Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"

 

afficher le texte en hongrois

dÉmon

14e dimanche

Dans le film Arènes Sanglantes que je suis allé voir ce soir joue Rudolph Valentino, le pauvre, et une belle femme brune pour laquelle le grand toréador donne héroïquement sa vie. Une sorte de Carmen.

Ou plutôt pas Carmen, voilà le hic. La femme en question, appelée Démon, la "belle vampire", alias serpent suceur de sang, est l’héroïne prétendument moderne, issue des pièces et romans à la Lulu de Wedekind et du courant d’opinion qui s’est forgé autour de ce courant littéraire. La coquetterie charmante et au fond généreuse de Carmen, son cynisme amoureux, ne sont qu’un jeu innocent comparés à la vision du monde des Messaline – celles-ci sont des assassins invulnérables et impunis, les hommes périssent par tas à cause d’elles et elles ne font que rire puisqu’il n’existe pas de loi terrestre qui oserait les tenir pour responsables ; le juge, étant lui-même un homme, pâlit et vacille tout autant sous la puissance ensorcelante de leur regard que la victime qui invite son assassin à l’épreuve de la confrontation. Bref, ce genre de femme ; elle abandonne donc le pauvre Valentino, qui par ailleurs est aussi attirant comme homme que l’est notre vampire comme femme, simplement parce qu’un chef de brigands a brusquement sa préférence, pour la seule raison qu’il a déjà tué beaucoup de monde, on peut donc supposer qu’il en tuera bien encore quelques douzaines pour notre vampire.

Tout cela, notre démone l’accomplit et le déclame en accompagnant ses gestes d’un répertoire d’exercices libres : ondulations d’épaules et de hanches, battements de cils lascifs et funestes, mordillements de la lèvre inférieure, déchirements de mouchoirs — et ces exercices rencontrent un franc succès auprès du torero, qui abandonne pour elle son épouse aimante et ses enfants – alors notre matador se fait encorner, il lance à notre héroïne sa ration de viande rouge. Bref – succès assuré.

Il en va autrement pour le public. Que l’effet ait raté pour moi, ça n’aurait aucune conséquence, ce n’est pas la peine de perdre son temps pour moi, il y a vingt ans déjà, quand la femelle sanglante à la Strindberg ou à la Wedekind régnait dans la vie comme sur la scène, ce genre de production me faisait bâiller si bien qu’au lieu de mon cœur c’est ma mâchoire qui menaçait de se décrocher : les râles d’agonie de la quatrième ou cinquième victime me procuraient généralement un sommeil réparateur et je n’ai jamais eu la chance d’apprendre si le démon a fini comme tzarine ou madame pipi. Je le répète, ce n’est vraiment pas la peine de perdre son temps pour moi. Cette fois aussi j’ai gaiement bâillé avant de m’endormir du sommeil du juste, quand une observation surprenante m’a sorti de ma léthargie.

Le public pouffait de rire.

Un public pas particulièrement raffiné ni d’un goût élevé, pas celui du centre-ville, mais plutôt des faubouriens qui auraient dû frissonner voluptueusement et religieusement quand sa majesté royale la Belle Fauve daigne gracieusement apparaître devant lui – ce public n’a absolument pas frissonné, il n’a pas frissonné voluptueusement, il n’a pas frissonné religieusement, mais il s’est mis à pouffer de rire, lentement, doucement, d’abord dans a paume des mains, puis ouvertement et bruyamment. Il n’a pas pleuré, il n’a pas maudit la perfide bête qui vole le dernier enfant du giron de sa mère et qui dérobe son mari à la fidèle épouse – il ne l’a pas maudite, mais il l’a simplement trouvée ridicule, il s’est payé sa tête. Notre diablesse favorite, notre Satan femelle, le croque-mitaine de toute une génération avec laquelle on voulait nous faire peur a essuyé un four et c’est tout – et l’homme qui à cause d’elle a gâché sa vie n’a pas été perçu par la saine opinion publique comme le martyr tragique d’un fatal ensorcellement, mais comme un simplet, un imbécile, un guignol.

J’ai regardé autour de moi tout étonné, le bâillement savoureux s’est évaporé. Que s’est-il passé ici ? Le raffinement, la raison et le discernement auraient-ils triomphé ? Mes idées au nom desquelles je claironne depuis deux décennies que de Lulis vero, quae non sunt nulla questio fiat[1] auraient-elles gagné – qu’il n’existe pas de démon femme, ou s’il existe c’est parce que la littérature de bazar l’a fabriqué et l’opinion publique l’a cru ?

Un coup d’œil sur l’écran, puis retour sur le public, je me suis convaincu que non, on n’en est hélas pas encore là.

J’ai compris pourquoi le public riait du même démon qui vingt années plus tôt lui faisait dresser la tignasse sur la tête et lui couvrait le front de sueur.

Il ne riait pas d’elle, mais de sa toilette.

Mon pauvre démon serpentait sa danse du ventre tueuse d’hommes dans une toilette d’il y a quinze ans – comprenons bien, dans une toilette non pas de cent ans ni de six mille ans, mais de la mode d’il y a exactement quinze ans. Le cinéma, cette écriture moderne de l’histoire, a désormais suffisamment de recul pour archiver les transformations non pas des époques, mais au moins des modes Le film en question a été tourné il y a quinze ans ; à l’époque les femmes portaient encore un chignon, des robes descendant aux chevilles avec une traîne, et serrées aux hanches, toutes sortes de chapeaux bizarres grands comme des meules surmontées de bouquets de fleurs et d’oiseaux et de jardins botaniques et de plumes et d’aigrettes et de hérons, avec des chaussures à talons aiguille et, je le répète, des jupes descendant aux chevilles ; avec ces jupes c’est le ciel qui tombe et la terre qui tremble, Sodome et Gomorrhe, si, mon Dieu, un mollet ou, Dieu créateur, un genou s’entrevoit.

Faisant la somme de tout ça, notre panthère favorite a donné l’impression de commettre tous ses Sodome et Gomorrhe en uniforme, d’infirmière ou de croque-mort, ce qui bien sûr ne pouvait évidemment pas être le but recherché.

La leçon est un peu compliquée, mais aisée à démêler.

Le comique ici est le même que si, par exemple, quelqu’un allait, mettons, tuer le séducteur ou expier une faute tragique en s’attachant deux serviettes de toilette à la boutonnière, ou si pendant l’action il serrait sous l’aisselle une dinde plumée. Une robe de femme d’il y a quinze ans passe dans le cas présent pour un déguisement, alors que la pièce elle-même se veut contemporaine – il y a manifestement une contradiction comique si dans une société convenable une femme se présente déguisée sans aucune raison. En effet, le changement radical et révolutionnaire intervenu dans l’habillement féminin durant les dix ou quinze dernières années n’est pas une simple évolution de la mode. Il signifie beaucoup plus, une soudaine mutation de l’esprit du temps, surgie avec la force d’une quasi-catastrophe sous le signe de causes et de buts mystérieux ; on trouve derrière une sorte de symbole comme l’était en des temps révolutionnaires, le bonnet phrygien ou la cocarde tricolore : protestation et défi, nouveaux programmes, exigence de nouvelles mœurs, de nouvelles lois, rupture avec le passé, une véritable renaissance, une confrontation ouverte avec l’ordre social établi, symbolisée par le vêtement masculin remâché à satiété. Quelle myopie que de voir dans le port de la jupe courte et des cheveux courts une simple mode ! Ne voyez-vous pas à quel point c’est net, sans fioritures, puritain ? C’est un habit militaire, une tenue de combat – regardez bien le nouveau chapeau de femme, ce couvre-chef rappelant le casque d’assaut, regardez ces jambes dénudées jusqu’aux genoux pour mieux taper du pied ! – où voyez-vous là-dedans ce jeu aguichant de la pudeur et de la coquetterie qui guide ordinairement l’habillement de la femelle humaine désireuse seulement de créer des modes ? La femme d’aujourd’hui n’a pas idée de séduire avec ses jambes – bien au contraire, elle proclame qu’elle a rompu avec les moyens sournois de l’époque de l’esclavage, la coquetterie, le démonisme, ce qui n’était que jeux innocents, guérilla contre l’oppression ! La femme d’aujourd’hui n’en a plus besoin, elle a engagé une lutte ouverte. La femme d’aujourd’hui a abandonné l’action individuelle – que lui importe deux ou trois scalps d’hommes qu’une habile brigande pouvait jusqu’ici épingler à son chapeau ! La femme d’aujourd’hui a désormais engagé une lutte à mort sur tous les fronts, non pas contre trois ou quatre hommes, mais contre la société masculine tout entière. Des chefs de gang peuvent bien se décorer – les soldats ont des atours simples.

Voilà l’explication. Le public a donc ri de ce démon parce qu’elle est apparue dans une tenue plus ancestrale que si elle s’était revêtue du linceul mortuaire de Toutankhamon. Sa robe était plus vétuste que vieille – ce qui est vieux peut être émouvant ou tragique, mais ce qui est vétuste est toujours ridicule. Elle ne représentait pas la destinée humaine qui est pérenne, elle évoquait seulement l’esprit de l’époque qui change tout le temps. Elle ne rappelait ni Messaline ni Lady Macbeth, seulement notre vieille tante. Nous avons moins envie de nous identifier à notre tante qu’à Jules César ou à l’Übermensch.

La courbe ondulante de la tragédie humaine est bâtie de grandes vagues, apparemment elle vient de loin et elle se dirige loin sur l’océan du temps. Et pour voir le sommet d’une vague on doit se trouver sur le sommet d’une autre vague, c’est pourquoi le passé lointain nous est plus proche que le passé récent. Un jour j’ai expliqué cela à des futurologues : l’après-demain ressemblera davantage à l’avant-hier que ne ressemble votre demain à notre hier.

 



[1] À coup sûr, aucune question ne se pose pour des choses qui n’existent pas.