
guérison, s’est mise à toucher à tous les produits
miracles que les charlatans et les escrocs de la pensée lui offraient
à profusion. C’est toujours comme ça, si un médecin
est mauvais, nous n’en voulons pas au médecin mais à toute
la médecine, comme si c’était elle, la fautive -
aussitôt c’est la guérisseuse qui aura raison et
"l’hypnotiseur" au Bois de la Ville qui déclare depuis
bien longtemps que toutes ces pilules et piqûres que l’on a
inventées ne valent rien, il n’y a que le vieux magnétisme
et les incantations qui vaillent, c’est clair comme le jour !
Les démocrates du vingtième
siècle, honteusement incapables, ont réussi, tout au moins aux
yeux des profanes, à compromettre la démocratie tout autant que
les capitalistes accapareurs et imbéciles du dix-neuvième
siècle avaient compromis la pensée magnifique et fertile de la
libre concurrence.
*
Et au lieu d’échanger le mauvais
médecin contre un bon médecin et le mauvais démocrate
contre un bon démocrate, l’Europe, dans son affolement a
arraché de son front le cataplasme humide, a couru chez la bonne femme
aux herbes pour qu’elle lui prescrive de la poudre de perlimpinpin, car
"le parlementarisme a échoué" et la démocratie
avec - que vienne sa guérisseuse, le Grand Hypnotiseur, il s’y
connaît, lui.
Ça oui, il s’y
connaît !
*
Le premier insecte extravagant, en tant que
médicament, pilé dans un mortier et bouilli dans du lait de
chatte, a été le patriotisme, généralisé en
une vision du monde, en une sagesse légale et en une pensée
politique directrice. Ce sentiment naturel et allant de soi, ils l’ont
retiré de son milieu naturel, le cœur humain, ils l’ont
alambiqué, salé et lessivé, puis ils l’ont
réinjecté dans le malheureux qui l’avait produit. Le
patriotisme est devenu du nationalisme, et il est devenu atrocement à la
mode, à la mode en tant que tel, donc non en tant que patriotisme
hongrois ou patriotisme anglais ou patriotisme allemand, mais patriotisme en
général, en tant que grand idéal, que nouvelle
pensée rédemptrice du monde, indépendamment de tout autre
point de vue secondaire, comme la patrie à laquelle il se rapporte. En
effet, le vrai nationaliste, nous l’avons vu dans un passé
récent, considère que les nationalistes non seulement de son
propre pays, mais ceux des autres pays également, sont ses compagnons
d’arme, ses frères et ses camarades ; or un nationalisme
international est en train de naître dans toute l’Europe, presque
aussi exclusif qu’était celui des communistes. Si nous examinons et simplifions
l’idéal qui lie ensemble ces "nationalistes
internationaux", cela donnera à peu près ceci : nous
sommes des gars qui n’aiment que papa et maman, personne d’autre,
et nous jurons d’assommer quiconque oserait toucher à nos parents,
y compris nos propres frères, naturellement. Jusqu’à ce
point ça irait encore. Ça tourne au bizarre là où,
si l’on y pense, l’union des fils défendant les parents
paraît presque plus solide que tous les liens de parenté - et
l’idée commune de l’amour filial les a si bien soudés
ensemble qu’ils en deviennent capables de se tourner contre leurs
parents, si une divergence de vues se manifeste avec les parents.
Et chacun voit et regarde et consomme ce
distillat, et dans toute l’Europe seul le petit Dollfuss a eu
suffisamment de courage et d’humour (si ces messieurs savaient à
quel point ces deux notions sont parentes !) pour expliciter le fait
évident, que celui qui en tant qu’Autrichien désire aimer
l’Autriche à la façon qu’on a
enseigné à aimer l’Allemagne en Allemagne, n’est pas
un patriote mais un espion, un ennemi et un traître à la patrie -
non au nom d’une indignation morale, mais au nom de la claire logique.
*
Le second insecte extravagant (vivant,
celui-ci), a été apporté par le premier, comme sa
conséquence : il est très naturel que lorsque le
magnétisme prend la place d’un traitement médical, la volonté
du peuple étant confondue avec la volonté de la nation (comme si
ce n’était pas égal !), que le principal fonctionnaire
de l’État, élu selon l’ancienne méthode,
personnifie un nouveau type : il est l’homme (comme je le lis dans
l’éditorial intéressant de mon confrère journaliste
Milotay), en qui s’épanouit la volonté d’une nation,
il incarne en sa personne toute la nation. Un tel état particulier
s’accompagne d’émotions et de facultés
particulières - aussi Milotay soupire : « quel
"sentiment enivrant" ce doit être de se sentir dans la peau
d’Hitler et de se savoir posséder la force exécutoire de la
volonté de millions de gens. » Moi, même dans mes
moments poétiques, je
préfère me tenir à distance de ce genre de double
imagination, lorsque l’on unifie en soi l’âme du maître
et celle du serviteur, et à la fois on admire et on envie le puissant
(la psychologie moderne nomme cette double inclination psychique,
sadomasochisme). Mais je sais pertinemment que le grand homme qui est
concerné s’est toujours volontiers admiré dans le miroir
que la noble admiration lui tendait. Et bien que par sa fonction et selon le
droit public il ne soit rien de plus que le principal fonctionnaire de
l’État, le directeur général ou le gérant
d’une société anonyme fondée par contrat
régulier, il croit à son miroir, et il croit que les toasts
qu’il doit prononcer dans le cadre de sa haute fonction au banquet qui
suit l’assemblée générale sont beaucoup plus
importants que le bilan de la société anonyme. C’est ainsi
que le fonctionnaire de l’État devient poète et
apôtre, grand prêtre éloquent, pythie, terroriste et
magicien en une seule personne ; il emballe la foule, pendant que les
pauvres Petőfi et Shakespeare, Schiller et Heine, dont le métier,
la vocation et le pain seraient de donner expression à l’âme
de leur nation par le miracle des mots, ils peuvent s’embaucher comme
manutentionnaires dans les mines de sel de l’État.
*
Ils ont beau devoir leur pouvoir à la
démocratie bafouée (tous les dictateurs de l’Europe
à l’exception du russe ont gagné leur rang dans le cadre
d’élections constitutionnelles), ils persistent à
claironner le slogan à la mode que « la dictature de la
majorité, appartient au passé ».
Cela aussi est un de ces insectes
extravagants.
Ils essayent de représenter cette
"dictature de la majorité", comme si dans un régime de
représentation populaire cent mille hommes montaient à la fois
à la chaire, comme si le fauteuil de velours du pouvoir était une
sorte de tribune dont chaque spectateur incarnait un président de
gouvernement.
Messieurs, pour l’amour du ciel - dans
ce régime aussi, un homme unique représente la foule !
Vous supposez qu’il la
représente mal ?
Qu’est-ce que cela à voir avec
la démocratie ?
Parce que votre garnement écolier ne
sait pas combien font deux et deux, vous voulez en tenir responsable toute la
table de multiplication et la supprimer ?
Vain effort. C’est vous-mêmes qui
serez contraints de l’inventer une nouvelle fois, car impossible
de compter sans cela - n’est-ce pas dommage pour la couleuvre
avalée pendant tout ce temps ?
Pesti
Napló, 9 juillet 1933.