Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
croba-a-te ! diploma-a-te !
hop !
23e
dimanche
Tout Pest
a été enchanté par ce mignon petit clown anglais qui s’est produit durant un
mois à l’Orpheum. Les larmes nous coulaient des yeux
tant il fallait rire. Et où que j’allasse, partout où on en parlait, où on y
pensait, tout le monde tentait de l’imiter, les bras levés, les yeux exorbités
de plaisir, avec sa voix enchanteresse, tel qu’il le fait, cet inoubliable
petit Rivel[1] :
- Acroba-a-te !...
Hop !!...
En effet,
c’est son truc et son art et sa philosophie. Il est un petit clown, il sautille
sur les tréteaux, dans la panoplie traditionnelle, comme les autres. Mais si
pendant ce temps son partenaire lui dit par exemple : « dis, assez de
galipettes, jouons de la trompette », alors à l’instant même il cesse de
faire ses galipettes, il écarte les bras, ses yeux se tournent vers le ciel et
envahi d’un bonheur inouï, extraterrestre, comme si s’accomplissait son désir
et son ambition et son but les plus profonds, les plus secrets, marmonne en
larmes une action de grâce vers Dieu qui a permis son salut, il chuchote,
attendri, hochant la tête dans l’ivresse de la béatitude :
- Trompeter !... Hop !...
Et il se lance,
il souffle effroyablement dans sa trompette. Et il trompette, et alors au
milieu d’une gamme ascendante son partenaire lui dit : « dis, sautons
plutôt sur la tête l’un de l’autre comme des acrobates » et Rivel jette sa
trompette, ses yeux s’exorbitent, il écarte les bras (voir plus haut).
- Acroba-a-te !...
Hop !!...
Et
pendant ce temps n’importe quoi qu’on lui propose, jouer du violon, quelque
chose de triste, ou plutôt chanter cocorico, ou plutôt faire le pont, ou
détruire le pont, ou plutôt être un père sérieux, ou plutôt faire la
sauterelle, ou plutôt l’éléphant, Rivel cesse sur le champ l’exercice précédent
et avec tout l’enthousiasme et l’élan flamboyant de son cœur, il est prêt à
devenir sauterelle et éléphant et père sérieux et ingénieur bâtisseur de pont
et révolutionnaire destructeur de ponts : il est à tel point convaincu de
la magnificence de sa vocation que l’explosion continuelle de son ravissement
le gêne dans l’exercice de sa vocation – par exemple il fait l’acrobate et il
tient son partenaire debout sur sa tête et tout à coup il écarte les bras. « Acroba-a-te !...
Oh !!... », marmonne-t-il et le partenaire debout sur sa tête se
retrouve par terre.
J’ai bien
l’impression que cette fois nous n’avons pas ri de la difformité, du grotesque,
de l’extraordinaire, mais nous avons ri de quelque chose qui est un trait
humain ordinaire et général, quelque chose qui est plus que la satisfaction de
nous reconnaître – nous n’avons pas ri d’avoir reconnu que nous étions comme ça, disons, pendant l’enfance, nous avons ri
parce que nous avons reconnu que nous
sommes toujours comme ça – je vais même plus loin : pas parce que nous
sommes aussi comme ça, mais parce que nous sommes uniquement comme ça.
Parce
que, n’est-ce pas, il est inutile d’expliquer que la production de Rivel
représente l’état de l’âme que prétentieusement nous appelons l’enfance. Pour un enfant – seulement
pour les enfants – tout est jeu ; tous les rôles dans lesquels il peut
s’imaginer s’élargissent à l’infini, paraissent l’unique possibilité, tant que
dure ce rôle – une infidélité totale à soi-même en cent variations.
Mais
pourquoi est-ce aussi comique ? Parce que c’est stupide ?
Et si
oui, est-ce parce que l’enfant est
stupide ? Ou plutôt…
Dans la
salle de l’horloge, en la présence de Stresemann[2] et des
autres ministres des affaires étrangères, Briand donne lecture solennelle du
pacte de paix de Kellogg selon lequel… Vous savez tout cela. Et maintenant,
Messieurs, nous allons le signer, d’accord ? – dit Briand, et les
ministres défilent derrière la table et signent solennellement le pacte… La
main tremblante ils saisissent le stylo, et avant de signer, à l’instar de
Briand, leurs yeux s’exorbitent pour un instant et leurs bras s’écartent sous
l’effet de l’émotion.
- Apôtre
de la paix !!... Hop !!
Et au
même moment des milliers et des centaines de milliers d’hommes politiques, de
journalistes, de soldats, d’anciens soldats, de gens ordinaires dans toute
l’Europe, disent et écrivent avec eux :
- Paix !!... Compréhension !... Hop !!
Et ils
s’emploient très sérieusement à vouloir maintenant faire la paix.
Une heure
plus tard, Briand et le ministre anglais signent en privé un pacte de guerre
contre l’Allemagne et l’Amérique. Ils se regardent en face avec enthousiasme.
- Patriotisme !
Défense de la nation !... Hop !!
Et en
Angleterre et en France d’une part, et en Allemagne et en Amérique d’autre
part, d’ailleurs les mêmes hommes politiques et journalistes et soldats et
anciens soldats et même les gens ordinaires crieraient avec enthousiasme :
- Défense
de la nation !... Vaillance ! Courage !... Hop !!
Qui est
le clown ici ? Et qui est le public ? Est-ce l’Europe ? Est-ce
Briand ? La question est de savoir qui rit de l’autre. Mais ça, on ne peut
jamais le savoir avec certitude.
Je suis
tombé sur un livre français, son auteur est Charles Richet[3], son
titre : L’homme stupide. C’est un ouvrage philosophique, il
traite avec sérieux sa découverte selon laquelle l’homme se distingue de toute
autre espèce animale et végétale par sa bêtise sans limite. Ceci en partant des
notions exactes de l’intelligence et de la stupidité. Selon lui l’intelligence
suppose que, dans l’intérêt de son individu et de son espèce, un être vivant
juge correctement les circonstances et agit correctement, et la stupidité est
exactement le contraire. Il démontre que jamais et nulle part aucune espèce
animale ou végétale ne juge aussi mal les conditions et ne commet en
conséquence autant de bêtises que l’homme.
Il est
certain, dit-il, que ni avec un chien, ni même avec un rat on ne pourrait
plaisanter en présentant sous son nez tantôt un bout de pain tantôt une
allumette enflammée sans qu’il trouve immédiatement l’attitude adéquate. Il
serait impensable de faire croire à un troupeau de bovins ou même à un essaim
de guêpes que suite à certaines réflexions de principe, pour fuir les dangers
des prairies, il vaut mieux chercher refuge dans les étables incendiées. Il est
bizarre aussi que les gens pensent souvent aux bêtes pour établir certaines
notions, alors que les animaux ne pensent jamais à l’homme jusqu’à l’instant où
elles se trouvent confrontées à lui un jour de malchance. L’idéal du courage ou
de la lâcheté par exemple, nous ne les comprenons qu’en pensant au lion et au
lapin – et comme, tout à fait à tort, nous qualifions toujours le courage de
beau et vertueux, nous nous efforçons d’imiter le lion même quand il serait
justement plus beau et préférable de ressembler au lapin. Un lion ne
prétendrait jamais être aussi courageux que Mussolini. Un lion est courageux
tout simplement parce que vu ses conditions et ses particularités c’est pour
lui l’attitude la plus adéquate – il est courageux suivant une réflexion aussi
juste et aussi pertinente que le lapin est poltron. Je soupçonne que si le lion
a un idéal qu’il respecte, ce n’est pas Mussolini, c’est plutôt le lapin qui
ose être suffisamment courageux pour le fuir lui.
À
l’exception des cas où l’animal est encore très jeune.
Celui qui
a un jour joué avec un lionceau ou un chaton ou un lapereau ou un bébé
hirondelle a pu découvrir en ce petit un trait qui apparemment disparaît au
cours de l’évolution : l’imagination.
Le chaton
griffe et mord comme un lion – le lionceau gesticule pour attraper la pelote
comme un chat.
Ils
oublient ce qu’ils sont.
Tout à
l’heure j’ai dit : les animaux n’imitent ni l’un l’autre ni l’homme. Un
seul animal fait exception : le singe. Ce n’est peut-être pas la
ressemblance extérieure, mais plutôt la
ressemblance intérieure qui nous a fait supposer qu’il s’agit d’un possible
parent.
L’homme
est un enfant du singe – et de tous les autres animaux.
Ce livre
français, peut-être qu’il exagère quand même.
Il est
simplement trop tôt pour déterminer si l’homme est intelligent ou stupide.
C’est une espèce qui n’est pas encore mûre ! C’est une espèce qui vit son
enfance. Il est trop tôt pour savoir ce qu’elle deviendra. Il n’a pas encore de
propriété, depuis six mille ans il ne fait qu’imaginer, jouer. Son partenaire,
la nature, lui chuchote : oh toi, petit singe ! Et lui répond,
enchanté :
- Singe !!...
Hop !!
Ainsi de
suite.
- Lion !!...
Hop !!
- Héros !!... Hop !!
- Sage !!... Hop !!
- Chrétien !!...
Hop !!
- Païen !!...
Hop !!
- Paix !!...
Hop !!
- Guerre !!...
Hop !!
Cher
Rivel ! Cher frère de Socrate, de Napoléon, de Kellogg – seul le poète
peut te comprendre vraiment, il est le seul qui s’est forgé une maturité de
sobre sagesse dans ce cirque ivre appelé Europe.
[1] Charlie Rivel (1896-1983).
Clown d’origine espagnole, internationalement connu dans le monde du cirque.
(Devenu hélas par la suite raciste et ami personnel d’Adolf Hitler.)
[2] Gustav Streseman
(1878-1929). Homme politique allemand.
[3] Charles Richet (1850-1935)
médecin, écrivain et philosophe, prix Nobel de médecine (1913). L’homme stupide (1919)