Frigyes
Karinthy :
"Deux Bateaux"
Deux bateaux[1]
Le jour de leur départ Christophe, le capitaine, et
Synésius, l'alchimiste, étaient assis une fois de plus ensemble dans ce port
des côtes espagnoles de l'Océan Atlantique. En ce
temps, le capitaine Christophe était déjà une importante personnalité : la
reine l'avait reçu en audience privée, et le trésor lui confiait des sommes
considérables. C'était un homme pondéré, un homme moderne, fervent d'idées nouvelles
à l'esprit entreprenant et il s'était justement fixé pour objectif de tout
mettre en œuvre pour réaliser ces idées nouvelles. Cela ne l'empêchait pas
toutefois d’aimer Synésius qu'il tenait pour un original : si ses amis en
parlaient, il le qualifiait indulgemment d'extravagant, en essuyant un sourire.
Synésius avait lui aussi des disciples : des jeunes gens blêmes et
hirsutes qui l'écoutaient avec des yeux admiratifs lorsqu'il leur prêchait
l'herméneutique et l'astrologie. En ce temps-là ces sciences commençaient déjà
à pâlir : les novateurs qui exigeaient des théories claires et
compréhensibles en tous domaines, commençaient à brocarder ouvertement et
agressivement les disciples de Ptolémée. Brusquement la science devenait
quelque chose de très tangible et de tout à fait simple dont on attendait des
résultats, et des résultats rapides. Mieux valait dès aujourd'hui un pays neuf
et accessible où l'on pouvait bêcher l'or de la terre pour pas cher, sans
risque, que demain l’or que les alchimistes fabriqueraient à partir de charbon
et de sable lorsque la position des astres serait favorable. Les zélateurs de
la mode comprirent alors à quel point c’était une découverte confortable et
flatteuse que la Terre ne fût qu'une boule que l'on pouvait parcourir en tous
sens, en avant comme en arrière, donc s'approprier. Le fameux disque
s'allongeant à l'infini et retombant quelque part dans la mer immense du Ciel
de Cristal, avait soudain rétréci et s’était réduit à une minuscule bille
d'ivoire que l'on pouvait fourrer dans sa poche - et ceux qui pensaient
vraiment s'en remplir les poches ne manquaient pas.
Au bord
de l'eau se trouvait une petite auberge, par la fenêtre on avait vue sur le
port où mouillait la superbe caravelle du capitaine. Elle était justement le
sujet de leur conversation : Christophe et Synésius, assis tous les deux
auprès de cette fenêtre, car le jour déclinait, avaient prévu de lever l'ancre
le lendemain à l'aube. Le capitaine moquait Synésius.
- Alors,
n'oubliez pas notre pari, Synésius. Dans quatre mois nous aborderons aux Indes
Orientales.
Le regard
de Synésius se perdait vers l'infini, ou plutôt ce qu'il croyait être l’infini.
Il leva mystérieusement le bras et pointa l'horizon.
- Mais
pas vers l'ouest…
- Bien
sûr que si vers l'ouest, précisément vers l'ouest. Nous voguerons vers
l'ouest ; toujours vers l'ouest – et un jour nous verrons le soleil se
lever à l'ouest. Nous poursuivrons notre route et soudain nous nous
retrouverons chez nous. Mais oui, Synésius. Pour partir nous passerons par la
porte et l'aubergiste sera bien effrayé quand il nous verra revenir par la
fenêtre de derrière. Ainsi les derniers deviendront les premiers. J'avancerai
autant qu'il faudra pour me retrouver derrière son dos, Synésius.
- Au-delà
ne règne que la mer infinie – dit Synésius sourdement et il fit une révérence
au soleil couchant.
- Tiens
donc. Au-delà habitent les Indiens. Et encore au-delà c'est l'Europe. Au-delà
encore, c'est l'Espagne… et encore au-delà, cette auberge où nous sommes assis…
et puis de nouveau les Indiens et de nouveau cette auberge. C'est ainsi, encore
et toujours, voyez-vous, Synésius… comme si vous marchiez dans une chambre
exiguë, à miroirs parallèles sans jamais atteindre le bout.
- Il
faut marcher mille ans et viendront des hommes porteront des ailes – dit
Synésius avec obstination. –Fixez fortement l'horizon là-bas, Christophe. Voyez
Mercure émerger du fond du Ciel de Cristal. C'est là qu'habitent les géants qui
font mouvoir les sphères. N'entendez-vous pas cette musique, la musique des
temps intemporels, des lointains inhospitaliers ? Moi je l'entends par les
soirs silencieux.
Et, en
chuchotant, Synésius se mit à conter la musique des sphères, le Ciel de
Cristal, les hommes volants. Il savait des histoires merveilleuses de géants,
de nains, d'étoiles doubles où tout est vert et mauve, des feux humides qui
dissimulent des salamandres et qui pourlèchent le corps sans brûler. Pendant
qu'il parlait, des feux follets dansaient dans ses yeux. Il énuméra des
minéraux merveilleux que l'on ne trouve que sur Saturne. Il prétendit que sur
Saturne on pouvait marcher en l'air et que le corps des femmes est constitué
d'un gaz jaune verdâtre. De rire, le capitaine Christophe tapa sur la table.
- Vous
ne croyez donc pas Regiomontanus[2] ? -
dit-il fort en colère. – La Terre n'est qu'une boule.
- D'où
mon âme saurait-elle ces choses si j'avais tort ? – Cria l'alchimiste
en élevant ses deux bras vers le ciel, et les manches de sa large cape
retombèrent. – L'âme est née libre.
- Mais
le corps habite ici, sur la Terre. C'est notre royaume.
- L'âme
procède du corps, capitaine Christophe. Des astres émane
la musique : d'une substance, la force… la substance se voit pourvue d'une
âme, elle chante et devient force si c'est le vœu des bêtes animées. Le corps
ressortit à la terre… l'âme ressortit au corps et pourtant l'âme touche le
ciel. Regardez les étoiles, là-bas à l'horizon… leur lumière pénètre vos yeux
et en une communion divine elle y rencontre votre âme. L'âme provient de la
Terre… voilà les prémisses. Abscisse mineure : l'âme atteint le ciel ;
abscisse majeure : par conséquent la Terre atteint également le ciel.
Là-haut l’âme rencontre le ciel d'où me parvient la musique des hommes
sublimés. Si je comprenais cette musique, je suivrais leurs paroles, je
partirais à la recherche des substances et je me ferais air pour pouvoir voguer
dans les airs. Un jour j'y parviendrai. Un jour je comprendrai la musique des
sphères.
- Ceux
qui ont jeté le grand Regiomontanus en prison proféraient aussi de méchantes
inepties de cette sorte. La Terre touche le ciel et elle est immobile, lui
a-t-on rétorqué et on l'a jeté dans une geôle.
Synésius
se tourna vers le crépuscule et ne répondit rien. Le capitaine Christophe,
homme sanguin, se mit derechef en colère et exigea une réponse explicite.
- Eh
bien, dites-le donc, osez le dire ouvertement que vous trouvez juste, que vous
donnez raison à ceux qui ont enfermé le grand Regiomontanus.
Synésius
tourna lentement son regard vers le capitaine.
- Lui,
il nous a tous mis en prison – dit-il sombrement.
- Qui ?
Regiomontanus ? – dit Christophe avec un haut-le-corps.
- Lui.
D'ailleurs il sentait bien lui-même qu'il nous causait un tort considérable.
Lorsque sous la contrainte il a dû prendre position, il n'a pas osé afficher
face à ses juges son incrédulité, sa foi ignoble. Le bûcher ardait dans
l'arrière-plan. Eh bien, qu'il arde ! La fumée du bûcher monte au
ciel ; sa parole à lui ne fait que ramper à l'oreille des hommes. C'est
conscient de ses actes qu'il a avoué la tête basse son péché aux aristocrates
de l'âme. Et lorsque, magnanimes, ils l'ont libéré, il s'est arrêté à la porte
de la prison, parmi la plèbe… et le méchant, le traître, il a jeté à la plèbe
un os à ronger : "et pourtant c'est une boule !", et vous
n'êtes tous que des mendiants en captivité, des prisonniers enfermés.
Christophe,
le capitaine suffoqua d'indignation.
- Quoi !
Le grand Regiomontanus, vous l'auriez laissé aller au bûcher ou pourrir au fond
d'un cachot ?
- Je
l'aurais laissé. Un seul homme aurait péri au fond de ce cachot, mais on l'a
relâché et c'est lui qui vous a tous enfermés. Vous l'avez cru. Vous l'avez cru
quand il a dit que tout cela n'est qu'une minuscule boule envahie de fourmis
jetée dans l'infinité de l'espace. Vous l'avez cru quand il a dit : jusque-là
et pas au-delà. Vous l'avez cru quand il a dit que partout alentour il n'y a
que murs monotones et ennuyeux, et qu'entre ces remparts, à l'intérieur de ces
portes verrouillées, du pain et de l'eau, rien de plus pour le repas des
prisonniers. Et dès lors vous aimeriez contourner la Terre, faire le tour des
murs pour que chacun constate que nous sommes de retour sur la paille humide de
notre cachot, et qu'entre les murs, partout, chacun voie ses codétenus en
pyjama rayé, tous également miséreux. Dès lors vous partiriez d'ici pour
revenir ici, bien que vous ne fassiez qu'avancer. Vous vous mettriez en route
vers cette immensité bleue (Synésius leva les bras vers l'horizon), en disant
que par là ce sont les Indes Orientales, le pain après l'eau, l'eau après le
pain, et les misérables Indiens suent dans la poussière de la Terre. Vous iriez
jusqu'aux pôles de la Terre et même là-bas vous barreriez de lourdes portes la
route de mon imagination. Vous, les revenants, vous, les introvertis, vous, les
disséqueurs, vous, les geôliers. Vous vous plantez au bord l'Océan et vous
voulez que ce ne soit pas cet Océan aux lointains bienheureux où les planètes
éternelles nous invitent à une vie éternelle, mais que ce soit plutôt un
minable miroir qui feint l'infini mais ne reflète rien sinon nos tristes
visages uniformes sur lesquels lentement fane et blanchit la jeunesse qui était
éprise de lointains… Et maintenant, c'est dans ce miroir que nous avancerions
jusqu'à nous rattraper… Nous regagnerions l'Europe… Nous partirions vers
l'ouest et nous arriverions à l'est… Et de l'est, encore à l'ouest…
- Alors
Synésius, s'il en est ainsi, pourquoi m'accompagnez-vous ? - dit le
capitaine Christophe avec ironie.
- Parce
que je ne vous crois pas, Colomb. À l'ouest il n'y a que l'ouest… l'ouest
jusqu'à l'éternité. À l'ouest il y a des eaux immenses et l'âme incarnée des aimables
sages grecs… À l'ouest flamboient des feux follets et une musique inconnue que
nous comprendrons un jour, dans mille ans, quand la comète sera de retour et
quand pendant mille ans nous pourrons rester jeunes afin de naviguer mille ans,
vers l'avant, toujours vers l'avant, sur l'eau que notre voile pourrait fendre
durant six mille ans en découvrant du nouveau, toujours du nouveau… des hommes
ailés… des femmes au corps éthéré… À l'est il y a des terres brûlantes et des
Arabes lascifs. À l'est le monde s'achève. On ne peut pas passer d'ouest en
est.
- Vous
savez quoi, Synésius – dit le capitaine Christophe en lui tendant la main.
– Parions. Si d'ici quatre mois vous n'avez pas aperçu de vos propres yeux
depuis la corbeille de vigie le continent oriental, je vous donnerai… Que
pourrais-je vous donner ? – Je vous donnerai la petite caravelle qui
nous accompagnera.
- Je
tiens le pari, capitaine Christophe – dit sombrement Synésius. – Avec cette
embarcation je quitterai le navire et je naviguerai tout seul vers l'ouest.
Et il se
tourna de nouveau vers la mer. C'était déjà le soir et le brouillard descendit.
Le soleil couchant s'évanouit dans ce brouillard et disparut également la ligne
fine qui sépare le ciel et l'eau.
*
Le vent
soufflait depuis l'île de Palos.
La Santa
Maria vira barre à l'ouest, la grand-voile se gonfla. Le onze
octobre à six heures du soir Christophe, le capitaine, et Synésius, l'alchimiste,
se tenaient sur le gaillard d'avant près du bastingage du bout-dehors où à
l’extrémité d'un énorme crochet en fer un lampion vert émeraude était suspendu
au-dessus de l'eau. Le cordage enchevêtré des voiles oscillait vaguement :
le gréement criait et les planches grinçaient plaintivement.
Depuis
des semaines le capitaine Christophe inscrivait de fausses données dans le
journal de bord car sourdement, dans le cœur de l'équipage dissimulant sa
terreur mais les lèvres de plus en plus crispées, le spectre jaune de la
Panique montait irrépressiblement. Qu'adviendra-t-il ? Cela fait trois
mois que nous arpentons le gris tapis de l'Océan, vers l'ouest, toujours vers
l'ouest, et derrière la poupe arrondie, le doux nectar un instant troublé est
furtivement recouvert de sa planéité inexorable. Le capitaine a promis
situations et fortunes dès qu'on atteindrait les côtes orientales de l'Asie.
C'est bel et beau mais qui nous y a précédés ? Personne. À l'ouest des
côtes portugaises c'est l'infinité qui flotte entre ciel et terre, et seuls ces
hommes nouveaux affirment qu'il est impossible de se perdre sur le globe
terrestre parce qu'on revient toujours à son point de départ. Les hommes
nouveaux l'affirment tandis que Synésius aux yeux sombres et ses deux jeunes
disciples au visage blême murmurent des incantations d'autre sorte. Le timonier
les a entendus qui parlaient, la nuit sous le pont. Ils broyaient des poudres
dans un mortier et une flamme verte en jaillissait, ça rendait la peau
transparente et ça faisait apparaître le crâne. Au même instant les feux
Saint-Elme ont surgi à l'extrémité du mât de misaine. Le timonier a également
surpris ce que se disaient Synésius et le capitaine Christophe : il n'en a
pas compris grand-chose, mais il en a compris assez pour se gâcher le sommeil.
Le jour
de l'embarquement, le capitaine Christophe était gai et disert, alors que
Synésius était sombre et taciturne. Aujourd'hui on aurait dit qu'ils avaient
échangé leur rôle. Depuis des jours Synésius assis sur un cordage, affichait un
sourire énigmatique et c'est lui-même qui interpella le capitaine.
- À
l'aube, dans quatre heures notre pari arrive à terme, capitaine Christophe.
Alors j'aurai la Niña, la caravelle, j'en prendrai
possession, capitaine Christophe.
- À
l'aube, Synésius, depuis la corbeille de vigie vous verrez la terre – dit
Christophe d'une voix assurée. – C'était l'objet de notre pari.
Sinon : la caravelle sera vôtre.
- Alors
vous n'êtes toujours pas d'accord ? – Dit Synésius blême et ses
lèvres tremblaient. –Vous ne reconnaissez toujours pas votre erreur ? Le
calcul que Regiomontanus et les fous de son espèce nous a servi paraissait
simple et clair au pays… Vers l'ouest, toujours vers l'ouest… Et l'Asie… Mais à
présent, cela fait des mois que nous courons au néant… Oh, oh !
Christophe ! Ouvrez les yeux, ne voyez-vous pas que la couleur de la
mer change, elle passe du vert au bleu puis du bleu au gris ? Ne
voyez-vous pas là-haut… ce que je vous ai annoncé… Ne voyez-vous pas ce feu sec
dans lequel se dissimulent les salamandres ?
Une
couleur bleuâtre étincelait effectivement à l'extrémité du grand mât. Colomb
frémit légèrement puis il dit :
- Vous
êtes fou, Synésius. Vous rêvez encore au Ciel de Cristal.
Synésius
réfléchit longuement. Puis doucement, comme pour lui-même il exposa sa pensée.
- Vous,
Christophe, vous recherchez l'or ; vous ne me comprenez pas. Je vous
connais, Christophe ; à la cour ils vous prennent pour un enthousiaste, un
passionné des affaires publiques, car vous avez promis que vous parviendriez en
Asie par l'ouest. Mais moi je connais vos désirs ; vous voulez des pays
nouveaux, beaucoup d'or, un titre de vice-roi, la gloire, les succès, la
reconnaissance. C'est pour tout cela que vous avez renoncé à la salamandre, aux
femmes sublimées et à la musique des sphères que moi je cherche, et non parce
que vous croyez Regiomontanus qui veut emprisonner l'infinie Imagination. Sur
l'île de Palos vous m'avez montré des lettres par lesquelles le roi Jean vous a
promis de l'argent, des navires et le titre d'amiral une fois levé le siège de
Grenade. Voilà ce qui vous manque, Christophe, à vous et à tous ces vauriens
que vous avez entraînés. Nouvelles contrées, de l’or, aussi vite et aussi près
que possible. Cela faisait deux mois que nous voguions et déjà vous vous
inquiétiez…
Il se
pencha tout près du capitaine :
- Que
se passerait-il – chuchota-t-il – si le vent d'ouest poussait le
bateau pendant un an… deux ans… trois ans… et plus… et vous ne verriez jamais
la terre…
- Nous
aborderons aux Indes Orientales à la mi-octobre, ou quelque autre île nouvelle…
Vous êtes fou, Synésius.
Le vent
emporta leurs paroles. Au loin devant eux, sur le ciel occidental, la nuit
résonna, vide vertigineuse et inhospitalière. Les étoiles étaient si loin, si
terriblement loin. Synésius poursuivit.
- J'ai
travaillé sous l'entrepont, vous savez, j'élabore l'élixir de jouvence…
Pour la
première fois cela ne fit pas sourire Christophe. Cette nuit, ici sur cet océan
inconnu que l'homme n'avait jamais sillonné, ces mots sonnaient autrement que
dans une petite auberge espagnole. Il grimaça un sourire forcé mais il sentit
qu'il pâlissait.
- Jusqu'à
ce jour le feu sec faisait défaut, Christophe. Mais maintenant je l'ai. Voyez
comme il flamboie… La nuit j'en ai dissimulé quelques flammèches sous
l'entrepont… Et j'ai senti comme elles traversaient mon sang, denses et
froides… Ce feu que chacun de nous ignorait… Mais maintenant je suis sûr de mon
affaire, capitaine Christophe. Dans une heure l'aube poindra et je gagnerai ma
caravelle… Et alors je quitterai la Santa Maria. Pusson-Marton-Alonsi et Yamez, mes disciples,
viendront avec moi. Nous étions là, assis ensemble, cette nuit, Christophe, et
nous avons vu la salamandre.
Colomb
s'efforça de rire.
- Dites-moi,
Synésius… tout de même… Comment imaginez-vous cela ? Où irions-nous avec
ce rafiot, à supposer que…
- Hier
encore c'était un rafiot – chuchota Synésius.
- Et
aujourd'hui ?
- Êtes-vous
sûr… Tout à fait sûr, capitaine Christophe, qu'en ce moment nous avons toujours
de l'eau sous nos pieds ?
Le
capitaine le regarda avec effarement. Il ouvrit la bouche mais il fut incapable
de proférer un son. L'alchimiste lui souffla à l'oreille avec une fougue
contenue :
- Tous
trois nous avons vu la salamandre de feu et d'air… Ensuite, elle a changé
soudain de forme… Une lueur jaune verdâtre brillait et nous avons vu dans le
feu glacial une femme nue qui s'élevait en l'air en voltigeant… Nous l'avons
suivie des yeux… La sublime silhouette féminine a parcouru le pont tout au
long, a glissé sur la proue et a posé ses pieds sur l'eau… Elle a couru sur
l'eau, vers l'ouest. Un faisceau de lumière pâle la suivait. Nous la
regardions… Nous la regardions… Elle se trouvait déjà à une distance
formidable… Nous ne distinguions plus sa forme… Elle n'avait plus que la
dimension d'une étoile. Mais nous la voyions toujours s'éloigner. Tout à coup,
elle sembla s'élever… Mais le faisceau lumineux montrait qu'elle courait
toujours sur l'eau… Par conséquent, là-bas dans le lointain c'est l'eau qui
s'élevait… Et nous la regardions toujours, nous croyions la voir… Mais au point
où elle s'est résumée en un unique point de feu, la rose rouge de Saturne
clignotait. Regardez !!…
Il
bouscula le capitaine si violemment que celui-ci sursauta.
- Regardez !
Saturne ! Elle a disparu… Elle a disparu là en l'espace d'une demi-heure,
alors que le Trismegiste[3] écrit
qu'un bateau doit naviguer deux mille ans pour parcourir une telle distance.
- Et
alors ? - Chuchota le capitaine. Il se sentait passablement mal à
l'aise.
- Deux
mille ans ! Mais qu'est-ce que deux mille ans pour moi si j'ai l'élixir de
jouvence ? Nous naviguons sur l'eau pendant six cents ans… Nous nous
nourrissons d'élixir, de rien d'autre… Six cents ans plus tard l'eau de l'Océan
infini perd de sa densité… Notre barque s'élève… C'est l'eau sèche qui l'élève…
Sous nos pieds tourbillonnent des volutes de brouillard lumineux et froid… la
Terre… Mais notre barque flotte déjà à une altitude de vingt mille mètres… Sa
voile se couche sur l'air telle un nuage… Vu d'en bas on la prendrait pour un
nuage.
Cette
fois la voix de l'alchimiste tremblait comme le vent. En haut les voiles
marquées de la croix frémissaient.
- Et
puis… Nous continuons à nager dans cette eau devenue éther… Tout autour de nous
des hommes ailés plongent et s'immergent… Ils confectionnent des fruits avec de
l'or… et de l'or avec des fruits… puis encore quatre cents ans et nous
atteignons le Ciel de Cristal. Vers l'ouest il n'y a que l'ouest, Christophe…
Vers l'ouest il n'y a que l'infini de la mer qui embrasse le ciel… le ciel où
résonne la musique des sphères… Christophe, tu es victime d'une terrible,
terrible erreur… Et maintenant la vérité a éclaté… Vous pensiez maîtriser le
monde en emprisonnant le libre envol de l'Âme
et démontrer qu'il n'y a pas moyen d'accéder de la Terre jusqu'au Ciel. Vous
avez emporté du pain et de l'eau, assez pour une année… Pourtant vous vous êtes
engagés sur la voie de l'Infini et de l'Éternel… Vous devrez expier cela car il
n'y a aucun moyen pour vous de franchir la frontière du royaume des dieux…
Regarde, Christophe, regarde… L’horizon a disparu… Regarde, Saturne n'est plus
dans le ciel… Elle flotte désormais sous l'eau… Ne le sens-tu pas ? Le
navire n'avance plus… Nous ne naviguons plus… Nous flottons dans une sorte
d'atmosphère éthérée, immatérielle… Regarde… les voiles… telles des nuages… Tu
sens comme nous filons… Entends-tu ? Entends-tu ? Entends-tu cette
musique ? Là-bas… là-bas… où l'horizon a disparu… la musique des sphères…
Le cœur
du capitaine cessa de battre : ses oreilles se mirent à bourdonner, son
sang se figea dans ses veines. D'une distance effroyable résonnait une
incroyable musique inconnue, glaciale.
Et
soudain, à l'ouest, l'horizon commença à blanchir.
Christophe
ne remarqua même pas que ses ongles avaient profondément pénétré dans le bras
de l'alchimiste. Il s'agrippait à lui comme un naufragé à sa planche de salut,
il craignait de perdre connaissance sur le champ.
L'alchimiste
se dressa triomphalement… il écarta les bras et ouvrit la bouche. Mais avant
qu'il ne proférât un mot une immense clameur fendit les airs telle un éclair.
- Terre !
Pendant
une minute ils restèrent immobiles, figés. C'est le capitaine Christophe qui
revint à lui le premier : il lâcha l'alchimiste et un hurlement jaillit de
ses poumons comme quand on se réveille d'un cauchemar horrible et effrayant.
- Terre !
– Hurla-t-il. – Il repoussa l'alchimiste. Il trépignait, il ne se
dominait plus. Il courut vers l'entrepont, de là à la proue ; une lueur
jaunâtre, chétive scintillait à l'ouest, une lueur jaunâtre et une bande grise,
étroite comme un cheveu.
- Regardez ! -
haleta-t-il et il secouait l'alchimiste – regardez, Synésius. Les Indes
Occidentales ! Nous sommes partis de l'Ouest et nous avons atteint
l'est ! C'était donc vrai ! Je le savais ! J'étais hébété par la
nuit mais je savais que j'avais raison !
Il riait,
sautillait comme un enfant.
- Alors,
Synésius, regardez donc, vous voyez la terre ? J'ai gagné notre
pari ! Il est quatre heures du matin !
- Je
ne vois rien.
- Que
dites-vous, vous ne la voyez pas ?
- Je
ne vois rien et je ne veux rien voir – dit Synésius froidement et dans sa
voix il y avait quelque chose de l'orgueil d'un aristocrate ruiné dont le
domestique a tiré le gros lot. – C'est moi qui ai gagné le pari : il
a été dit que la caravelle sera à moi si à l'aube nous ne voyons pas de terre à
l'ouest. Faites amener la barque, capitaine Christophe et appelez mes
disciples, puis, vous-même, allez donc à l'endroit où vous présumez ce ruban
gris sale que vous prenez pour une terre. Quant à moi j'embarque avec eux vers
l'ouest.
*
La Santa
Maria n'apparaissait plus à l'horizon, Synésius, l'alchimiste, et ses deux
disciples, Yamez et Paracelse, s'assirent à la barre
de la petite embarcation et assujettirent la voile. Le bateau vira vers le
nord-ouest ; à l'horizon occidental une pâle bande blanche apparaissait et
disparaissait dans le flot qui enflait : la Terre Nouvelle que Colomb
avait aperçue quelques heures auparavant du bord de la Santa Maria.
De la
main, Synésius fit un geste de mépris et il recouvrit les jeunes gens de son
sombre regard de feu comme d'un dais magique et noir.
- Regrettez-vous
de l'avoir abandonné et d'être venus avec moi ? – demanda-t-il avec
compassion.
Les
disciples se turent.
- N'ayez
aucune crainte – leur dit-il. – Sa Terre Nouvelle n'était pas digne de
nous. Non, nous ne pouvions pas tolérer qu'ils aient raison, ces geôliers. La
Terre et encore la Terre : foutaise. Ils vont l'appeler Terre
Nouvelle ; mais moi je vous dis qu'ils n'y trouveront rien qui soit
nouveau. Ils vont trouver de l'or dans la terre et des hommes rouges qui
pourtant seront leurs semblables. Ils vont découvrir leur parler et de petits
bateaux diligents quitteront les côtes de l'Europe pour prendre possession de
la nouvelle nature. Tandis que les Allemands, positivistes, astronomes et
physiciens, se frotteront les mains de satisfaction : voyez, la théorie
est devenue science, la Terre est une boule solide et dessus nous ne sommes que
de minuscules vers de terre, nés pour goûter du fromage et pour qu'après tout
ce que nous savons de l'homme, le corps, devienne poussière. Je ne veux pas de
cela, je le leur laisse. Je leur tourne le dos. Je leur laisse la Terre
Nouvelle, cette Terre tout entière, sphérique et limitée de toutes parts. J'ai
foi en mes maîtres : Aristote, le sage, le serein, qui évoquait les femmes
sublimées ; j'ai foi en Saint Jean l'évangéliste qui a vu s'ouvrir le ciel
et qui a vu aussi l'Agneau à Sept Cornes ; j'ai foi en Albertus Magnus[4] et en
Hermès Trismégiste ; et j'ai foi en le Lointain qui ne supporte pas de
limites de même que l'Imagination engendrée par lui est, elle aussi, sans
limites.
Les
disciples se turent.
- Auriez-vous
oublié ? – dit Synésius humblement et presque en larmes – auriez-vous
oublié les nuits de Stuttgart ? Auriez-vous oublié le vert creuset au fond
duquel le Magistère étincelait, vert et bleu ? Vous ne me faites pas
confiance ? Vous ne croyez pas que nous atteindrons le Ciel de
Cristal ?
Le soir
tombait, le feu Saint-Elme se mit de nouveau à scintiller à la pointe des mâts.
- Voici
l'élixir, dit Synésius et il brandit le flacon. – N'enviez pas Colomb et
ses compagnons, ils s'en vont mourir dans la poussière de la Terre Nouvelle. Un
sable aride les attend, l'alternance régulière du jour et de la nuit jusqu'à ce
que viennent le dernier jour et la dernière nuit. La route qui est la nôtre
nous fera traverser cet Océan. Nous naviguerons encore six mois et boirons jour
après jour de l'eau des sages. Et alors nous entendrons plus fort cette musique ; et alors le jour se
lèvera une ultime fois, et il ne se couchera plus : et il n'y aura plus de
soleil couchant, ô Paracelse ! Et jeunes au corps immortel, à l'âme
immortelle, nous poursuivrons notre route à travers l'océan aérien :
pendant six cents ans, ô Yamez, et six cents ans plus
tard s'ouvrira devant nous l'Enveloppe Extérieure ; encore six cents ans
et s'ouvrira devant nous le Ciel de Cristal. Là-bas nous nous entretiendrons
avec les hommes ailés car d'ici là nous aurons appris leur langage : la
langue des sphères qui exprime musicalement la profonde, profonde, profonde
pensée. Et à ce moment, si vous en avez le désir, Paracelse et Yamez, nous pourrons faire
demi-tour : deux fois six cents ans, et de nouveau nous regagnerons l'île
de Palos et de l'île de Palos nous débarquerons dans le port de Lisbonne.
Aujourd'hui nous sommes en la mille quatre cent
quatre-vingt-douzième année du Seigneur ; alors les peuples européens
écriront deux mille six cent et quatre-vingt-dix. Nous trouverons un monde
transformé, vous le pensez bien, Colomb et ses pareils auront bouleversé la
face du monde. Des savants viendront pour mesurer la superficie de la boule
qu'ils penseront limitée… Et d'ailleurs leurs calculs mesquins et sans âme les
justifient. Des savants viendront pour mesurer les distances et pour prendre la
Terre en possession. Chacun les croira, pendant mille ans, tout le monde croira
la Science rationnelle et populaire qui ne prétend que ce qu'elle peut aussi
prouver, et qui n'admet que ce qu'elle voit de ses yeux et entend de ses
oreilles, car pendant mille ans œil
et Oreille seront des idoles, ô Paracelse, et ils s'inféodent à ces idoles de
la même façon qu'autrefois les Perses et les Assyriens s'étaient soumis à la
puissance des pierres. Nous seuls savons que toute idole est fausseté car Dieu,
l'Essence, est insaisissable. Mais eux croiront en la Science épaisse et
palpable qui flatte la racaille. Et en son honneur ils construiront des palais
dans le Monde Ancien comme sur la Terre Nouvelle : des palais et des
machines. Quand nous serons de retour, nous trouverons des machines à voltiger,
à voler autour de la Terre et à claironner la petite gloire des savants
charlatans : des petites merveilles qu'auront pu produire de minables
petits Christs sauveurs.
Et, en
l'an deux mille six cent quatre-vingt-dix, alors que le monde entier s'adonnera
à la glorification de l'ancienne Science et le monde entier ne se vouera qu'à
elle seule… Et alors que seuls quelques Génies mystérieux oseront espérer en
tremblant notre venue… Nous apparaîtrons, nous trois, au-dessus de l'Europe.
Nous apparaîtrons et sur nos traces jailliront cris d'allégresse et
d'émerveillement : nous porterons le nouvel enseignement qui ruinera et
fera sombrer et fera retourner en poussière vermoulue toutes les vieilles
lunes… Car le lourdaud montreur de marionnettes qui a forgé des boules et en a
fait son jeu de quilles dans l'espace infini sera alors décrépit et hideux.
Nous porterons la nouvelle : frères nous avons découvert l'authentique Monde
Nouveau, là-bas, derrière les lambris ! Colomb et ses hommes ne seront
plus alors que cendre et poussière ; la petite Terre Nouvelle qu'ils ont
découverte sera une vieille loque desséchée et peuplée de ruines… De vieux
savants épuisés et à la voix rauque, de moins en moins audibles, continueront
de claironner le verbe de l'Œil et de l'Oreille qui ont emprisonné
l'Imaginaire… il a desséché le cerveau et ensuite le jeune corps florissant
s'est aussi desséché. Nous porterons la nouvelle : frères, au nord-ouest,
au-dessus de l'Océan, nous avons trouvé un étroit passage, notre navire a eu du
mal à se frayer un chemin par cet estuaire… Mais ce passage aboutit directement
dans l'Espace et dans le royaume des hommes incorporels auxquels nous avons
appris qu'une route existe pour descendre sur la Terre, et ils nous suivront
sur l'aile du rayon de lumière et ils seront ici bientôt… Et nous passerons
parmi eux… Dans leur royaume où l'or n'est pas jaune et dur comme celui de
cette Terre Nouvelle que Colomb vous a donné… Ici l'or est fluide et il flambe
comme le feu… Et si vous en buvez, vous oubliez le pesant spectre de la Mort…
Et la Mort passera comme un stupide cauchemar dont se rit l'homme à son réveil.
Frères : Aristote et Colomb vous ont menti et leurs thèses étaient
menteuses… Les prémisses et la conclusion ont menti… Venez, nous avons
découvert la Route Nouvelle et nous avons apporté le Magistère que vous avez
raillé durant de longs siècles, tout comme nous avons raillé celui qui s'est
planté devant les portes pour dire : "Eppur
si muove…".
L'alchimiste
se pencha vers l'avant : ses disciples se tournèrent silencieusement vers
l'ouest par où la Santa Maria avait disparu. On n'apercevait même plus la
pointe de ses voiles. Une douleur incommensurable serra le cœur des disciples.
L'alchimiste parla :
- Le
soir tombe. Paracelse, mon cher fils, actionne le gouvernail. Les étoiles
là-bas, scintillent dans le ciel : Mercure vient d'émerger et il est
doucement bercé au-dessus des flots. Ne le sentez-vous pas ? Nous nous
élevons. L'Océan glisse, fluide et toujours plus léger, en dessous de nous et
il enfle imperceptiblement, observez-le en silence, l'âme tremblante et
recueillie car nous avons atteint des eaux nouvelles. Écoutez ma parole en
silence et l'âme noyée de béatitude : car vous ne vous en rendrez même pas
compte et je ne vous parlerai plus en mots mais en sons, et vous comprendrez
ces sons comme s'ils étaient des mots. Les mots disparaissent progressivement
de mon discours, il en surgit un, tantôt ici, tantôt là… Les autres
s'assourdissent, s'élèvent, se confondent, fusionnent en une unique mélodie
prolongée : et dans l'infini et dans le lointain un orchestre nouveau,
froid, inconnu accompagne cette mélodie sur le registre profond d'un
violoncelle. Penchez-vous maintenant prudemment par-dessus le bastingage et
regardez sous vos pieds. Le fond de la mer devient lumineux.
Les
disciples, ensorcelés, se penchèrent au-dessus de l'Océan… Et alors dans la
profondeur désolée, loin au-dessous d'eux poignit une lueur infiniment fragile.
Loin, loin, dans la profondeur une ville gigantesque s'étalait, bleue,
brumeuse, sous la masse de l'eau. De petites tours et de minuscules clochers en
bordaient les remparts, des coupoles étranges, colorées telles que nous
imaginons les antiques métropoles sumériennes. Au-dessus de la ville
zigzaguaient des êtres gigantesques aux couleurs scintillantes : vus du
bateau ils paraissaient minuscules comme des poissons, mais ils étaient aussi
grands que les immeubles en dessous. Certains rappelaient des dragons, d'autres
ressemblaient à ces ichtyosaures dont les squelettes sont conservés à l'université
de Halle. Aux confins de la ville on distinguait une imposante colline avec des
flammes vertes à son sommet : parmi ces flammes vertes se dissimulait une
silhouette serpentine : la même que la nuit précédente on avait vue dans
un recoin de la Santa Maria.
[1] Cette nouvelle a été publiée aux
Éditions Ombres Blanches dans la traduction de Péter Diener.
[2] Regiomontanus (de l'allemand
Königsberg) (1436-1476). Le plus important astronome et mathématicien du XVe
siècle, précurseur de Copernic et Galilée.
[3] Hermès Trismegiste :
"trois fois très grand"
[4] Albertus Magnus (Saint Albert)
(~1200-1280). Dominicain et évêque allemand ; défenseur d’une coexistence
pacifique entre la science et