Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
sept cœurs et cafÉ du matin
Suicide
et cause de divorce
« L’arbre
cache la forêt », dit Lucifer, de nombreux dictons de sa philosophie
devenue lieu commun clament cette découverte, en partant du firmament étoilé
reflété dans une goutte d’eau jusqu’à la goutte d’eau qui fait déborder le vase
(en mathématiques, le calcul infinitésimal
est la loi spécifique des petites quantités).
Toutes ces conceptions trouvent leur source
dans la fausse imagination chronologique que le grand caché dans le petit se
révèle quand ce petit, en s’ajoutant au grand, met en évidence sa grandeur. Or
il est évident que l’eau ne déborde pas uniquement à cause de cette dernière
goutte, mais à cause de toutes, depuis la première qui y est entrée. Celui qui
se connaît un peu en vase et en eau, cette connaissance enclenche en lui les
dons d’un devin visionnaire, cette âme douée d’une finesse pour mesurer sait
depuis la première goutte qu’il y aura un problème, en comparant dans une
semi-conscience la quantité d’eau au contenu du vase.
En dépit de l’occasion tragique je pense que
tout le monde a affiché un sourire (au moins) en lisant dans le journal les
aveux du gentil annonceur à l’âme bohème, dans lesquelles il a désigné les sept
cœurs chutés de deux comme cause de sa tentative de suicide. En effet, le bon
gars jouait au bridge et avec son jeu, rempli de foi et de confiance en ses
capacités et les circonstances favorables, il a annoncé sept cœurs. Mais il n’a
pas eu de chance, une impasse a probablement raté, il n’a pu réussir que cinq
cœurs, il a donc chuté son contrat. C’est alors qu’il a décidé de se suicider,
ce qu’il a consciencieusement mené, et il n’a pas tenu à lui que sur les sept
doses de Luminal suffisantes pour mourir, seulement cinq étaient efficaces, pas
les deux autres, par conséquent il a également raté sa partie contractée contre
la vie, et il peut continuer d’en payer les frais. À l’interrogatoire bien sûr
il n’a pas avoué ce qu’il aurait aimé, mais il a dit ce que les autres
voulaient entendre (c’est presque toujours comme cela), c’est-à-dire qu’il a
reconnu qu’il avait beaucoup de problèmes par ailleurs, que depuis longtemps
« l’idée du suicide le tourmentait », et ces sept cœurs n’étaient que
la goutte d’eau qui a fait déborder le vase rempli de son âme.
Moi je n’ai absolument pas besoin de cette
explication qui remet en place l’ordre du monde, qui prétend que seules des
circonstances majeures (des tragédies) peuvent déclencher de grands événements
(un suicide). Je me suis renseigné et j’ai appris qu’aucune grande somme
d’argent n’était l’enjeu de la partie fatale, l’existence du malheureux ne
dépendait nullement de son résultat, comme dans cette ballade de János Arany[1] où le garçon saute du pont parce que
« la carte ne marche pas » et parce que « c’est l’ultime
action ». Il n’était question d’aucune dernière action, sa décision a
germé dans la simple reconnaissance que « rien ne lui réussissait »,
il n’était même pas capable de réussir ce fichu grand chelem, pourtant
« il était dans son jeu », donc il comptait mourir pour cette thèse
ayant valeur de principe, je pourrais dire pour cette idée abstraite, bien
qu’au goût un peu occulte, et non pour un danger matériel direct. Cette
explication, je suis prêt à l’accepter sans autre enchaînement de causes et
d’effets. Bien que je ne sache pas bridger, je ressens clairement la
signification symbolique et réelle des jeux de cartes dans nos vies, et je
comprends parfaitement le gentleman irréprochable qui dans une partie de belote
a reçu une telle gifle d’un inconnu qu’il est tombé sous la table. Le monsieur
n’a absolument pas eu à rechercher en réponse des causes d’une autre nature ou exiger satisfaction sur le champ – il a
médité et réfléchi sous la table, puis a seulement demandé :
« pourquoi ? Peut-être aurais-je dû jouer le roi de
trèfle ? ».
*
Évidemment c’est le roi de trèfle qu’il
aurait dû jouer. Et l’autre qui a commis l’insulte a puni inconsciemment là et alors le joueur, au nom d’un ordre
mondial supérieur et plus sensible, si par hasard ce n’est pas un spectateur
indigné mais un mari indigné qui apprend par hasard que le monsieur étranger
joueur de belote a séduit sa femme. À propos de femme séduite, j’ai lu avec
beaucoup d’intérêt la semaine dernière le compte rendu de László Szabó de Tápa
sur ce livre savant dans lequel l’expert relate ses expériences rapportées du
monde des causes de divorces et de séparations. Tout ce que j’ai appris sur ce
livre, ainsi que les pensées ajoutées de l’auteur de l’article, ont justifié
mon vieux soupçon que le divorce, « l’impossibilité de poursuivre la vie
commune », ne réside pas dans les faits importants, mais, le plus souvent,
dans des détails. Or le mari et père expérimenté ne sait que trop bien que se
séparer de la table ou du lit, éventuellement de la table et du lit, est un
événement aussi décisif que de se séparer de la vie, en se suicidant, dans
l’espoir que le rien certain vaut plus que ce
quelque chose : puisque dans le temps il s’est marié en comptant sur les
mêmes avantages que ceux pour lesquels un peu plus tôt il s’est efforcé de
venir au monde. Et au cas où c’est tout de même pour « des détails »,
des broutilles qu’il se résout au divorce, alors comprenez que cette broutille
est plus importante que les grands événements bouleversants, simplement parce
que la vie est une série permanente et ininterrompue de petits riens et non
d’événements grands et bouleversants, et on ne peut supporter que les grands malheurs tragiques, les
petites choses sont insupportables, de même qu’on ne peut pas forcément mourir
de la foudre, mais si l’on tombe dans une fourmilière, on sera tôt ou tard
perdu, si l’on n’arrive pas à s’en extraire. Oscar Wilde a raison quand il
arrive moins bien à pardonner les fautes que les crimes. De Shakespeare à
Bernstein[2] tous les auteurs dramatiques peuvent
attester que moi, en tant que public, j’ai le sens du tragique, et que je suis
aussi bouleversé par le destin d’Othello que par celui de Philippe Derblay.
Mais en tant que poète, je comprends parfaitement le mari qui a pardonné son
infidélité à sa femme, mais des années plus tard il a demandé le divorce, parce
que madame a refusé de se passer de pinces à arêtes et de carottes. Et comme je
comprends le fameux manifeste « tue-la ! » de Dumas et je le signe
au détail près qu’il ne concerne plus le mariage, mais la violence et la
tyrannie indigne et insupportable avec lesquelles l’épouse s’obstine avec
entêtement qu’on me serve mon café non près de mon lit mais dans la salle de
bains, alors que je ne peux vivre, réfléchir, planifier, lutter, réussir et
devenir grand dans l’intérêt de ma patrie, ma maison et ma famille, qu’en prenant
un café le matin dans mon lit alors que j’établis mon programme pour la
journée.
*
Car notre caractère, la bonté et la
méchanceté, et tout ce qui décide de notre sort et de notre destin face à
nous-même et face à autrui, ne se cachent pas dans nos crimes avec lesquels
nous ne nous identifions jamais, mais dans nos fautes auxquelles nous refusons
de renoncer.
Pesti
Napló, 5 janvier 1936.