Frigyes
Karinthy : Nouvelles parues dans la presse
"spÉcificitÉ"
Ces
déclarations, la semaine dernière, du premier ministre et du ministre de la
culture, autant de cailloux tombant lourdement dans le lac tempétueux de
l’ambiance générale, ont en quelques jours fait déferler leurs vagues jusqu’au
rivage - à peu près toutes les personnes dont on attendait une intervention ont
eu le temps de réagir - l’autre jour enfin, dans Pesti Napló
(Le Journal de Pest) même un rabbin a élevé sa sage et prudente parole,
"au nom de la communauté juive", réagissant au commun dénominateur
des deux discours officiels, "la question juive".
Ici il conviendrait d’en déduire les
enseignements pratiques et des principes. Mais, le Lucifer de Madách a une fois
de plus raison :
Chaque
chose
Possède tant de côtés que
quiconque
Les
veut tous examiner, en détail,
Sort
de là plus ignorant que devant
Et
qu’il n’a plus le temps de décider ![1]
L’observateur consciencieux pourrait tout au
plus rendre compte au lecteur de sa tête tuméfiée et de ses sentiments agités.
Pour cette raison j’ai cru bon de m’adresser à un tiers sans parti pris, entre
les deux camps qui débattent et argumentent, luttant à armes inégales. J’ai
évoqué devant ma table tournante l’esprit de mon vieil ami Madách, écrivain
éminent et grand penseur du siècle dernier, dans l’idée qu’une telle situation
enviable dans laquelle l’homme en question n’a plus à craindre pour sa vie (vu
qu’il est déjà mort), permet une certaine objectivité si les autres conditions
sont réunies.
Naturellement, avant de commencer à discuter,
je lui ai fait lire les journaux. Il a longuement médité, les paupières
clignées, en hochant sa tête astrale.
Je lui ai lancé prudemment pour l’inciter à
parler :
- Hóman[2]
va indiscutablement plus loin dans la sincérité…
- Ce n’est que l’apparence, répondit-il
après une longue réflexion, c’est un mot, utilisé par Darányi, qui m’a saisi
dans la commune ligne de conduite des deux discours. On ne peut pas aller plus
loin que cela dans cette conception.
- Vous faites allusion à son observation
selon laquelle il existe une "question juive" ?
Il éleva la main en souriant.
- Allons donc. Ne le prenez pas mal mais
l’alléluia et les applaudissements de la droite qui ont accueilli cette
déclaration me font l’effet de glorifier quelqu’un qui a le courage de déclarer
qu’il pleut ou qu’il y a du vent. En revanche, affirmer que chez nous (en
entendant par là le dix-neuvième siècle naturellement) il y avait moins de
question juive qu’aujourd’hui serait plutôt exagéré… À quel point la question a
été plus intense et plus brûlante, rien ne le prouve mieux qu’elle a contraint le siècle à une réponse. À une réponse
différente bien entendu que chez vous (au vingtième siècle). Néanmoins j’y sens
un trait commun - chez vous aussi ce sont des chrétiens qui en débattent entre
eux - ils n’ont pas invité l’accusé à y participer, ce qui aurait été après
tout dans l’ordre des choses, dans la mesure où il s’agissait d’un accusé. Sous
réserve que la compétence des juges soit incontestable.
- Excusez-moi, mais…
- Attendez un peu. Tout cela n’a rien d’un
jeu habillé de mots et de métaphores plaisantes. Si j’ai l’air de couper les
cheveux en quatre, c’est parce que pour moi il est si surprenant de voir ce
cheveu une nouvelle fois sorti de l’édredon ; nous croyions cet édredon si
définitivement recousu, que dans mon premier effarement je me suis senti obligé
de m’y cramponner. Évidemment vous êtes étonnés. Mais moi je vous dis qu’il
s’est passé quelque chose dans votre siècle, quelque chose d’inouï et sans
précédent dans l’histoire de trois fois mille ans de l’Europe.
- En effet, nous vivons des temps
historiques.
- Non, je n’évoque pas l’histoire mais
seulement une de ses branches, l’histoire du droit. Globalement cette entité du
temps et de l’espace que nous appelons l’Europe repose dans sa nature morale
sur ce qu’on appelle le droit romain, c'est-à-dire qu’elle s’est basée et elle
s’est formée sur la morale chrétienne qui en est parente et donc facilement
complémentaire. Un postulat de ce droit romain est issu, du point de vue de la
philosophie du droit, d’une reconnaissance évidente que s’il n’a jamais été
nécessaire de le mettre par écrit, on pouvait prévoir qu’il n’y aurait pas
d’homme en Europe pour le mettre en doute. C’est d’une clarté tellement
lumineuse qu’il n’est pas aisé de le définir comme ça, a posteriori. Ce
postulat tacite concerne les objectifs de la législation : le but du
travail législatif est naturellement de régler la vie des hommes entre eux.
Celle des hommes, autrement dit des êtres vivants que nous supposons
responsables en cas de non-respect de la loi, en raison d’un de nos organes
appelé conscience, organe inexistant et inconnu dans le monde végétal et
animal. Elle diffère des autres instincts par la particularité qu’elle est
attachée à chaque individu, elle est représentative de chaque individu, et ne
l’est jamais d’une race ou de toute l’espèce. Sans cette hypothèse il serait
tout aussi ridicule de songer à légiférer qu’il serait ridicule d’élever des
vers à soie dans l’intérêt des seuls vers à soie et non des éleveurs. La loi
parle aux hommes, et sa sanction réside dans la fiction que l’homme est
responsable. C’est le postulat du droit chrétien romain. Or, au début de votre
siècle le monde a vécu un prodige. Apparemment sur la base de la dialectique et
de la pensée européenne, un pays a fabriqué une constitution dont les lois
prennent pour responsables non des hommes mais une race, pour certains péchés
qui sont des péchés expressément humains, tels que par exemple : égoïsme,
avarice, méchanceté. Cette constitution-là en a tenu une race responsable, et
l’a même condamnée. Comprenez bien - le droit romain, suppose la conscience,
examine une intention - mais comment peut-on parler d’intention de races dans
l’espèce humaine ? Le cas est très différent chez les animaux et les
végétaux - la race des punaises ou le gui des arbres peuvent être considérés
comme uniques êtres vivants dont les intentions et tendances nettes et sans
variations individuelles ne laissent pas de doute quant à leur position,
puisque…
Je me suis gratté la tête. J’ai
répondu :
- Pardonnez-moi… Tout cela est fort
intéressant - mais si je ne me trompe pas, c’est vous qui êtes à la source de
la thèse sur la politique en tant que science des exigences… Votre paradoxe des
sciences de la cognition et de la philosophie du droit est très amusant… Mais
si je me rappelle bien, il était question de savoir si selon Hóman… Ou plutôt
Darányi[3]…
Madách remonta, étonné, ses sourcils astraux.
- Eh bien, ne suis-je pas en train de
parler d’eux ? J’ai bien commencé par dire que Darányi avait utilisé une
expression décisive du point de vue de ce qui précède. Il ne s’agit pas d’une
"avancée" et une "disproportion" sur le plan économique ou
culturel (c’est affaire d’appréciation), il parlait, lui, de
"spécificité".
- Et alors ? Est-ce que les Juifs
n’ont pas une spécificité, au sens racial du terme ?
- Mais les lois qu’ont-elles à voir avec
le "sens racial" ? Quant à la spécificité raciale, ce trait
caractérologique - ne vous est-il jamais apparu que les prototypes raciaux sont
chez tous les peuples des personnages comiques et non tragiques. - Akim
Akimitch, John Bull, Michel Deutscher, Marianne, de même que le Petit
Kohn ? Je veux dire…
- Je vous supplie ! Un
instant !... Dites - que doit disposer une constitution moderne dans la
question juive !
- Ce qu’elle doit disposer ? Ce que
nous faisons au XIXe siècle. C'est-à-dire rien.
- Et alors ce sera réglé ?
- C’est seulement comme cela que ce sera
réglé. Vous allez me comprendre : toute cette horrible problématique
dépend non de la question, mais d’un renversement simple et raisonnable de la
réponse, de son retournement dans sa position initiale, afin qu’elle puisse de
nouveau tenir debout. Comment argumente la nouvelle constitution ? Les
Juifs trichent et sont violents, punissons donc les Juifs. Ne pensez-vous pas
qu’un tel raisonnement avoue la faiblesse de cette même constitution ? En
effet, un parti ou un régime reprennent le gouvernail avec l’assurance d’être
capable de faire valoir les lois qu’il adopte, qu’il possède la force exécutive
nécessaire pour refréner les abus. Si tel était le cas - ne suffirait-il
pas de dire : punissons la tricherie et la violence, les tricheurs et les
voleurs ?! Puisque j’ai la force morale de les distinguer et la force
matérielle de les frapper ?! S’il s’avère par la suite qu’il y a parmi eux
beaucoup de Juifs - c’est tant pis pour les Juifs ! Et si ce sont tous des
Juifs - faut-il un règlement plus juste et plus définitif de la question
juive ? Mais en attendant - restons-en à l’évidence, à notre sagesse,
selon laquelle deux hommes se ressemblent plus et diffèrent davantage l’un de
l’autre que deux races.
Pest Napló, 12 mars
1938