Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
PETŐFI SUR LE BILLET DE CINQUANTE PENGÖS
J’y peux rien, ça n’arrive
pas à me rentrer dans la tête. D’accord, c’est bien
beau que nous comptions faire de la publicité aux
célébrités de l’histoire et de la culture hongroise
sur les imprimés les plus recherchés (mais hélas pas les
plus répandus), les billets de banque…
Mais Petőfi !
Le portrait de Petőfi sur le billet de
cinquante pengös ! Est-ce compatible ?
Je l’imagine marchant sur la route de
Debrecen, à pied car il n’a pas de quoi monter en charrette
– et maintenant son portrait orne une charretée de billets de
banques, comme celui des empereurs !
Je suis passé ce matin devant sa
statue sur le quai du Danube : il m’a regardé ébahi et
stupéfait du haut de son socle, avec ses trois doigts levés il
avait envie de me crier « qu’en dis-tu camarade ? As-tu
vu le nouveau billet de cinquante PENGÖS ? Sur le Dieu des Hongrois[1] je jure n’avoir jamais vu tant
d’argent sur un seul billet. J’en rougis de honte. »
Je l’ai rassuré, il n’y
avait pas de quoi rougir, personne ne voulait monnayer sa réputation
avec un minable billet, c’est pour l’argent que son nom est un
grand honneur, c’est son luth qui met en musique les pengös.
Néanmoins j’ai eu du mal
à m’en remettre, cette histoire m’a trotté dans la
tête toute la journée.
Bon, d’accord, admettons… le
poète est aussi un consommateur, et s’il figure sur un billet de
banque, ce n’est pas forcément un symbole contre-nature pour
populariser le principe d’économie qui préconise que
l’argent serve à être dépensé et non à
être caché ; mais pourquoi ne place-t-on pas alors le
portrait de Imrédy[2] ou celui de l’excellent
président de la Banque Centrale sur la couverture de recueils de
poésie ? Pour montrer au peuple les bonnes relations de confiance
entre la poésie hongroise et les affaires financières de Hongrie.
Sans quoi d’aucuns pourraient
s’imaginer que sur ce papier orné du portrait du poète le
texte affirmant que cinquante pengös valent vraiment cinquante PENGÖS
relève de la poésie, une pure illusion…
Si c’était au moins un portrait
de János Arany[3], valeur or, ça à la rigueur.
Mais Petőfi !
Il se peut que toute cette idée ne
soit pas venue du ministre des finances, mais de celui de la culture.
L’idée n’était pas de populariser l’argent (il
est assez populaire comme ça), mais la poésie.
Jusqu’à présent c’étaient plutôt les
classes plus pauvres qui aimaient lire Petőfi. Désormais les plus
riches le liront aussi. Bien sûr, sous cette nouvelle forme ils seront les seuls à pouvoir le
feuilleter. Aujourd’hui j’ai feuilleté tout
l’après-midi des Petőfi, dira le banquier en bombant le
torse. J’en ai feuilleté une bonne cinquantaine.
Je remarque que s’ils ont daigné
y afficher son portrait, alors ils auraient pu au moins y adjoindre une
citation, ça n’aurait pas coûté plus cher. Un vers
bien trouvé. Sur le socle de la statue de Kossuth aussi, on peut bien
lire une citation de Petőfi, pourquoi ne pourrait-on pas en lire une autre
sur ce titre de grande valeur ?
Un vers dans le genre de :
« …je me consume lentement comme un cierge… »[4] ça se consume, certes, mais pas si lentement
que ça. Assez vite au contraire.
Ou un autre : « Je remonterai
le chercher du royaume des tombes au milieu de la nuit, pour le descendre avec
moi. »[5]
Pensez-y, un billet de cinquante pengös…
Qui est-ce qui ne remonterait pas pour le
chercher, même du fond de sa tombe ? Bien sûr tout le monde,
de n’importe où, à tout moment.
La citation suivante de Petőfi semble
avoir été écrite expressément à cette
fin :
« Si cet argent
n’était qu’une avance,
Et le pourboire mille fois dans la
danse… »[6]
Le poète déclare ici que même dans ce cas-là il ne
donnerait sa maîtresse à personne. Que les peuples voient quel poète géant il
fut ! Mille fois, ou plutôt mille et une fois cinquante pengös !
Où trouve-t-on aujourd’hui des amants de la sorte ?!...
En un mot comme en cinquante :
c’est une belle histoire. Ça vaut la peine de se faire
poète dans ce pays, il lui tombe rarement cinquante pengös, mais
s’il est sage, cent ans après sa mort, c’est lui qui tombera
sur le billet de cinquante pengös.
Az
Est, 16 septembre 1934.
[1] Allusion au Chant National de Sándor Petőfi.
[2] Béla Imrédy (1891-1946). Ministre des finances en 1934, plus tard premier ministre.
[3] János Arany, autre grand poète contemporain de Petőfi. - Arany signifie "or" en hongrois.
[4] Du poème "Une seule pensée me tourmente".
[5] Du poème "Fin septembre"
[6] Du poème "Tractation"