Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
le rire
11e
dimanche
À vingt ans j’ai écrit une étude
sur les larmes, les pleurs. J’ai tenté d’y prouver que les pleurs sont une des
formes la plus intense, je dirai presque la plus perverse de l’ivresse
psychique et physique – les larmes, bien-être berçant, plaisir grisant,
dangereuse passion, luxure que nous commettons avec les yeux, d’un vouloir
inconscient, cherchant avec ruse l’accomplissement de la jouissance au
paroxysme duquel elle jaillit de nos yeux enflés.
Mais si les pleurs sont une ivresse voulue et recherchée, un
presque bonheur – qu’est alors le rire ?
Oui, qu’est-ce que le rire, demandé-je pour la première fois,
à l’âge de quarante ans, quand j’ai deux fois l’âge que j’avais au moment où
j’ai découvert la source des larmes.
Ce n’est pas une chose aussi simple qu’on pourrait le croire
de prime abord. De quoi nous rions, le comique, les
esthètes, les explorateurs de l’âme et même les naturalistes, physiologistes,
biologistes ont beaucoup parlé et beaucoup écrit. Les lois du comique sont à
peu près connues – nous connaissons grosso modo ce qui déclenche le rire chez
l’homme – chez l’homme seulement, parce que l’homme est le seul de
tous les animaux qui sache rire, tout comme (étrange chose ! Un jour
peut-être on en connaîtra la raison !) seul l’homme peut se suicider.
Nous savons ce que c’est qui nous fait rire
– mais pourquoi rions-nous ? Qu’est-ce que cela signifie ? Que se
passe-t-il en nous quand nous rions ? Personne n’a encore fourni de
réponses rigoureuses à ces questions. Le célèbre ouvrage de Bergson "Le
Rire", malgré son titre, ne proose une fois de plus qu’une théorie du
comique, sans aborder l’état physique et psychique dans lequel nous nous
trouvons pendant le rire.
Voici donc un terrain vierge, une page blanche dans
l’encyclopédie des définitions, des notions. Cela mériterait qu’on y consacre
des livres, mais si je m’y prends bien, quelques observations en diront
peut-être autant. Voyons un peu :
Je commence par la fin, par le soupçon paradoxal qui s’est
fait jour en moi tout à l’heure, quand je songeais à analyser les pleurs. On
prend en général les pleurs pour une expression de la douleur, et le rire pour
celle de la joie, en partant de l’expérience qu’un dommage subi nous fait
pleurer et un bénéfice nous fait rire ! Bien sûr, mais nous avons négligé
quelque chose. Le dommage ne provoque pas directement les
larmes. D’abord il attriste, et les pleurs atténuent la tristesse. Ce
qu’est la tristesse ? J’ai essayé de répondre plus haut à cette question,
maintenant j’ajoute simplement que l’expression extérieure d’un visage qui
pleure, avec ses pupilles dilatées brillant dans le brouillard, les lèvres à
demi ouvertes, évoque aussi l’extase du plaisir, la mimique bienheureuse que
les peintres et les sculpteurs aiment placer sur la figure des saints et des
anges proches du paradis.
En revanche, qu’est-ce que je vois vraiment si je scrute
objectivement (donc sans rire avec lui) le visage de l’homme qui rit ?
Une bouche péniblement tordue, des gencives contractées en un
spasme. Des yeux dissimulés derrière des paupières enflées, des tempes ridées
des deux côtés.
Si je cherche les similitudes que m’évoque cette expression,
je suis forcé d’admettre que cela me rappelle surtout un visage déformé sous
l’emprise d’une forte douleur physique. Lors d’interventions chirurgicales, on peut voir des personnes qui
dominent leur douleur arborer cette grimace : lèvres étirées sur les dents
serrées, yeux plissés. Il est étonnant que personne encore
n’ait remarqué à quel point l’expression de la victime soufrant sur le banc de
torture rappelle celle que nous connaissons comme celle du rire ou du rictus,
alors qu’elle est l’expression typique d’un homme à l’agonie – ce qu’on
appelle le faciès hippocratique attire notre
attention sur cette ressemblance. Enfin, une image pour terminer, le symbole
final de toute horreur et toute panique, l’emblème irrévocable de la
mort– la tête de mort, avec sur son visage le large rictus
manifeste, ferme, explicite – définitif, figé pour l’éternité.
Terrifiant, n’est-ce pas ? C’est pourtant comme ça.
Ajoutons maintenant le bruit du rire, les hoquets
haletants, rapides, éructés de la gorge – et voici le paradoxe :
À l’opposé de la volupté des pleurs, on est acculé au
supplice du rire.
C’était jusqu’ici une image extérieure ; ce que nous en
avons déduit, pourrait sembler pure impression, spéculation arbitraire !
Voyons ce qui se déroule à l’intérieur de l’homme qui rit.
Physiquement, le rire est
physiologiquement facile à définir. Le diaphragme se contracte, il essaye par
ses spasmes d’inverser la direction normale des mouvements dits
péristaltiques de l’estomac. Les poumons compensent par des expirations
rapides les hoquets qui en résultent.
Qu’est-ce que cela rappelle ?
Hélas on ne peut que constater que cela rappelle étrangement
un léger vomissement – le pénible état physique où l’estomac, n’arrivant
pas à digérer des substances impropres ingurgitées, tâche de s’en libérer par
la voie la plus courte, en rejetant par la bouche ce que cette bouche n’aurait
jamais dû avaler. Ce processus, surtout chez des sujets nerveux, démarre
même si la substance indigeste n’est pas effectivement entrée dans
l’estomac, c’est seulement son image qui s’est projetée dans l’esprit,
la crainte qu’elle puisse y entrer – ou même pas son image, seulement son
évocation : c’est déjà suffisant pour nous faire vomir ou au moins
nous retourner l’estomac. Cette nausée, cette réaction à l’évocation
désagréable parvenue à la conscience, nous l’appelons couramment haut-le-cœur.
Voici donc un premier constat accablant, le premier lien
qu’offre une analyse comparative du rire ; elle conduit à creuser
davantage, à viser le substantiel.
Par son origine végétale et animale l’instinct humain
approche tout objet du monde avec une tendance à l’ingurgiter – à l’instar de
son ancêtre commun, le protozoaire unicellulaire qui tout simplement s’aplanit
et entoure, ingurgite les corpuscules rencontrés sur son chemin. Physiquement
cette tendance se réalise dans le manger et le boire – et psychiquement dans
l’effort de vouloir connaître, autrement dit assimiler dans son esprit,
tout phénomène, toute relation, tous les tenants et aboutissants du monde
extérieur, comme une réalité absorbable.
Ayant compris au cours de l’évolution qu’une partie des
objets engloutis est cause de désastre et de mort, un mécanisme de défense
s’est formé pour le tri, la sélection. Le fonctionnement physique de ce
mécanisme est réglé par le haut-le-cœur et son fonctionnement psychique
par la peur. Nous sommes dégoûtés des substances nuisibles à notre
corps, nous craignons les notions nuisibles à notre psychisme – la peur et le
dégoût nous retiennent de les absorber : de digérer le poison ou accepter
pour réalité l’invraisemblable.
Pour l’heure, sur ce point, comme ce n’est pas un livre que
je veux écrire, nous pouvons arrêter notre forage engagé vers la racine des
choses. Nous avons trouvé une continuité directe entre deux émotions purement
animales, le dégoût et la peur, et une manifestation purement humaine. Dégoût
et peur – c’est de ces deux affects désagréables qu’est né, après évolution et
raffinement, jusqu’à devenir méconnaissable, l’état d’âme qui nous conduit au
rire. (Il nous y conduit – car nous voulons pleurer, mais nous sommes forcés
de rire.) Au cours de l’évolution cet emportement a reçu des signes
contraires, au moins superficiellement – d’un sentiment désagréable il est
devenu apparemment agréable.
Le rire, nous le souhaitons et l’exigeons alors que nous
haïssons et refusons les pleurs.
Pourtant, encore une fois, quelle est donc l’essence du
rire ?
Nous sommes désormais en mesure de répondre.
Notre conscience affamée étale au grand jour tous les
orifices des organes sensoriels vers le monde extérieur. Elle s’efforce
avidement de ramasser, connaître, comprendre et lier logiquement (absorber,
digérer) tout ce qu’elle trouve sur son chemin. Transformer le mal en bien, le
laid en beau, l’insensé en raisonnable.
C’est alors qu’arrive quelque chose
qui se refuse absolument à cette transformation. Une chose, un
événement, un symptôme, n’importe quoi qui tenacement et obstinément résiste à
l’ambition d’en faire un composant organique de la raison – tenacement et
obstinément il veut rester ce qu’il était, ce qu’il était initialement dans le
monde extérieur, il refuse de participer à l’ordre du monde anthropocentrique,
il ne veut pas se disloquer, il ne veut pas perdre sa substance.
Et le rire éclate – spasme
douloureux d’une protestation — rejet et expulsion. Au prix du court supplice de la crampe du rire nous nous
libérons, nous éjectons l’image que notre raison a jugée absurde. Plus la chose
est absurde, plus elle a du mal à s’éjecter – plus fort, plus long sera le
rire. Ensuite vient un apaisement, mais en rien comparable à l’apaisement,
berçant, reposant qui ordinairement suit les pleurs. Observez bien : après
des heures passées à rire, restés seuls, nous portons alentour un regard morne,
insatisfait (déjà Bergson a démontré que pour bien rire il faut de la compagnie
– seul un fou rit tout seul), le monde nous déplaît, nous aspirons à le
changer, à mieux nous y positionner, à en transformer les circonstances. Une de
mes connaissances ayant essuyé une longue peine de prison m’a un jour reproché
de lui avoir envoyé pour lecture un livre humoristique. « Que sais-tu,
toi, me lança-t-il, de
l’horreur que c’est, d’éclater de rire en prison, puis de jeter le livre, de se
rappeler où l’on est — et d’avoir honte d’avoir ri ? »
Car les pleurs, c’est paix, apaisement, résignation, mort,
nirvana, bonheur – le rire, c’est le combat, la résistance, la souffrance, la
vie.
C’est pourquoi nous dénions la béatitude aux pleurs – c’est
pourquoi nous exigeons la souffrance du rire.