Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
sujet hongrois
43e
dimanche
Quelqu’un dans la
compagnie raconte une anecdote touchant le sympathique Loránd Fráter[1].
Un jour, au bon vieux temps, ils se sont réunis,
lui, Imre Farkas[2] et Géza Sebestyén[3], autour d’un projet de vraiment très bon
vaudeville. Il fallait concocter quelque chose dont le héros serait un Hongrois
d’humeur chantante, jovial, du genre de notre ami Loránd qui en composerait la
musique. Après de longues heures d’hésitation, de disputes, de rires et de bons
vins, ils ont convenu de se retrouver le jeudi suivant, d’ici là notre ami Imre
inventerait une intrigue, peut-être même deux pour qu’on puisse choisir –
pendant ce temps Monsieur le directeur Sebestyén ferait des comptes, comment répartir
le travail et les recettes – puis trois petits tours et hop-là ! On
pourrait s’y mettre.
Le trio de comploteurs se réunit ponctuellement à la
date convenue. Sebestyén attaque après le quatrième verre : alors, Imre,
raconte-nous ce que tu as pondu. Imre Farkas s’exécute vaillamment, il récite
trois pimpants sujets d’opérette qu’il a conçus – intrigue, action, tout était
là, découpé en actes, même les scènes à effets étaient spécialement signalées.
Sebestyén apprécie les trois sujets. Ils se tournent
vers Loránd, ils demandent son avis, lequel retenir. Loránd acquiesce très
positivement mais ne répond rien, il fixe le sol devant lui, les yeux rêveurs,
perdus. Ils le pressent de se déclarer ; il gratte sa volumineuse
chevelure, puis se met à parler lentement, d’une voix traînante, comme à
lui-même, les yeux fixés au loin.
- Tu sais, mon vieux… C’est très beau… Tu nous
exposé trois jolis contes de fées. Tous les trois sont taillés sur mesure pour
ta plume immaculée, bien faite pour bercer les cœurs des jeunes filles… Ce
serait magnifique si tu les écrivais… Mais… Je te le dis franchement, ce n’est
pas à ça que j’avais pensé.
- Ah bon, dis-nous à quoi tu avais pensé,
camarade.
- Si je le savais… À quelque chose, à quelque
chose de vrai, qui serait à la fois
un conte et la réalité, mais plutôt réalité que conte. Une chose qu’on n’aurait
encore jamais tentée nulle part, tu vois, que personne n’aurait jamais essayé.
- Hum… donc… tu veux dire que mes sujets ne
sont pas assez originaux ?
- Mais si, ils sont beaux, ils sont bons, ils
sont drôles et ils sont originaux. Mais tu sais – ce n’est pas la vraie vie,
voilà.
Ambiance pénible. Géza, se racle la gorge,
embarrassé, Imre se tortille, incertain. Court silence. Loránd Fráter soupire,
fixe la pointe de ses pieds, esquisse un sourire rêveur. Puis il pose une main
conciliante, consolatrice sur le bras d’Imre – et comme sous l’emprise d’une
vision, comme s’apprêtant à dévoiler le grand secret de sa vie, il se lance
dans un aveu, d’une vois saccadée.
- Tu sais quoi… Je vais vous dire ce dont
l’autre jour je ne voulais pas vous parler. J’ai un sujet – depuis dix ans je
le tourne et retourne dans ma tête, je le couve dans mon cœur, je le rêve dans
mon sommeil, je le déplie pendant la journée. Je n’ai jamais songé à le
réaliser – je ne suis pas écrivain ; mais maintenant que vous me l’avez
arraché… Eh bien, mon vieux… On pourrait peut-être le faire. Je ne ferai que
fournir le sujet – tel qu’il a poussé dans le pré comme une pâquerette – et toi,
avec ta plume enchanteresse et musicale tu le mettrais en textes.
Les deux
amis regardent Loránd à demi-émus, à demi-stupéfaits. Eh bien, sapristi, on ne
rigole plus. Ça fait dix ans qu’il nous cache un sujet d’opérette dont il n’a
parlé à personne, et par rapport auquel nos trois sujets originaux ne sont que
des petites amusettes conventionnelles. Il revient en un éclair au cerveau
d’Imre qu’après tout Imre Madách aussi a porté en lui pendant de longues
années, trimbalé en tête le fardeau d’une unique pièce, et personne ne pouvait
se douter que ce qu’il mijotait était une œuvre gigantesque : personne ne
soupçonnait en lui le génie.
Ils se
mirent à parler tous les deux ensemble, avec émotion,
respect.
- Dis-nous,
Loránd.
Et Loránd
fixa le sol et se mit lentement à parler comme en transes :
- Eh
bien… Je veux bien… Écoutez donc. Je vous l’expose comme si je vous disais un
conte, un conte qui a poussé dans mon cœur.
Les deux
amis écoutent, tendus.
- Voilà…
Dans cette pièce il était question de ce que… Qu’il était une fois un jeune
homme.
Silence
total.
- Il
était une fois un jeune homme – n’importe qui, peu importe.
Attente
figée à couper la respiration.
- Peu
importe qui – n’est-ce pas ?
- Oui,
oui… Continue.
- Eh
bien, ce jeune homme… ce n’importe quel jeune homme dont j’ignore tout, même le
nom, ce sera à toi de lui inventer un nom, mon vieux…
- Bien
sûr, bien sûr, vas-y… dis-nous…
- J’y
viens, j’y viens, justement j’essaye. Alors vous savez – ce jeune homme… Ce
jeune homme, il aimait une fille.
Pause.
Les deux amis attendent bouche bée, les yeux écarquillés. Notre ami Loránd tape
du poing sur la table, puis il enfonce ses deux mains dans sa vaste chevelure,
il s’accoude sur la table devant lui et pousse un grand cri déchirant :
- Il
a tant aimé cette fille… Tu sais… Tant aimé… Il l’a aimée tant… Mais tant…
Pause.
Les deux amis attendent, n’osent pas intervenir. Finalement Imre se lance,
fébrile, pressant :
- Et
alors… ? Et alors… ?
Notre ami
Loránd lève la tête, fièrement, les yeux fulgurants.
- Comment
ça et alors ?
- Que
s’est-il passé après ?
Notre ami
Loránd le toise avec indignation.
- Qu’est-ce
que j’en sais, moi ? Je ne suis pas écrivain. Le reste te regarde, c’est
ton boulot de mettre les détails en paroles.
La
personne avait rapporté cette anecdote très savoureusement, nous nous tordions
de rire. Plus tard, en y repensant, je l’ai trouvée toujours amusante, mais
plus aussi risible. Toutes les fadaises que l’on raconte sur les grandes
questions de la théorie de la création, sur le sujet, me sont
venues à l’esprit. Qu’on ait un sujet ou qu’on n’en ait pas, ce qui compte ce
n’est pas le quoi, mais le comment. Je peux résumer le sujet comme
il me plaît, non seulement avant,
mais aussi a posteriori, quand
l’œuvre est déjà achevée. À première vue il nous semble comique, n’est-ce pas,
que notre ami Loránd trouve que c’est un sujet magnifique, ce vécu choyé au
fond de son âme sur la fille que le jeune homme a tant aimée. Pourtant personne
ne peut contester qu’en fin de compte Hamlet
par exemple n’est qu’un jeune homme exalté qui a tant aimé son père – ou
l’histoire de Raskolnikov résumée en une phrase n’est
qu’une vulgaire et simple petite histoire policière, même pas très compliquée.
Le sujet, si je raisonne, réside en
effet dans ce "tant… Mais tant", et non
dans la relation de la jeune fille avec le jeune homme.
Là où ça
cloche, c’est que ce "tant…
Mais tant", ce sujet de pièce et sujet de poème et sujet de
tableau et sujet de sculpture totalement original et unique est si singulier
que seul peut l’élaborer celui "à qui il
est venu à l’esprit".
Le soir
j’ai traduit dans ma tête le célèbre poème de Goethe, celui qui commence par Wer nie sein Brot
mit Tränen ass
– tout en méditant comme souvent sur ma langue maternelle. Pour mieux comparer,
je recopie ici l’original, puis la traduction.
Wer nie sein Brot mit Tränen ass,[4]
Wer nie die kummervollen Nächte
Auf seinem Bette weinend sass,
Der kennt euch nicht, ihr himmlischen Mächte.
Ihr führt in’s Leben
uns hinein,
Ihr lässt den Armen schuldig werden
Dann überlässt Ihr ihm der Pein;
Denn alle Schuld rächt sich auf Erden.
Maintenant
la traduction[5] :
Celui qui
n’a jamais mangé son pain mouillé de larmes,
Celui qui
pendant des nuits d’anxiété
N’est pas
resté pleurant assis sur son lit,
Celui-là
ne vous connaît pas, ô puissances célestes !
Vous nous
faites entrer dans la vie !
Vous
laissez le malheureux devenir coupable,
Puis vous
l’abandonnez à la souffrance !
Car toute
faute s’expie sur la terre.
Alors,
indépendamment du fait de savoir si je suis oui ou non satisfait de la beauté
de la traduction, je veux mettre l’accent seulement sur la fidélité au texte ; je prétends qu’on y retrouve bien les
pensées et d’ambiance de l’original allemand. Je suis étonné de constater qu’en
les comparant, le même contenu incite le traducteur à
choisir une matière finie passablement différente, non pas à cause des mains
liées par la forme, les rimes et le rythme (ces contraintes ne sont nullement
aussi fortes que le croirait le profane), mais par les contraintes de l’esprit
de la langue d’arrivée. Je découvre avec étonnement que malgré tous les efforts
pour exprimer une pensée purement philosophique avec des moyens dépouillés,
dépourvus de fioritures superflues, la langue d’arrivée présente quand même des
quantités d’images effectivement incontournables. Dans chaque langue souvent
une autre image exprime la même idée.
Je
prétends qu’une des langues les plus
dramatiques, les plus épiques de
l’univers est le hongrois, riche d’une multitude florissante d’images colorées,
de sève montante d’une mémoire archaïque et sensuelle. Nos poètes épiques
classiques le prouvent dans la belle métrique de leurs épopées. Nos traductions
de Shakespeare le prouvent également, et elles nous remplissent de promesses –
qu’adviendra-t-il le jour où toutes ces merveilleuses possibilités de notre
langue produiront le véritable théâtre hongrois ?