Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
21e
dimanche
C’est dans
un bain de Pest que la gifle n’a pas été donnée. C’est moi qui aurais dû
l’administrer, cette brave gifle saine vigoureuse, membre utile de la société
des gifles. Elle avait pour père l’impertinence et pour mère l’Indignation
contre l’impertinence : le meilleur des pedigrees. Elle somnolait là, dans
le creux de ma main – Dieu sait pourquoi je ne l’ai pas mise au monde :
par nervosité, par lâcheté, par distraction, par bonté – peu importe pour
l’instant. Ce qui importe pour l’instant c’est que la grande loi se voit
vérifiée ainsi : dans la nature aucune énergie ne se perd, elle se
transforme seulement – à la place de la gifle qui n’a pas été donnée, prenez et
lisez ces pages. Je ne sais pas avec certitude si elles valent autant qu’aurait
valu la gifle. Mais c’est justement ce dont il s’agit.
Ça s’est passé de la façon suivante : par une
chaleur accablante, je me suis affalé sur une chaise longue du bord du bassin
et, les yeux fermés, engourdi, dans la torpeur de l’enfant et de l’homme
préhistorique ou des végétaux, j’attirais à moi le Soleil ardent et je tolérais
que celui-ci m’attire vers lui.
Tout à coup je ressens comme une poussée.
Dans mon état d’hébétude j’ai d’abord cru que dans
la brise j’étais bousculé par le hochement de tête d’un de mes congénères herbe
ou d’un de mes congénères fougère.
Eh bien pas du tout. Une voix ferme a retenti :
- Veuillez vous
lever, Madame était allongée ici tout à l’heure.
Depuis l’enfance on s’est habitué à ce que si on
entend les mots madame et se lever, alors on se lève automatiquement, Dieu sait
pourquoi. J’ai écrit des volumes contre cette superstition, mais apparemment en
vain, je n’ai pu aider même pas moi-même. Cette fois encore je me suis sagement
levé, sans même regarder qui était la dame et d’où venait le rappel à l’ordre,
je me suis levé en clignant des yeux, endormi, et je suis parti. J’ai croisé un
employé du bain.
- S’il vous plaît, lui dis-je, je souhaiterais
louer une chaise longue.
Il hausse
les épaules.
- Il
n’est pas nécessaire d’en louer, Monsieur, vous vous installez là où il y a une
place libre. Ou vous attendez qu’il s’en libère une.
Tiens
donc.
Je me
réveille tout à fait. Je regarde autour de moi. Des chaises libres et des
chaises occupées partout. Il aurait pu l’installer n’importe où.
C’est
tout de même étrange.
Je
retourne sur le lieu du crime, je me dis que je vais me les regarder ceux-là.
Alors j’ai en effet trouvé sur ma chaise une congénère de sexe féminin. Devant
elle, campé tel un Napoléon, un maillot noir. Le maillot noir est fortement
rempli, proéminent, surtout sur le devant, à l’emplacement du ventre. Je
l’examine de plus près. Eh bien ce maillot est rempli de quelque chose qui
semble avoir forme humaine. Deux appendices poilus en bas, un troisième en
haut. Sur ce dernier, deux boutons de braguette noirs sous une touffe de poils
noirs, puis un petit appendice courbe et pointu avec, en dessous, une longue
fente étroite, également noire.
Mon sang
n’a fait qu’un tour.
- Dites-moi
s’il vous plaît, dis-je, étonné, au maillot, est-ce vous qui m’avez fait lever
à l’instant ?
Il ne
répond pas. C’était donc lui. Je me fâche.
- Dites-moi,
à quel titre avez-vous osé me déranger ?
Les deux
boutons de braguette étincellent. Une voix creuse jaillit de l’orifice.
- À ce
titre que nous sommes des gentlemen.
Ma fureur
s’évapore aussitôt. Bien sûr, Ce brave marchand arménien ou ce représentant
international, on lui a fait ingurgiter des souvenirs de six mille ans de
civilisation européenne ou de chevaliers chrétiens, tout ce qu’on a pu – il se
fait des idées à propos de la courtoise et de l’étiquette des gentlemen
édictant que plus les hommes sont courtois envers les dames, plus ils doivent
être brutaux et mufles entre eux. Dans une compassion presque paternelle,
j’aimerais faire son éducation. Je tapote le maillot dans le dos, sous la nuque
rebondie et poilue.
- Écoutez,
mon petit…
- Je
ne suis pas votre petit…
- En
matière de courtoisie…
Les gens
forment déjà un cercle autour de nous. C’est gênant. Je ne refuse pas de donner
des cours particuliers, mais ici, comme ça, improviser une conférence, une
matinée d’auteur, un traité péripatétique, dans cette mise en scène à la
Reinhardt[1], en
plein air ? Ce n’est pas mon genre. De toute façon, j’ai mon opinion bien
assise sur ces mises en scène "en plein air".
Avec un
instinct excellent, le Maillot Rembourré remarque ma gêne. Ce genre de
publicité non souhaitée trouble en général davantage les personnes accoutumées
à une véritable vie publique que celles qui y goûtent pour la première fois ou
très rarement. Un jour j’ai reconnu une danseuse nue parce qu’elle était
exagérément pudique dans la rue. Le Maillot Rembourré ne s’y trompe pas.
- Alors,
vous bafouillez ? – dit-il victorieusement.
La gifle,
cette brave gifle saine, bien honnête me démange la main comme quand le moment
voulu le fœtus remue dans l’utérus de sa mère : Maman, je veux naître. Au
lieu de ça ma stupide gêne augmente, à cause du cercle des badauds dont
certains me reconnaissent. Ils me reconnaissent et ils m’attendent. Ils
m’attendent, les yeux brillants, heureux, ils m’encouragent à gifler
l’insolent, à y aller gaiement ; ils ont aussi la main qui les
démange ; si j’y vais, ils le gifleront aussi. Le parfum de la gifle juste,
saine, fertile et fertilisante, de la gifle à faire éclater la bulle puante,
gonflée, le fardeau depuis longtemps traîné de la Bêtise et de la Brutalité
pourries et pourrissant tout, résistant obstinément à tout ce qui est beau et
bon et noble, le parfum d’une chère et belle gifle adorable et allègre est
suspendu en l’air – il n’y a plus qu’à le lâcher de la cage de la paume de ma
main, ce merle chanteur de la Liberté – pour qu’elle claque et qu’en claquant
elle monte vers le ciel ! Pour qu’en montant elle annonce à Dieu :
nous vivons aussi longtemps que nous voulons vivre ! Dans ce paradis
terrestre envahi de mauvaises herbes nous voulons encore vivre, vivre une fois
de plus, émerger notre tête de la folle avoine, nous, fleurs de liberté, de beauté,
de vérité !
C’est
hors de question.
D’autant
moins que tout le monde l’attend.
L’aveuglement
de l’ancien galopin que je suis me bloque la main, il gâche tout. Je ne joue
pas au cirque. Plus tard, quand je le déciderai, vous comprenez ? Zut
alors.
Je
m’approche tout près de lui, je parle bas pour rester entre nous.
- Qui
êtes-vous ?
- ça
ne vous regarde pas.
- Tu
es un crétin, fiston.
Mais ça
aussi, je le dis tout bas, pudiquement, plutôt en lui chuchotant à l’oreille,
sans vouloir l’offenser, comme un médecin dirait à son patient cancéreux, au
lieu de le guérir : tu as un cancer, fiston ; ou s’il n’y a pas d
remède, il l’opérerait, même s’il meurt dans l’intervention, il vaut mieux
qu’il y laisse sa peau que contaminer d’autres.
Puis je
m’éloigne tête baissée, je quitte la piste du cirque – un brouhaha éclate dans
mon dos, on rouspète contre le maillot, le maillot hurle qu’il n’est pas un
crétin (bref, il ne l’a pas cru), qu’il va me montrer à moi ce que je mérite.
Confusion bruyante, personne n’est satisfait, rien n’est réglé.
Je sais
bien que je ne règle rien non plus en vous rapportant cela en toute franchise.
Aujourd’hui
j’aurais dû écrire sur autre chose.
Je le
vois bien maintenant : ça ne valait pas la peine.
Je ne me
raconte pas d’histoire.
L’énergie
se transforme – mais pas toujours en ce qu’elle devrait.
Si
j’avais administré cette gifle au bon moment, l’instant suivant j’aurais tout
oublié – j’aurais pu penser à autre chose, à tout ce qui est beau, à tout ce
qui est vie et existence, à tout ce qu’il y aura – j’aurais pu tourner le
visage vers l’avenir, quelles belles pensées m’aurait soufflé l’espérance
s’ouvrant sur la joie ! Au lieu de cela j’ai passé une bonne demi-heure à
me demander pourquoi je n’ai pas administré cette gifle – et voici le fruit de
ma réflexion.
Si cette
gifle avait claqué, j’écrirais aujourd’hui peut-être sur les oiseaux, ou sur
Dieu – peut-être me serait venu, peut-être justement ce matin, un mot
libérateur et salvateur, une broutille, qui aurait permis à quelqu’un d’être
meilleur et plus heureux et plus gai – un mot, même modeste, propre à résoudre
les mystères confus et incompréhensibles de la souffrance – un petit mot
guérisseur, une petite goutte médicinale sur le bout de la langue, qui, mieux
que l’océan de compassion de son entourage, adoucirait les plaintes déversées
de la gorge assoiffée du fiévreux.
Cette
gifle aurait été une bonne action.
Une
action qui aurait rendu la pensée plus claire, plus belle.
Car entre
l’action et la pensée, entre la pensée et la parole, il existe une interaction
bien plus profonde, bien plus complexe que ne le prétendent les théories
stupides, où il n’y a ni action, ni pensée.
On parle
du déclin de la littérature après la guerre.
La grande
folie sanguinaire aurait désillusionné l’artiste et également son public – le
poète a perdu la foi dans le Verbe qui, la preuve est faite, n’a pas su
empêcher l’injuste destruction – et en perdant la foi il a aussi perdu son
crédit.
Ineptie.
La
grandeur du Verbe et de l’Art ne se mesure pas à sa capacité de faire cesser la
brutalité et l’imbécillité – même pas de savoir s’ils arrivent à en rendre
justice, les rendre ridicules, haïssables, ce dernier point à la rigueur.
Seule
l’action peut porter la réponse à une action. Le Verbe n’a rien à voir avec
elles – qu’elles se débrouillent.
La
littérature d’après-guerre n’est pas fautive mais elle paye la faute des
autres.
Le poing
n’ayant pas frappé au moment voulu a rendu possible des victoires injustes,
sans âme, insensées et viles, des fausses victoires – à l’instant opportun la
gifle n’a pas claqué de la main de la vérité, et elle n’a pas claqué non plus
sur le dos des marchands à l’instar du fouet du Christ dans le sanctuaire du
temple. Le problème n’est pas qu’il y ait eu une guerre, ce qui est grave c’est
qu’elle s’est mal terminée – elle n’a pas amendé le monde, la vérité s’est
couverte de honte, le pécheur n’a pas été puni, l’imagination enchaînée ne
s’est pas libérée. Et si après la guerre nous assistons à une littérature en
déclin – cela signifie simplement qu’à cause du souvenir honteux de cette
guerre, des deux côtés, laide, la littérature n’arrive pas à se relancer vers
son but – elle piétine, elle rumine, elle s’interroge, et elle est désorientée.
La gifle
de la vérité, si on l’administre, peut créer un monde nouveau – si on la
manque, elle peut tout au plus engendrer quelques âpres sagesses. Or l’art n’a
jamais été fécondé par la sagesse, mais par l’imagination.