Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
politique
38e
dimanche
Eh bien,
que pensez-vous de la situation politique, m’a demandé pour finir le
journaliste. Sur ma réponse évasive – (j’ai dû faire un geste gêné en râpant
mon index sur le dessus de mon bureau comme Lui, quand on l’interrogeait sur la
femme adultère) – a suivi une rafale de questions sarcastiques. Comment se
fait-il que vous ne vous soyez jamais intéressé à la politique ?
N’avez-vous aucune conviction politique ? Ou peut-être, hum, n’osez-vous
pas, hum, l’exprimer ? Ou encore auriez-vous du mal à vous identifier à la
conception politique dominante ? Et alors ? Dans ce cas ce serait
justement votre devoir de parler, de vous révolter, de lutter. Bernard Shaw que
vos critiques évoquent souvent, n’a pas tant de réserve, lui, cela fait
quarante ans qu’il attaque et fustige le gouvernement anglais, le gouvernement
mondial, tout et tout le monde, non seulement indirectement, par les figures de
l’ironie, mais aussi directement, en mots très durs, réagissant aux questions
d’actualité.
Là, j’ai levé la tête. Comment avez-vous dit, depuis
combien d’années ?
Quarante ans.
Eh bien, vous voyez mon ami, nous y sommes, cette
fois j’ai enfin quelque chose à dire.
D’autant
plus que pas plus tard que la nuit dernière j’ai lu l’excellente préface de
"Retour à Mathusalem" dans laquelle le génial Bernard Shaw résume ses
diverses révoltes et protestations contre les folles lois sociales et
politiques qui pèsent depuis quarante ans sur son âme.
Le texte
est excellent, les protestations et griefs jaillissent de la plus noble source
de la philanthropie et de la bonne volonté, avec ardeur et lumière flamboyantes
– les arguments sont vifs, intelligents et justes, je signerais volontiers
quasiment chacun d’eux.
Et
pourtant – tout l’argumentaire, dans sa globalité, me dissuaderait plutôt de
faire de la politique même entre amis, plus qu’il ne m’y incite.
Vous
allez mieux me comprendre si en bon mathématicien je simplifie le cas, si je le
présente sous forme de formule.
Admettons
qu’un tel Bernard Shaw découvre il y a quarante ans un article de loi pondu par
la politique dans lequel il reconnaît comme dans la cellule d’une tumeur
maligne la source de nombreux malheurs et indignités. Bernard Shaw est
écrivain, un écrivain magnifique, un écrivain populaire – rien ne l’empêche
d’entreprendre un combat contre ce dangereux article de loi. Il s’y attelle –
chauffé par la conviction il déploie tout un arsenal d’arguments et de preuves.
Ces arguments et ces preuves sont excellents, le monde applaudit, tous les gens
intelligents et de bonne volonté approuvent… quarante ans plus tard. Car c’est
à peu près le temps nécessaire pour qu’un idéal dans sa pureté se répande,
devienne connu.
Et alors,
me dites-vous, qu’est-ce que je veux dire par là ? C’est vrai, c’est dans
l’ordre des choses, qu’y a-t-il de si décourageant ?
Ce qu’il
y a de décourageant, cher ami, c’est que tous les gens intelligents donnent
raison à Bernard Shaw, ses livres s’arrachent, ses pièces sont ovationnées –
mais la loi en question existe toujours, comme il y a quarante ans, plus
robuste et plus vigoureuse que jamais comme nourrie par sa propre incohérence
et sa bêtise, ou justement par la rafale des arguments et des objections. Cette
loi à la gueule stupide, telle un avaleur de sabres dans le Bois de la Ville
engloutit en rigolant les bombes lancées contre elle, elle les mâche et les
avale savoureusement comme des profiteroles au chocolat, puis se caresse
allègrement la panse bien repue.
Bien sûr,
dites-vous de concert avec Bernard Shaw, cela prouve seulement que les lois
sont faites et maintenues par des gens stupides et égoïstes (les deux vont de
pair) – et elles sont justement nécessaires pour donner matière à protestation
aux personnes honnêtes et intelligentes.
Et moi je
dis holà ! Restons-en à la comparaison précédente. On trouve d’un côté la
Loi comme machine à gifler, de l’autre l’Écrivain enthousiaste armé pour le
combat – et sur le côté, vous qui observez le grand match. Au début vous saluez
les coups au but par des bravos et des hourras chaque fois que les bombes
éclatent dans la bouche de la machine à gifler. Mais ensuite, vous vous lassez,
les bravos s’étiolent, et vous commencez à réfléchir. Durant quarante ans
l’Écrivain a bombardé la Mauvaise Loi avec les boulets de la vérité et de la
supériorité. La Mauvaise Loi bombardée est toujours là debout à sa place, et
l’Écrivain de plus en plus ardent continue toujours de bombarder, fulminer et
trépigner. N’êtes-vous pas taquiné par le soupçon, même inconsciemment, que
pour l’Écrivain ce petit jeu d’artillerie est plus important pour l’écrivain
que le but apparent d’abattre l’idole ? Que la virile et brillante attaque
qui lui permet de faire valoir sa force et son talent lui est aussi nécessaire
qu’à la Mauvaise Loi, sa bombe. Ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre,
ils ont besoin l’un de l’autre. Si ce n’était pas le cas, en autant de temps
l’Écrivain aurait déjà compris que toute attaque venue de l’extérieur ne fait que nourrir et renforcer la Mauvaise
Loi.
Ce que je
veux dire par là ? Je
dis que celui à qui une loi déplaît sincèrement et qui souhaite réellement son
abrogation ou sa modification – s’il veut prendre part à ce travail, doit
inévitablement devenir homme politique. Il
cherchera à acquérir du pouvoir politique, le plus possible, assez pour lui
permettre de supprimer ou de modifier cette loi. Si donc à l’époque, en
découvrant la Mauvaise Loi, Bernard Shaw était au fond de lui-même sincèrement
révolté contre elle, il aurait dû cesser d’écrire, il aurait dû se faire élire
député, il aurait dû acquérir du pouvoir, fonder un parti, renverser le
gouvernement, occuper sa place et parler alors
de la Mauvaise Loi. Aussi étrange que cela puisse paraître, il est plus facile de parcourir une telle
carrière que celle d’écrivain – ou si ce n’est pas plus facile, c’est au moins
plus efficace et mieux approprié pour mener au but. Shaw a combattu sa Mauvaise
Loi pendant quarante ans – depuis, une douzaine de Mussolini ont aboli en cinq
ans, en trois ans, et même en un an, tout un tas de Bonnes Lois qu’ils
considéraient comme mauvaises.
Mais
Bernard Shaw méprise les hommes politiques et les puissants législateurs. En
même temps il considère les lois qu’ils promulguent comme dangereuses, donc il
ne les méprise pas, au contraire il s’y intéresse avec le plus grand sérieux,
il les analyse et les examine pour mieux démontrer leur nocivité. Le politicien qui fabrique la loi,
il l’écarte d’un geste méprisant – c’est un imbécile, point – mais il prend
très au sérieux ce que fait cet imbécile. C’est un peu comme si un savant recherchait toute sa vie la nature de la
tumeur causée par un microbe, sans se préoccuper de la nature du microbe. Un
savant peut à la rigueur agir ainsi sous prétexte que l’étude du microbe
ressortit à la zoologie, or lui, il est histologiste, non entomologiste – mais le médecin, s’il veut guérir, doit
prendre les deux au sérieux.
(Et
prendre le microbe plus au sérieux encore que la tumeur, car il y a d’abord le
microbe et seulement ensuite une tumeur.)
Tenez, je
vais dire une grosse bêtise.
Comment se
fait-il que les lois anglaises déplaisent à Bernard Shaw depuis quarante ans,
et pas une seule fois il n’a pensé les modifier, ou quitter ce pays si mal
gouverné ? Sans doute parce que, même s’il ne se l’avoue pas, il ressent
en secret comme Goethe les bêtises et les bassesses politiciennes :
Qu’on ne
se plaigne
De
l’abjection,
Quoi
qu’on fasse ou dise
C’est la
réalité du pouvoir.[1]
N’oublions
pas – vous m’avez posé deux questions. Si la politique m’intéressait et si j’avais une opinion politique.
À la
première question je réponds sans hésitation par un oui claironnant. Et
comment, quelle m’intéresse ! Puisque le destin de chacun de nous en
dépend plus encore que
de notre propre caractère, celui que
déterminent la science et l’art. Sur ce point Napoléon et Goethe étaient de
mèche. Mais je dois avouer quelque chose qui vous étonnera. En politique je ne
lis jamais que les discours politiques qui pourtant sont généralement ineptes
car dits pas des politiciens. Je ne lis jamais les éditoriaux ou les exégèses,
pourtant généralement intelligents puisque écrits par des écrivains. Parce que
ce qui m’importe c’est de savoir ce qui
est – ce qui pourrait être, je
suis capable de me l’imaginer tout seul, merci bien.
À la
seconde question, si j’ai une opinion politique, vous aurez ma réponse le jour
où je me ferai élire député : mais vous en apprendrez tout au plus que
oui, j’en ai une. Quant à savoir laquelle
– je vous le dirai seulement quand je serai au moins premier ministre.
D’ici là…
Disposez
de moi pour une interview sur Roméo et Juliette.