Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
cœur
(Dernière opération du
professeur dans son hôpital)
Le couloir de la chirurgie au premier étage
affiche son image habituelle, telle que tout Budapestois majeur, ayant déjà
tout vu, la connaît. Une odeur lourde, des bancs de bois, des allées et venues
pressées, une pauvre vieille habillée de noir : elle piétine, angoissée,
parfois une blouse blanche file à proximité à pas rapides, elle lui jette des
regards craintifs et interrogateurs. Le bureau du professeur, face à la salle
d’opération, est fermé, une réunion est en cours. Un médecin me reconnaît au
laboratoire. Il m’encourage :
- Je vais le prévenir. Il doit régler
quelques dispositions personnelles. Vous savez, Monsieur le rédacteur, c’est le dernier jour de Monsieur le
professeur ici à l’hôpital, après tant de décennies. La décision officielle
a été signée, demain il prendra sa
retraite.
- On entend mais on ne le croit pas.
C’est comme si on nous disait qu’on envoie à la retraite la coupole de la
Basilique, ou la colonnade devant le Musée. Ce service et le professeur ne font
qu’un, on ne sait plus lequel soutenait l’autre.
- C’est exact, c’est ce que nous
ressentons tous.
- Veuillez entrer, il vous attend.
Il se tient debout devant son bureau, grand
et maigre, le même regard franc et sévère qui à certains moments critiques de
ma vie m’a rendu simples et claires les emphatiques questions de la vie et de
la mort, le même serrement de main sec, chaleureux, militaire.
- Alors, je vous suis revenu à l’esprit,
hein ? Je suis en train de prendre congé ici moi-même, je ne reviendrai
même plus cet après-midi. Vous rappelez-vous votre dernière visite dans ces
lieux ? Moi oui. J’étais un peu brutal, maintenant je peux vous dire la
vérité, je rechignais à l’idée de vous ouvrir moi-même – Dieu merci, ça a bien
marché sans moi aussi. Mais ce récit[1]…
- Vous avez dû y ressentir ma
compréhension et mon admiration.
- Doucement. Mais maintenant ça ne
change rien. Bon, si vous voulez on peut partir ensemble. Je me ferai envoyer
quelques bricoles de mon bureau, ce qui m’appartient, le rideau et la tringle
en cuivre sont à moi, et la clé de la caisse, j’ai dû me la faire faire. Dites…
Vous me les ferez envoyer.
Cela s’adressait à un assistant qui
l’habillait en blouse blanche. Il remarque mon étonnement.
- Ah oui, c’est vrai, je dois faire
encore une intervention rapide, ça ne prendra qu’une demi-heure. Vous
m’attendrez ? Vous pourrez discuter ici, ou, vous savez quoi ? Venez
avec moi pour regarder, si ça vous chante. C’est interdit, mais les collègues
fermeront les yeux devant un malade aussi savant, compte tenu de l’occasion
exceptionnelle. Bon, donnez-lui une blouse et allons-y.
Je me trouve déjà auprès du malade préparé,
une armée de médecins entoure la table d’opération, l’ambiance est solennelle.
De quoi il s’agit ? La radio du "cas" est affichée sur le mur,
le docteur K. te l’expliquera : « Tu vois, la membrane est pleine de
sécrétions infectées, le cœur était rempli grand comme ça, il peut à peine
bouger, maintenant il lui enlève deux morceaux de côtes, il ouvre la membrane
du cœur, il pose un drain. Viens, monte sur ce tabouret, tu verras mieux directement
dans la plaie. »
Le professeur vient d’ouvrir le thorax,
l’ouverture dans laquelle il travaille mesure sept centimètres à peine :
il saisit quelque chose, il retourne la pince, il sort un morceau d’os
impressionnant.
- Maintenant prenez une grande
respiration, mon vieux – il encourage le malade, qui gémit un peu par
convenance, il n’a mal nulle part.
Silence. Suivent des moments chatouilleux, il
va désolidariser la membrane, tailler dedans, fera s’écouler la sécrétion.
Chacun cesse de parler.
- Dites, approchez-moi cette
lampe !... Maintenant tenez-la un instant, mon vieux… Regardez,
Messieurs !
Le liquide malsain s’écoule du cœur à gros
bouillons. Le professeur enfonce profondément sa main dans l’ouverture, il
palpe, pendant ce temps il lève son regard, il se concentre, comme un vrai
artiste qui fait davantage confiance à ses doigts qu’à ses yeux. Il voit que je
cherche avidement à mieux voir dans le creux, il esquisse un sourire de
satisfaction sous son masque.
- Voilà ! C’est ce qu’il faut
mettre sous la dent de Karinthy, hein ? Je palpe le cœur sous mes doigts –
il donne des coups très secs. Vous aimez tout voir de près, hein ?
Passez-moi un seau ! Approchez le drain !
Remue-ménage, le tuyau du drain s’enfonce
dans la plaie, on le rallonge d’un tube en verre.
- Bon, maintenant faites-le asseoir.
Toussez, mon vieux, pour que ça bouillonne.
Le liquide néfaste à cause duquel le pauvre
patient brisé et maigre, aux cheveux hirsutes ne pouvait même plus respirer,
s’écoule abondamment par le tube.
- Cette fois nous pouvons vraiment
partir. Où est mon manteau ? Vous ne vous êtes pas ennuyé ?
Je l’ai raccompagné dans son bureau en
méditant.
Non, je ne me suis pas ennuyé, Monsieur le
professeur, comme je ne me suis pas ennuyé non plus au concert Hubermann[2] pendant le scherzo léger qu’il a donné en
bis, après le concerto pour violon de Beethoven, et je ne me suis pas ennuyé
non plus devant la toile de Brueghel, ni en lisant la nouvelle "Les
pauvres gens" de Zsigmond Móricz. Oui, Monsieur le professeur, il faut
tout voir, de près, Monsieur le professeur, comme voient l’artiste et le
savant. Tout voir de près, ce n’est pas possible autrement, de plus près que de
nos propres yeux, en dedans, derrière les yeux, en dedans, dans le cerveau.
Et c’est seulement quand nous avons vu, quand
nous avons vu la réalité, que nous pouvons voir nos rêves et écouter notre
imagination. Seulement quand nous avons vu le crâne dur de l’intérieur, que
nous pouvons nous tourner doucement, douloureusement, vers le cœur qui bat, ce
cœur que depuis des millénaires la poésie comme la science prenaient pour le
siège de l’âme. Aujourd’hui, quand j’y repense, ce n’est pas le dessin de
l’anatomie qui me revient – c’est un grand cœur en pain d’épice qui bat sur la
poitrine du malade. Un cœur orné de guirlandes et d’un petit miroir, accompagné
d’une rengaine reconnaissante avec laquelle le dernier client de la Grande
Foire salue le Magicien pour l’avoir reconduit sur la grande route, avant de
s’en aller lui-même.
Magyarország,
2 septembre 1937.