Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
j’ai mangÉ de
18e
dimanche, Venise
Et j’aimerai manger encore toutes sortes de choses, des
poissons, des araignées, des crabes, des actinies et puis de ces petits
poulains bizarres, ces petites figurines du jeu d’échecs, qui peuplent la mer.
Mes yeux et mes oreilles et mes narines et mes doigts ne suffisent pas pour
m’accaparer, pour absorber ce monde merveilleux, ces grosses masses visqueuses
– je dois les toucher aussi avec mes gencives et mon estomac. Une fois
préparées dans nos assiettes, on les appelle : "frutte
del mare", fruits de mer. L’eau, l’eau avec sa
vie grouillante – à quel point je ressens que c’est le milieu primordial de la
vie, le berceau de nos origines ! Mon cher et sage ami Sándor Ferenczy
vient justement d’écrire un livre si je ne me trompe pas, dans lequel il démontre
à quel point, avec quelle nostalgie douloureuse dans les tréfonds de notre
conscience, nous nous sentons poisson, poulpe, que sais-je encore ce que nous
avons été !
Ce matin j’ai nagé longtemps vers
le large dans l’eau pure et cristalline de l’Adriatique. Observez le halètement
assoiffé de l’homme qui nage, il met la tête sous l’eau, il souffle, il bâille
comme une carpe, se lèche les lèvres – il aimerait se cacher sous l’eau,
s’immerger dans la profondeur, avec ces gestes lents, sans poids, comme on voit
dans un film au ralenti ! Je plonge, je serpente sous la surface
miroitante, j’ouvre grands les yeux et la bouche – puis, déçu, j’émerge vite
quand je manque d’air – déçu comme un handicapé qui pour quelques minutes a
oublié que quelques millions d’années auparavant il a perdu ses branchies, il
ne peut pas demeurer sous l’eau, pourtant il y était si bien.
Il faudrait pouvoir les récupérer,
artificiellement. Nos ailes, nous avons bien fini par les récupérer, nous
voguons de nouveau librement dans l’océan aérien comme jadis quand nous fûmes
chauve-souris et albatros, démons et anges – comment est-il possible que la
technique n’ait pas autant planché sur le problème des branchies artificielles
que sur celui de l’avion ou du chemin de fer ? En fait la vie terrestre
n’occupe qu’un cinquième de la superficie de la terre – le reste c’est de
l’eau, énormément de couches d’eau superposées, une énorme masse d’eau, étalée
elle serait plusieurs millions de fois la surface sur laquelle nous vivons –
elle pourrait toute être à nous ! Le véritable milieu de la vie quand on y
pense, pourrait bien plus être comparé à un aquarium géant qu’à un paysage
vallonné ! Quel bonheur ce serait de s’immerger, errer durant des heures,
flotter au-dessus de mystérieuses forêts coralliennes, et plus bas, où seule
éclaire la lueur électrique bleue des méduses, le long des rues de l’Atlantide –
puis de nouveau remonter à quelques coups de nageoires tourbillonnants,
redécouvrir ce splendide diamant étincelant dans le ciel, le koh-i-noor des étoiles, le
Soleil ! Y a-t-il de plus beaux gestes dans l’univers que des poissons
baguenaudant en silence, des anguilles et des méduses fuyant sans contraintes
en trois dimensions, s’enroulant, puis s’étalant de nouveau pour se bercer dans
les coulisses d’un ballet éternel des sept voiles ?
Je rampe sur la rive. Mes jambes et
mes bras sont lourds comme le plomb, j’ai du mal à les traîner à travers les
dunes. Comme quelqu’un qui, tombé de la Lune, constate à ses dépens que c’est
d’un poids triple et de mouvements trois fois plus lourds qu’il doit payer la
promotion d’être devenu citoyen d’une planète trois fois plus grande.
Au demeurant la seiche, ce n’est
pas mauvais du tout. J’ai même bu son encre noire goudron. Elle n’est pas douée
cette bestiole, elle trimbale tant d’encre et n’écrit rien. Après ce festin,
moi j’ai l’impression d’être un porte-plume géant dans la main de Dieu.
J’espère qu’Il m’utilisera pour écrire un chef-d’œuvre.
Décor
J’ignore ce que me veut Simon
Kemény[1], mon confrère poète aimé et
admiré. Car j’ai l’impression que la dernière fois, dans sa chronique sur
Venise, il voulait me faire la leçon. Il a dit que Venise n’est ni kitsch ni
décor, mais une merveille du discernement, du raisonnement, de la volonté et de
la force virile. En ce qui concerne la force et la volonté, soit – mais où
voit-il l’œuvre du discernement et de la raison prévoyante sur le plan de
Venise, sur ce dessin confus que paniqués, des navigateurs fuyant Aquileia[2]
ont bricolé dans leur frayeur, ce campement archaïque qui s’est pétrifié avec
le temps, qui a produit des perles comme un coquillage ? Car c’est
précisément de là que vient sa beauté exceptionnelle – Venise a été engendrée
par une imagination naïve, cette ville est un dessin rêvé auquel on a insufflé
une âme, un gribouillage, une arabesque infantile qui n’a aucun sens, et
pourtant elle est plus belle que New-York et Chicago. D’ailleurs j’ai utilisé
le mot "décor" au sens impressionniste du terme –
comment un Simon Kemény pourrait ne pas me comprendre ? Hier soir j’ai
assisté à une représentation du Barbier
de Séville – je vous jure qu’après la représentation, en sortant sur la
placette devant le théâtre, j’ai eu l’impression de me trouver derrière les
coulisses – après une scène imparfaite sur une scène parfaite.
Lido
Le matin du premier jour un cri
effrayant me tire de mon sommeil. Un hurlement prolongé dans la rue, un cri
guerrier chargé de frayeur et de désespoir.
« Bella
uva… bella uva… bella uva… a… a… »
Ça s’éloigne, on dirait qu’on hurle
dans chaque portail. Qu’est-ce qui se passe, pour l’amour de Dieu ? La
guerre mondiale a éclaté ? Promène-t-on un sabre ensanglanté de maison en
maison ? Mon cœur bat à tout rompre.
Je me penche par la fenêtre.
Un vieux monsieur trimbale un
panier de raisins. Il les propose : « J’ai du beau raisin. ».
C’était ça les râles mortels.
Comment hurlent-ils si ça va
mal ?
Autre
chose
Les jolis petits trams blancs n’ont
pas d’arrêt désigné. Si quelqu’un veut y monter, il se met sur les rails, il
fait signe au conducteur et le tram s’arrête. Pour descendre c’est la même
chose. Ce n’est pas idiot.
Venise,
encore et encore.
Je n’arrive pas à m’y habituer, moi
qui ai de la culture. Que les portes s’ouvrent directement sur l’eau, sans
marche et sans seuil. Les gens d’ici ne sont donc jamais distraits ? Ou
alors le mot "porte" signifie-t-il autre chose pour eux
que pour moi ? Ne leur arrive-t-il jamais de se réveiller le matin, de se
frotter les yeux, de bâiller, sortir du lit encore ensommeillés et entrer dans
la Mer Méditerranée ?
En fin de compte, quoi qu’on me
dise, ça reste une inondation ici. L’inondation est là depuis mille ans – mais
ce n’est qu’une inondation, c’est tout.
Vers
Murano en motoscafo
Ou alors ils ignorent ce que c’est
que l’eau. Notre canot à moteur a tourné dans une rue latérale, puis il a filé
entre deux maisons, il a fui Venise et nous voguons maintenant au large vers la
petite île voisine.
Sur l’eau ?
Des deux côtés, tous les cent
mètres, des balises, tout au long, exactement comme sur une route. Plus loin
s’étend jusqu’à l’horizon l’alignement des poteaux télégraphiques, tirant leur
câble. Nous laissons derrière nous un cimetière, puis c’est la plaine. Est-ce
vraiment de l’eau ? Des gondoles et des barques nous croisent, cheminant
lentement sur la route aquatique. Les unes sont chargées de corbeilles pleines
de raisin, les autres de foin. Un petit chien aboie devant une botte – j’ai
failli dire sur le siège du cocher.
Nous traversons un petit village.
Le vrombissement du moteur fait apparaître sous les portes sales des enfants
paysans demi-nus, et – ils piquent des têtes dans la route. Un petit chien
aboie rageusement et nous suit un temps à la nage, puis il est distancé, il
abandonne, rebrousse chemin.
Une étable avec des bœufs qui
ruminent. Deux canots dans l’étable.
Un authentique tableau fermier, de
la Grande Plaine hongroise. Mais c’est une plaine d’eau. Je cherche
distraitement les champs de blé, « le petit troquet dont la mer lave le
flanc…[3] ».
Midi, chaleur étouffante. Tiens, ce
poteau là-bas, n’est-ce pas le balancier d’un puits ? Il n’y a pas un peu
d’eau ici, à proximité ?
Murano,
verrerie
Je l’avais prévu, je vous le jure.
Que je laisserais tomber quelque chose dans cette soufflerie de verre. Je n’y
ai pas manqué. Une belle pêche en verre. Tant pis, qu’ils en soufflent une
autre. Retournons au canot.
Burano
Burano est beau aussi. Murano est beau
aussi. Murano-Burano, c’est beau aussi.
Torcello
Une église du sixième siècle, avec
de charmantes scènes naïves de la Bible. Très ancienne, elle pourrait être
égyptienne.
Alors la religion de la miséricorde
n’avait encore que cinq cents à peine.
Elle a deux mille ans aujourd’hui.
Dans la cour de l’église une femme
brune et maigre administre une correction à un petit ange de Murillo de six
ans. Le petit ange hurle comme un écorché vif.
Padoue
Pauvre Sándor Bródy[4] ! C’est lui qui répétait dans
ses dernières années qu’il viendrait ici à Padoue pour vendanger des figues,
comme carabin ! (C’est ce qu’il disait !) Il n’a pas pu venir.
J’aimerais le consoler dans son linceul de poussière – il n’y a pas de vendange
de figues à Padoue. Il y a en revanche l’église Saint Antoine, on peut y voir
diverses parties du corps du saint si charitable.
Dans le faubourg les couloirs sont
à l’extérieur, devant les fenêtres. Deux femmes apparaissent en même temps dans
deux embrasures de portes, au quatrième étage, elles bavardent.
Une très jolie petite fille lance
un baiser à quelqu’un depuis une fenêtre sale ou plutôt un creux d’une
terriblement vieille maison. J’ignore pourquoi je pense à Pirandello et tout à
coup je comprends clairement et je trouve très juste sa pièce "Six
personnages en quête d’auteur", qui chez moi me paraissait bien étrange. Taine
aurait-il quand même raison ?
Arcades
Tout un quartier avec des arcades.
Des arcades, une sorte de galerie à colonnades qui court devant la maison. À
mon avis ce motif architectural médiéval est vraiment pratique. Il donne à la
rue un caractère fermé et assure le meilleur parapluie général, permanent, pour
tous.
Les
pigeons de la Place Saint-Marc
Ils sont gros et imbus d’eux-mêmes.
Je pense qu’ils sont de mèche avec les marchands de graines pour les oiseaux,
ils en tirent des pourcentages. Une chose est certaine, ils ont le sens de
l’ironie – le maïs que j’ai acheté cher pour le leur offrir, quelques heures
plus tard je l’ai revu, un peu élaboré, sur mon chapeau.
C’est
ici que tu dois vivre et mourir[5]
Cet après-midi, ma femme est entrée
dans une librairie. Ne parlant pas l’italien, elle comptait faire valoir ses
connaissances de français et a dit sur un ton distingué :
- Pardoné
moa, eskeu vousavé kelkeu euvre deu kelkin…
À ce discours français le libraire
italien leva des yeux désolés et dit simplement en allemand :
- Ich
verstehe nicht ungarisch[6].
Moustiques et avion
Ils nous empêchent de vivre. Le
soir c’est le moustique qui bourdonne à la fenêtre, le matin c’est l’avion qui
vrombit, si bas et si près qu’on dirait qu’il va venir s’asseoir sur ton nez.
Manger
des spaghettis
On les mange avec une fourchette
que l’on tourne vite et habilement vers soi pour les enrouler – quand c’est
fait, on la bascule d’un geste et on la porte à la bouche. Ceux qui le font
avec expérience me font l’effet de détenteurs de l’art pour moi le plus
mystérieux et insaisissable : les maîtres de ce que l’on appelle ouvrages
féminins, qui savent tricoter et crocheter et broder. On voit ainsi combien il
y a de féminité chez les Italiens.
Mon
souvenir le plus horrible
C’est au Lido que j’ai aperçu la
mer la première fois, le matin. Après m’être déshabillé, en sortant de ma
cabine, fixant l’horizon, sous le charme, j’ai foncé tout droit devant moi –
quand l’eau m’est montée jusqu’à la ceinture, je me suis laissé aller et je me
suis mis à nager sans bruit vers l’Infini – les guerriers grecs ont dû
ressentir la même chose quand ils criaient « Thalatta »
- Christophe Colomb a pu ressentir la même chose au bout de l’Océan quand il ne
savait pas encore s’il touchait les sables de l’Inde par l’autre côté ou s’il
se cognait directement au ciel de cristal.
J’en
étais là quand une voix s’est fait entendre derrière moi, farceuse, en
hongrois :
- C’est
ainsi vous nagez ![7]
Fin !
Les
lagunes de Venise
Il paraît qu’on a mis au concours,
avec une grosse somme à gagner, le problème de l’assainissement artificiel, de
temps à autre, de l’eau croupie de la mer,.
Futurisme
Dans le Giardino Publico une
exposition internationale de peinture. Chaque nation a un pavillon. Ce n’est
pas vraiment intéressant. Une rumination languissante sur toute la ligne, des
toiles peintes pleines de rien. Quelques portraits plaisants. Les Français sont
étonnamment faibles, les Hollandais paraissent plus intéressants. Des
maniérismes, une compétition de sans manières – mais les plus maniérés de tous
sont les Futuristes qui ont leur propre pavillon. L’Art du Futur, cette
détermination obstinée de se comporter, de penser et de sentir le cinq juillet
comme si c’était déjà le sept octobre (mon Dieu ! Dis-moi qu’il est
possible de pronostiquer comment sera le monde dans vingt-cinq ans), pour le
moment cet art est plus près du passé proche que du futur proche. Le futur
lointain, pour moi, ressemble davantage au passé lointain – le Tintoret et
Giotto survivront à ce futurisme, c’est certain.
[1] Simon Kemény (1882*1945).
Poète et éditeur.
[2] Ville du Friul à l’est de
Venise.
[3] Allusion à « Falu
végén », poème de Sándor Petőfi, commençant par « Au bout du village
un petit troquet, dont la Szamos lave le flanc »
[4] Sándor Bródy (1863-1924)
Écrivain, journaliste.
[5] Un vers de
« Appel », poème de Mihály Vörösmarty (1836).
[6] Je ne comprends pas le
hongrois.
[7] Allusion au titre "Ainsi vous écrivez"