Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
l’hÉdoniste de la plage
22e
dimanche
La saison,
ce bel été païen tire à sa fin – le fruit humain savoureux des plages, comme
autant de nèfles brunes bien mûres s’extirpe de l’eau en secouant une nuée de
perles irisées ; ils regardent alentour encore pleins de confiance en ce
monde rafraîchissant : vers où se tourner, à quoi utiliser l’énergie
solaire accumulée ? Et sur les eaux assagies la peau rincée prend
lentement la chair de poule.
Monde fourmillant et champignonnant des plages
publiques des littoraux maritimes et des bords des lacs : je prends de
vous un congé amical. Vous avez été plaisants et gentils cette année, femmes,
hommes, gamins, tous en maillot, à barboter et à vous ébrouer. Indépendamment
de l’âge, de la religion, du sexe – vous étiez gentils car vous étiez des
enfants. Comme si se révélait enfin, pour la première fois cette année, la
bonne influence tant espérée que les snobs de la "Körperkultur[1]" de la fin de siècle attendaient de la vie
sociale nue et décontractée, entre femmes et hommes ; ces snobs qui
promettaient mordicus, sans se soucier des sourires sceptiques, que cette
ouverture et ce naturel, non seulement ne risquent pas de relâcher les mœurs,
mais au contraire les affermiraient et les rendraient plus pures.
Il y a quelque chose là-dedans. Sans parler de la
vérité mille fois rabâchée sur la nudité complète qui est beaucoup plus morale
qu’une demi-nudité, je dirai que j’ai eu l’impression cet été que le
thermomètre des mœurs sexuelles, le tonus,
le mode sur lequel hommes et femmes se parlent, parlent les uns des autres,
s’il a perdu son élan et son enflure romantique, il s’est au moins débarrassé
de ce confinement sournois, refoulé et malsain qui couvait et puait dans
l’arrière-plan du romantisme sexuel, sournoisement et lâchement tapi derrière
les jupons de "l’idéal féminin magnifié". Grâce à Dieu on a jeté aux
orties l’humour écœurant des "grivoiseries" et des
"sous-entendus" - Au philistin clignant avec ruse d’un œil complice
chargé d’insinuations on a sèchement mis sous le nez l’objet sans équivoque de
ses gauloiseries – tiens, prends, regarde, cesse ces blagues infantiles – la
voici, la chose à laquelle tu fais constamment allusion, prononce-la, nomme-la,
et ensuite tâche enfin de penser à autre chose. Tâche de penser à autre chose,
de remarquer autre chose – élève enfin ton regard sournois cloué sur un seul
point, regarde-moi, malheureux, voici mes jambes et mes deux cuisses et mes
fesses, régale t’en une bonne fois, mais après réveille-toi : regarde-moi,
j’ai aussi un nez et des oreilles et un visage – regarde-moi dans les
yeux ! C’est à ça que servent les yeux !
Le
Moyen-Âge a placé la femme sur un piédestal. Situation suspecte et ambiguë du
point de vue de l’homme, compte tenu du caractère particulier du vêtement
féminin, si j’admets que l’homme fixe vers le haut son regard plein de
recueillement en direction de ce piédestal. On dirait que la chose est devenue
plus pudique du fait que la femme en soit descendue. L’autre jour j’ai vu deux
splendides spécimens humains penchés à la balustrade de la piscine, collés
étroitement l’un à l’autre – un homme développé, musclé, quasiment nu et une
belle femme élancée, également quasiment nue – les yeux brillants ils
discutaient entre eux avec vivacité en riant beaucoup. De quoi
parlaient-ils ? Nullement de ce à quoi vous pensez, philistins égrillards
– je les ai involontairement entendus : ils ne fixaient pas du tout un
rendez-vous secret. Ils se moquaient de
l’hédoniste de la plage.
De
l’hédoniste de la plage qui est assis plus loin, à l’ombre ; il laisse mélancoliquement
pendouiller ses jambes à la dernière marche de l’escalier. J’en profite pour
prendre congé de lui aussi, cordialement et avec mes excuses, je ne lui en veux
plus : je ne le verrai plus pendant un an, il sera englouti dans son café
où je ne vais jamais.
Il ne
m’apparaît que l’été.
Un corps maigre et chétif flotte de
façon absurde dans un maillot emprunté, tombant jusqu’aux genoux. Des
lunettes sont plantées de travers sur son nez exsangue, il cligne de ses yeux
myopes par-dessus. Quand il parle, tout son corps se tortille comme pris d’une
étrange danse de Saint Guy : ses oreilles remuent, sa tête se balance, un
filet de rire presque aphone hennit de sa gorge, son cou chauve penche sur un
côté, ses dents jaunes grincent, il remonte les épaules. Le tout est si
gentiment pitoyable, presque attirant, on aurait envie d’y courir pour le
caresser comme un petit garçon intelligent dans un corps mal développé, ce
n’est pas sa faute : ça ne l’empêchera pas d’être bon élève, il pourrait
faire une carrière intellectuelle, on en fera un médecin ou un professeur, ou
il sera bibliothécaire à l’Académie.
Quelle idée saugrenue !
Quelle
idée de penser professeur et livre et intelligence et vie intellectuelle,
quelle idée !
Vous
voulez savoir ? Il est ici, sur la plage, païenne incarnation de
l’Adoration de la Vie, hautain, cruel, méprisant toutes les pendeloques
sentimentales, apôtre de l’hédonisme
incarné, au sens que donne Oscar Wilde à ce terme – il est le représentant de
l’Hellade, Pan le sans-gêne, sacré nom d’un démiurge !
Si on
s’assoit auprès de lui et si on entame modestement une conversation, disons sur
l’actualité littéraire ou politique, il s’ennuie et cligne distraitement des
yeux. Puis, en phrases sans fin, ironiquement tarabiscotées, hennissant,
bégayant et se tortillant il vous fait savoir que vous êtes ridicule avec ces
choses-là ; la vie n’est ni littérature, ni politique, ni destin de la
patrie, ni avenir de la civilisation, ni autres inepties de la sorte. La vie
est amour et magnificence, vice étincelant et pouvoir et femmes, femmes,
femmes, des femmes splendides, des femmes superbes, des comédiennes, ces fauves
chéris qui retombent toujours sur leurs pieds, voilà la vérité !
Voyez-vous, dit-il, même les auteurs dramatiques reconnaissent que des choses
comme amour et fidélité et honneurs et autres problèmes de la sorte sont
démodés, ce ne sont plus des thèmes à traiter – les femmes sont libérées, elles
ne croient plus en ces vieilleries !
Il a
manifestement beaucoup de problèmes avec la libération des femmes. Il est un
grand féministe. Il ne cesse de ressasser que les femmes, Dieu merci, pensent
heureusement désormais librement à l’amour. Et les femmes sont comme ci, et les
femmes sont comme ça. Les femmes. Il bafouille de brillants exposés à propos
des femmes qui enfin sont conscientes de leur pouvoir. Les femmes comme ci, les
femmes comme ça. Regardez, Monsieur, celle-ci là-bas, c’est la maîtresse du
sous-secrétaire d’État, quelle silhouette elle a. Elle sait ce qu’elle fait,
celle-là.
Il se
permet une allusion grivoise, il lance un clin d’œil comme s’il te soupçonnait
d’envier le sous-secrétaire d’État. Vous êtes certainement un homme sain et
normal, pourtant pudique ; vous abhorrez ce genre d’allusion – par
conséquent vous êtes gêné et vous préférez filer en rasant les murs. Et vous
vous demandez ce que peut vouloir celui-là des femmes. Pourquoi veut-il libérer
les femmes encore davantage ? Et lui, tout homme qu’il est, serait-il si
libéré que ça ?
Vous vous
retournez mécaniquement, mais vous ne le trouvez plus à sa place. Il prend un
bain de soleil, allongé sur un transat, à côté d’une honnête bourgeoise, il lui
explique quelque chose. Vous avez une silhouette magnifique, des formes
superbes, lui dit-il (comme si toute seule elle ne le savait pas). Dommage
seulement que vous soyez esclave de certaines notions bourgeoises dépassées –
avec un corps aussi parfait vous devriez faire une carrière, et non vivre la
vie que vous vivez ; avec votre corps vous devriez briller, vous pourriez
mener une vie mondaine, vous pourriez être une courtisane avec un tel corps. De nos jours, le mariage, tout ça,
ça n’existe plus. Même les Français
l’ont reconnu. Avec un corps comme ça. Le corps d’une femme lui appartient,
elle en dispose librement. Les femmes, aujourd’hui, pensent librement à
l’amour.
Et il
poursuit son libre exposé en hennissant et en bégayant – il se laisse emporter
par l’idéal de la libération de l’amour féminin : la Femme Libérée
apparaît à son esprit, il s’emporte, les yeux dangereusement exorbités, un
sourire ironique aux lèvres ; il gigote dans sa nudité, chevauche vers les
étoiles sur un manche à balai harnaché de rênes de diamant, dans le faisceau
des projecteurs terrestres.
L’honnête
bourgeoise pouffe de rire – puis saute coquettement de sa place – que vous êtes
gentil, vous êtes un bon vivant ! En tout cas l’hédoniste de la plage a au
moins atteint un résultat : chez elle, elle rabrouera ses enfants – moi,
je me sacrifie pour vous au lieu de vivre ma vie. Puis elle réfléchira un peu
et se rendra compte qu’en réalité elle n’a pas trop sacrifié. « Une nurse
s’occupe des enfants, moi, je n’ai rien à faire – serais-je allé faire
carrément la cocotte, comme le suggérait ce type, j’aurais plus d’ennuis à la
plage. Ça vaut mieux comme ça – mon mari est un brave homme après tout – et je
risquerais de perdre Ödön aussi… »
Pendant
ce temps l’hédoniste de la plage, resté seul, se love sur les marches
dépeuplées et se morfond : les journées brûlantes de l’Hellade tirent à
leur fin – plions bagage, le café nous attend. Les femmes sont bêtes, toujours
pas suffisamment libérées, pleines de conservatisme, de vieilles superstitions,
de préjugés : je me tue tout l’été à leur prêcher la liberté et pas une ne
m’est tombée dans les bras. Elles ont peur.
Et
pendant que frissonnant et se tortillant il se dirige vers la cabine, il est
envahi d’un doute cotonneux, un chagrin écœurant – le doute cotonneux qu’il
faudrait peut-être tout recommencer au début – au tout début – l’idée qu’il
faudrait peut-être lutter d’abord pour sa propre liberté, exiger de sa mère un
autre corps plus fort et de son père une âme plus forte – les femmes, elles,
trouveront bien d’elles-mêmes, sans l’aide de Lucifer et compagnie, ce qu’elles
peuvent faire avec leur corps et avec leur âme dans cet été hellène
éblouissant, dans cette douce mélancolie d’automne.