Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
Histoire d’une enquÊte
Interprétation
d’un fait divers
C’est dans Az Est que j’ai lu récemment
ce fait divers. Le reporter lui a donné un assez bon titre. En effet il
l’a baptisé "Aube des fous Place de la Liberté".
*
Écoutez, le cas est assez
étrange. L’agent de police posté Place de la Liberté
est alerté vers quatre heures du matin par un homme qui, les yeux
exorbités, une peur animale au visage, court vers lui depuis la Banque
Nationale. Il lui tombe presque dans les bras. Monsieur l’Agent,
balbutie-t-il, tout blême, sauvez-moi. On me poursuit, on veut me tuer,
ne me demandez pas maintenant pourquoi, je n’ai pas le temps de vous
l’expliquer. Le meurtrier me poursuit avec un couteau, depuis une
demi-heure j’essaye de lui échapper, ici entre les maisons. Il me
guette toujours ici dans les parages, et s’il n’ose pas
s’approcher c’est parce qu’il vous voit. Sauvez-moi.
Pendant qu’il dit cela, il ne cesse de
tourner sa tête terrorisée vers l’arrière.
L’agent regarde partout, il ne voit
personne. Il est certain que l’attitude du poursuivi est passablement
étrange, mais même un expert médical attitré aurait
du mal à distinguer à coup sûr (c’est impossible) un
homme dans les sursauts d’un danger mortel réel d’un fou pris de la manie de persécution,
alors un simple gardien de l’ordre ! À tout hasard il invite
l’homme à le suivre au commissariat, que ces messieurs se cassent
la tête pour savoir quoi en faire. Le "poursuivi" se laisse
volontiers accompagner, il passe son bras sous celui de l’agent, il se
blottit contre lui, il se love presque contre lui, il gémit et jette des
regards angoissés en arrière. Le policier le conduit au poste, il
fait son compte rendu, et retourne à son emplacement comme qui a
correctement fait son devoir.
Alors ici, il est nécessaire de
remarquer, ou plutôt d’observer au préalable qu’au
commissariat, n’ayant pas trouvé une explication au comportement
excité de l’homme, on le qualifie de malade mental et on le transfère à l’asile psychiatrique.
L’agent a donc regagné son
poste. Cinq minutes ne sont pas encore passées quand il remarque un
individu au comportement suspect dans une cabine téléphonique
vitrée toute proche. Le type s’accroupit comme pour se cacher, et
de cette position il guette l’extérieur.
L’agent y va, il arrache la porte, il
attrape le type par le col, celui-ci est terrorisé et laisse tomber le couteau ouvert qu’il avait
à la main. L’agent ramasse le couteau et commence à
interroger l’individu. Celui-ci balbutie des mots confus. Que
vouliez-vous faire avec ce couteau ? Le type lui lance avec
résolution et colère : je voulais poignarder
quelqu’un, si vous voulez savoir ! Qui ? Je ne peux pas vous le
dire. Allez, crachez-le, sinon… Écoutez, qu’est-ce que
ça peut vous faire ? Disons que c’est Mussolini.
Mussolini ?
L’agent fronce les sourcils, eh ben,
j’ai fait le plein ce matin ! Celui-ci aussi a une araignée
dans le plafond, pourquoi veut-il poignarder Mussolini à Budapest, qui
plus est dans une cabine téléphonique – aurait-il eu
l’idée de passer un coup de fil interurbain au Duce à Rome,
puis poignarder le combiné du téléphone ?
En route, mon vieux !
Et puisqu’il tenait déjà
le col du type bien serré, il fait gentiment demi-tour et
déambule une nouvelle fois jusqu’au commissariat, il balance son
nouveau "transport" dans la pièce d’un autre fonctionnaire de garde (le
précédent étant occupé), il lui rend compte des
faits et retourne à son coin de rue, probablement en implorant le ciel
chemin faisant – comme le héros d’une fameuse blague américaine
qui a jeté trois fois le même soûlard par la fenêtre
du balcon – que cela suffise avec les fous pour cette journée.
Au demeurant, l’issue du
deuxième transport sera la même : transfert à
l’asile.
*
Le journaliste constate : une simple curiosité la
coïncidence rare qu’en l’espace d’une heure le
même agent de police ait attrapé successivement deux fous au
même endroit.
Il y ajouterait que la réduction
de la faculté de résistance des nerfs mis à
l’épreuve est très caractéristique des présentes
conditions économiques, morales et politiques
dégradées : nous voyons tous des spectres, comment ne
pourrait-on pas comprendre que quelqu’un de prédisposé
perde rapidement ses repères – d’où
l’accroissement effrayant du nombre des malades mentaux.
*
L’écrivain – qu’il
s’agisse, disons, d’Edgar Allan Poe qui le premier (et en
même temps le plus grand génie) dans la littérature
mondiale a essayé d’analyser les affaires criminelles sur une base
psychologique et logique, se faisant ainsi fondateur et source d’une
littérature policière devenue depuis un succès mondial
– l’écrivain soulèverait quelques pensées
étranges.
Examinons les faits crus.
Un homme se présente auprès
d’un policier prétendant qu’on le poursuit avec un couteau
ouvert et qu’on veut le poignarder. L’agent ne voit pas son
poursuivant, il en tire donc la conclusion que l’homme est fou. Toute la
police s’accorde sur ce point. Son point de vue paraît logique pour
le moment, parce que celui qui voit une chose que les gens normaux ne voient
pas, a des visions, or ce sont les fous qui ont des visions.
Une demi-heure plus tard au même endroit où il avait
attrapé le fou, il trouve un autre homme caché dans une cabine téléphonique (et on peut
supposer qu’il y était déjà une demi-heure plus
tôt) il trouve donc un autre homme, avec
un couteau ouvert à la main, qui prétend qu’il voulait tuer quelqu’un.
Comment est-il possible que par une
association d’idées évidente le policier n’a pas eu pour première
idée que, étant donné que le candidat assassin ayant un
couteau ouvert à la main était effectivement présent, ou pouvait être présent,
lorsque le premier client s’était adressé à lui en
demandant protection, que celui-ci n’était peut-être pas un
fou (n’avait pas des visions), mais plutôt la victime d’un
drame policier bouleversant exigeant éclaircissement – il a
plutôt supposé que le
deuxième client était également
fou, et que les deux fous qui ne se
connaissaient pas avaient joué par hasard les deux moitiés de la
même histoire, comme lorsqu’un inconnu venu en face de moi dans la
rue répond à l’avance à la question que je
n’ai posée qu’après à mon compagnon.
Pour éviter tout malentendu je
remarque vite que moi aussi je considère les deux types comme fous et
que je n’ai nullement l’idée d’attirer
l’attention de la police sur la possibilité d’une affaire
criminelle.
Mais que le simple gardien de la paix ait
ressenti la même chose et qu’il ne soit pas tombé dans le
piège de tenants et aboutissants apparemment logiques qui
s’offraient, cela prouve que notre réflexion normale, notre
observation et notre conclusion possèdent en général un
appareil bien plus complexe et raffiné que la logique rusée de
l’équipe de Sherlock Holmes – ce qui nous amène
à dire que si le policier a trouvé la vérité,
c’est parce qu’il ne
réfléchissait pas logiquement.
À l’opposé des auteurs de
romans policiers.
Et comme les deux fous.
J’ai cité récemment un
paradoxe brillant de Chesterton : « Le fou est celui qui a
perdu tout, sauf la raison. »
J’aurais envie de marier cette phrase
à une autre de Shakespeare (« C’est de la folie, mais
il y a un système là-dedans ») et d’en fabriquer
une troisième : « Il n’y a que dans la folie
qu’existe un système. »
Il en ressort que baser des constatations
psychologiques sur un système
logique peut facilement conduire à des conclusions folles.
Confions la psychologie à
l’artiste et au simple policier.
*
Et maintenant c’est au philosophe
d’apporter sa contribution…
Le fait que n’importe où en
l’espace d’une demi-heure tu peux trouver un homme qui a peur qu’on le tue, et un autre qui brandit un
couteau pour tuer quelqu’un dont il craint que ce dernier menace sa vie,
son existence, sa sécurité psychique et physique, ceci
caractérise gravement l’esprit de notre temps malade mental,
poursuivi avec la cravache de la terreur, tremblant de peur et se munissant
d’armes.
Cet esprit du temps a enfermé les
âmes dans la prison de la peur avec son laxisme et ses lâches
menaces, au lieu d’inscrire sur les fronts en lettres ardentes
l’unique mot d’ordre et verbe qui pourrait encore racheter le
monde : « n’aie pas peur de moi, mon prochain, si je
t’ai menacé, c’est parce que j’ai peur de
toi. »
Ce n’est pas un hasard, c’est
plutôt une idée symbolique et malicieuse des autorités
supérieures jouant avec l’homme et s’amusant des affaires de
l’humanité, que le fait divers ci-dessus soit arrivé
précisément Place de la Liberté.
Pesti
Napló, 22 août 1933.