Frigyes
Karinthy :
"Deux Bateaux"
GethsÉmani
Jean, mon gentil petit blondinet : la lune luit là-haut blanche et
froide et vous, vous voilà épuisés, vous avez bu aussi, vous avez envie de
dormir sous les oliviers. Je suis passé il y a un instant et pendant de longues
minutes j'ai contemplé ta douce tête triste, j'étais très ému, mon Jean, et je
n'ai pas eu le cœur de vous réveiller. Je suis monté ici sous la treille où la
lueur de la lune passe par les fentes de la sombre haie de thuyas. Je suis venu
ici et maintenant j'ai l'impression que je ne supporterai pas de ne pas pouvoir
te parler une dernière fois, te dire quelques mots simples et chaleureux, mon
cher Jean. À l'aube, quand je ne pourrai plus être parmi vous, lis s'il te
plaît les quelques lignes que voici, lis-les puis jette-les au feu,
promets-le-moi, je te le demande avec le plus grand sérieux et je crois que tu le
feras car tu me comprends. Tu sais bien que je ne suis pas un fervent de
l'écrit et j'ai toujours veillé à ne pas laisser d'écrit derrière moi. Tout le
contraire de toi qui aimes les vieux papiers, tu en as ramassé de toutes sortes
et écrit beaucoup – je n'ignore pas, gentil garçon enthousiaste qu'en cachette
tu as noté mes discours – je ne t'en ai pas empêché, cela semblait te faire
plaisir. Mais ces quelques lignes-là, c'est différent, cela s'adresse à toi
seul, personne ne devra jamais les connaître, comprends-tu, tu ne devras jamais
en parler à personne. C'est aussi pour cela, vois-tu, que je les écris avec
tant de simplicité, au point que tu auras du mal à m'y reconnaître. Les Juifs
aiment en général les mots pesants et pathétiques, c'est ainsi que je devais
leur parler pour qu'ils me comprennent.
‑Je les
écris donc car mon cœur est très lourd, mon cher Jean, en cette belle nuit de
clair de lune, et je suis si terriblement seul. Il y a quelques heures à peine
nous étions encore assis ensemble à la table blanche et vous
m'interrogiez : pourquoi étais-je si triste ? Maintenant je peux te
le dire ; quand tu liras ces lignes, tu sauras de toute façon déjà que
j'ai atteint la fin de ma route. Chut, chut, mon cher et brave ami
enthousiaste, ne t'emporte pas, ne proteste pas de tes cris passionnés, non il
ne faut pas. Si tu lisais dans mon cœur tu verrais dans quel silence paisible
s'est enfouie mon immense douleur, tes cris en seraient taris, tu sentirais
aussi que la parole de l'homme n'a plus cours ici. Seul le vent peut siffler
haut au-dessus de nos têtes, seule la mer peut gronder dans les profondeurs,
seul l'Espace infini peut continuer de résonner, et le silence. Oui, j'ai
atteint le bout et c'est bien ainsi. Il ne reste plus que quelques formalités,
les soldats à l'aube pour m'emmener, quelques longs et douloureux
interrogatoires, puis la croix et les clous.
Chut, tais-toi,
Jean. Comprends donc que c'est ainsi, c'est moi qui l'ai voulu et c'est bien
ainsi. Te rappelles-tu ce que j'ai dit aux Pharisiens ? Alors déjà je
savais où menaient toutes ces interrogations et à partir de ce moment un grand
calme s'est installé en moi. Et j'ai su garder ce calme, mon cher et doux ami.
J'avoue que j'ai versé quelques larmes et je me rappelle qu'il y a quelques
minutes, quand j'ai commencé à écrire ces lignes pour toi, j'ai été pris d'un
tremblement et de vertiges et je me suis dit d'une voix aussi noire que les
ténèbres : mon père, si possible, éloignez de moi ce calice d'amertume. Et
pendant que je disais cela à voix presque haute, j'ai cru une seconde avoir
perdu conscience. Mais cela est passé, mon Jean, et je sais désormais que je
resterai fort et solide jusqu'au bout. Chut, tais-toi, enfant bouclé et obstiné.
Comprends donc que je l'ai voulu ainsi, c'était l'unique chemin, je ne pouvais
pas agir autrement. Tu dois le comprendre, je dois pouvoir te l'expliquer. Et
toi tu enfouiras cela dans ton cœur sans jamais en parler à personne, pas même
à Pierre qui est impétueux et farouche comme toi et qui aime les belles paroles
et ne sait ni se taire ni sentir comme toi, et demain il sera le premier à me
renier comme je l'ai prédit.
Écoute-moi,
Jean. Je ne vous ai jamais parlé de ma vie. À l'âge de douze ans j'ai disparu
de Nazareth et j'avais trente ans quand vous avez fait ma connaissance. Vous avez
cru en moi et vous ne m'avez pas importuné de questions, c'était bien ainsi.
Mais maintenant tout cela défile dans mon esprit et je comprends cette vie et ça
ne me fait plus mal d’en parler. Tu sais, Jean, j'ai beaucoup roulé ma bosse –
dix-huit ans c'est long et vous ignorez tout de cette période de ma vie. J'ai
parcouru toute l'Asie Mineure. J'ai passé huit années sur cette terre
merveilleusement belle, à la pointe sud de la presqu'île. Avez-vous jamais
entendu parler des Dravidiens[1] ?
J'étais encore presque un enfant quand je suis arrivé parmi eux. Oh, Jean,
pourrais-tu m'aimer si tu savais combien de troubles, de chagrins et de
détresses ont tourbillonné dans l'âme de celui que tu voyais fort et en qui tu
voulais avoir confiance ? Sache que moi aussi j'aspirais au miracle, tout
comme vous et votre peuple. Et alors là-bas, parmi les Dravidiens, pendant de
longues années j'ai cru l'avoir trouvé. Les hommes qui habitent là sont
différents. Je les ai presque crus surhumains jusqu'au jour où, après de
longues années, j'ai compris que je pouvais aussi faire tout ce qu'ils savent
faire. Des pasteurs habitent aussi parmi eux, ils les appellent des fakirs ou
des derviches. C'est chez ces pasteurs que j'ai trouvé la voie de la religion à
laquelle mon cœur aspirait. À la différence des prophètes juifs, ce ne sont pas
des hommes de la parole – mais bien sûr c'est seulement une question de tempérament.
C'est par des actions que la volonté de leur âme se transforme en force et en
miracle. Les premières années j'en ai vu de mes yeux qui se plantent face à la
multitude, et qui brusquement arrivent à se hisser en l'air, ou qui se fendent
la tête en deux, ou encore qui transpercent le cœur d'un enfant avant de le
refaire intact d'un geste de la main. J'en ai vu aussi parmi eux qui savaient
créer sous nos yeux l'enchantement d'une forêt de fleurs à partir du sable du
désert, en un clin d'œil.
Oh, mon Jean,
pendant des années mon cœur a tremblé et je guettais avidement leurs yeux gris
et profonds qui déversaient le miracle en silence. Jusqu'au jour où j'ai fini
par comprendre comment ils y parvenaient et le lendemain, après quelques
efforts j'ai reconnu en moi la même capacité. Tout était simple, oh, si
simple ! Sache, mon cher Jean, que dans le cerveau humain il existe un
point dur quelque part entre les deux yeux, au-delà de l'os du crâne. C'est ce
point dans notre cerveau qu'il convient d'endurcir et à partir de ce point-là
on arrive à faire se mouvoir les yeux et le cerveau d'autres hommes selon notre
volonté. Je crois qu'à partir de ce point il est possible de mettre en branle
la montagne et de lui dire : va à la mer. Te rappelles-tu, Jean, les
paralytiques auxquels j'ai rendu les bras ? Te rappelles-tu quand j'étais
là parmi vous et vous m'avez vu m'élever en l'air (j'étais seul à savoir que
j'étais, immobile) car je l'ai voulu ainsi ? Te rappelles-tu la nuit de
tempête sur le lac de Génésareth ? Oh, mon Jean, vous m'avez vu, n'est-ce
pas, marcher doucement sur cette eau huileuse, les bras écartés, comme la lueur
blanche de la lune ? Vous m'avez vu et vous avez pleuré. Et moi j'étais
assis là parmi vous tendu pas une émotion violente et heureuse et j'ai flambé
de joie parce qu’enfin j'avais pu vous faire voir un miracle comme je voulais.
Et parce que c'est un plus grand miracle que vous m'ayez vu marcher sur les
flots alors que j'étais assis parmi vous, que si j'y avais réellement marché.
Et d'avoir nourri cinq mille personnes avec cinq poissons et cinq pains est un
plus grand miracle que de faire cinq mille poissons à partir de cinq. Et
d'enivrer avec de l'eau un fiancé de Cana est un plus grand miracle que de
changer l'eau en vin. Oh, mon Jean, quand dans trois jours vous me verrez
vivant et vous verrez ma tombe ouverte ce sera un miracle autrement grand et
merveilleux que si je ressuscitais réellement des morts – car je veux que vous me
voyiez.
Mon jean, je veux que vous me voyiez, mais je ne
vivrai pas. Je serai mort ; tous seront vivants sauf moi. Chut, tais-toi,
Jean, tu es bon et intelligent. Tu te tiendras là debout avec les autres quand
je me présenterai devant vous dans une lueur et tu te mettras à genoux. Et tu
ne penseras pas à ces lignes que je t'aurai écrites le cœur ému et révolté en
cette nuit sous une treille, dans le jardin de Gethsémani. Oh, Jean, mon cœur
est maintenant fort et trempé comme le fer mais chauffé à blanc, léché par des
flammes. Oh, mon Jean, je vous ai infiniment aimés ! Lorsqu’il y a deux
ans, nous avons piétiné durant de longues semaines le sable du désert, et les
mains des pestiférés me suppliaient de partout entre les squelettes des
chameaux, moi j'ai regardé ton doux visage et je me suis dit, pris d'une
immense horreur : en sera-t-il ainsi, et toujours ainsi ? Vous pourrirez
donc tous et votre poussière se mêlera à la poussière de la terre ? J'ai
beaucoup et profondément réfléchi en ce temps-là, Jean. C'était un temps où je
ne pouvais vous parler qu'en paraboles obscures et décousues et où j'aimais me
référer aux anciennes Écritures. Une lutte impuissante et désespérée se menait
en moi : voilà, me disais-je, tout est vain. J'ai pu grâce à ma volonté
vaincre le Mal qui habitait l'homme. Mais je ne peux pas vaincre le Mal qui
habite dehors, à l'extérieur de l'homme et que l'on appelle le Destin, le
Destin et la Nature. Voilà, c'est sa volonté qui pèse sur moi et sur nous tous.
Il est inutile d’endurcir mon esprit, parce que, contre lui, tout est vain.
C'est la
Mort qui m'a côtoyé et qui m'a ri à la face, mon Jean. C'est la Mort qui m'a
côtoyé et son serviteur, la Peur de la mort. Quand je voulais rendre un visage
beau et noble, la peur de la mort apparaissait brusquement dans ses yeux et me
lançait un rictus, je fuyais et quand, le cœur palpitant, je regardais dans
l'eau du ruisseau afin de retrouver la beauté de l'âme humaine sur mon visage,
la même peur jaune de la mort me fixait également dans mon propre visage.
J'ai
alors fait appel à ma raison et je me suis dit : voyons cela. Ce que j'ai
fait jusqu'à présent, je l'ai fait à l'encontre du Destin – et j'ai réussi. Le
Destin veut que tout homme meure et qu'il ait peur de la mort. La peur de la
mort réjouit ce terrible tyran, car personne n'ose mourir et il faut que sa
volonté s'accomplisse. Par conséquent un homme doit venir qui aura une volonté
égale à celle du Destin – qui opposera sa volonté à celle du Destin – qui voudra
la mort pour soi de la même façon que lui – et la lui volera. Quand il y aura
un homme qui voudra mourir pour que les autres vivent, le Destin verra tomber
de sa main son jouet perdu, la Mort, qu'il ne pouvait manipuler que par les
fils de l'instinct de Vie.
C'est ce
que j'ai pensé et j'ai résolu de tenter l'expérience. Oh, Jean, je ne peux regarder
cette effroyable misère ! Oh, mon Jean, j'ignore ce qui adviendra, mais je
ne pouvais plus voir vos visages défaits, désespérés, vos langues bègues, le
blanc de vos yeux exorbités quand vous affrontez la gorge béante de l'Horreur. Que
je me perde ; je plonge dans cette gorge, je l'étoufferai peut-être et
vous serez sauvés. Oh, Jean, j'ai besoin de croire que j'ai bien fait. Non, il
ne faut pas que je voie aussi un jour la sueur froide et le grincement de dents
sur ton beau et doux visage.
Te souviens-tu ?
Là-bas, au repas, je vous ai versé du vin et j'ai dit : buvez car ceci est
mon sang. Je veux le répandre – il n'est pas permis, comprends-tu, il n'est pas
permis de La laisser nous dominer. Et il n'est pas loisible de tergiverser
davantage – je le veux. Je mourrai et vous croirez que je vis, mais je veux que
tous les autres vivent et que moi seul meure, à votre place.
Le jour
pointe. L'aurore a tracé une bande verte à la bordure de l'horizon. Mon Jean,
mon très cher Jean, adieu. Cela me semble un peu plus facile : tu sais, je
serrerai fort les dents et je fermerai les yeux. Tu comprends, n'est-ce pas,
qu'il n'est plus possible de faire marche arrière ; je ne peux plus,
pourtant mon corps est bien faible… Oh, Jean… J’aurais aimé m'asseoir encore
une fois avec vous au flanc de la verte colline, sous la douce lumière du
soleil…
…Qu'il
soit fait néanmoins, non selon ma volonté mais selon Ta volonté…