Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
ATTENTION,
NOUS SAUTONS !
(Nuit
d’été à l’observatoire de Svábhegy)
Le fait est
que cette actualité, la plus éternelle, je ne sais pas comment
elle a échappé à l’attention des quotidiens, pourtant
elle est extrêmement excitante et étrange ; cette nuit nous en
avons discuté avec messieurs les directeurs Tass[1]
et Termék
sous les coupoles de l’observatoire de Svábhegy,
le chapiteau du ciel étoilé d’été ; cette
actualité est…
*
Je retiens le mot à la volée,
j’ai failli ajouter : intéressante. Or ce terme ne lui va
pas. Le mot "intéressant"
provient "d’intérêt",
or l’astronomie est la seule de toutes les sciences que l’homme
développe, analyse et recherche sans aucun intérêt aucune
utilité, aucune arrière-pensée, mu par la manifestation la
plus noble, la plus merveilleuse de la vie : la curiosité.
C’est la science la plus pure. Elle est
parmi les sciences celle qui parmi les arts serait la poésie.
C’est un jeu, mais un jeu divin. En
tant que jeu, c’est une manifestation plus magnifique et plus
sérieuse que tout autre effort de la vie qui lutte. Je ne crois pas
qu’une fabrique de canons ou une usine d’avions pourrait davantage
impressionner l’homme, que ce tube gigantesque rappelant Uchatius[2], quand il pointe sa gorge profonde vers
l’Infini, pendant que la coupole tourne, et le socle de pierre sur lequel
nous nous tenons se met à s’élever.
Chaudron de sorcières. Ou torpille de
Jules Verne en partance pour la Lune.
- Maintenant veuillez regarder vers le
bas.
Dans le champ visuel on voit flotter Saturne,
jaune, en relief, semblant sortir de son arrière-plan. Cette nuit on
aperçoit son anneau en biais, pas le haut – non loin de là,
Rhéa, une de ses dix lunes, un point lumineux.
Le suivant en ligne est Véga, un
diamant brillant, le Koh-i-noor de la voûte
céleste – il aveugle presque par sa splendeur.
Une tranche de la Lune juste couchante
– l’ombre de la chaîne de montagnes s’allonge
longuement, elle s’étire jusqu’à la vallée des
cratères. Un paysage effrayant, inhospitalier et désertique
à serrer le cœur, un visage défiguré par des verrues,
des craquelures et des pustules.
Faisons vite un saut de quelques billions de
kilomètres. Ce sont deux astres jumeaux, l’un tournant autour de
l’autre, l’un est rouge l’autre bleu – un spectacle
bien plus consolateur, on a envie de tendre la main – ce qui retient,
c’est que même si on l’atteignait, on aurait du mal à
le toucher à sa place : ils ne devaient se trouver là
où on les voit maintenant qu’une quarantaine d’années
plus tôt. Il faut effectivement autant de temps pour que leur
lumière parvienne à nos yeux, à travers les miroirs du télescope.
Quarante années c’est beaucoup
de temps, mais que dire alors de cet amas d’étoiles que le
professeur Termék prélève
directement de la voie lactée pour les servir à notre regard
curieux ? Cet amas d’étoiles a fait partir il y a environ
cent mille ans le rayon qui en ce moment franchit la lentille de nos yeux –
mais même si cela ne vous suffit pas, je vous en prie, tenez, il y a
là-bas une nébuleuse au-delà de la Voie Lactée
– son image a voyagé cent vingt millions d’années
à la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde, avant de
trouver aujourd’hui un repos bien mérité sur la plaque
photographique.
Impossible ici de trouver des
épithètes : "sublime", "majestueux",
"céleste" – quels termes ridicules – mais
même le mot "infini", que signifie-t-il ? Le poète
est pris d’une sorte de gêne d’avoir osé un jour citer
ces épithètes dans ses poèmes.
Par conséquent, c’est sans aucun
commentaire que je communique au lecteur de Az Est la constatation factuelle suivante.
Notre univers intime, que l’on appelle
la galaxie de la Voie Lactée, cet amas d’étoiles en forme
de lentille avec son diamètre de trois cents millions
d’années-lumière court, pendant que le lecteur consomme son
petit-déjeuner, à une vitesse de vingt mille kilomètres
par seconde vers la galaxie la plus proche de dimensions similaires.
Mais elle ne la rattrapera jamais, ne
craignez rien.
Les trente millions de galaxies connues
aujourd’hui courent à une allure toujours croissante vers
l’extérieur, elles s’éloignent les unes des autres,
se retrouvent de plus en plus loin les unes des autres ainsi que d’un
centre inconnu quelconque – l’année dernière un
savant nommé Heckmann[3] a comparé le Monde à une bombe
explosée, dont les morceaux sont en train de voler partout vers les
lambris de l’obscurité et du vide.
*
Je peux comprendre mon ami astronome, qui a
abandonné sa carrière, et qui maintenant marche dans la rue, la
main en visière pour ne plus voir les étoiles.
C’est une chose effroyable. Il vaut
mieux ne pas y penser.
Az Est, 5 août 1933.