Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
arabesque
46e
dimanche
Qu’as-tu
produit aujourd’hui ? Toujours rien ? Bref, tu as paressé, pourtant
tu ne l’ignores pas : nulla dies sine linea.
Si je
n’ai pas écrit, c’est peut-être justement parce que j’avais trop à écrire.
J’étais trop plein, mon feu intérieur me faisait cracher de lourdes masses d’une lave brûlante et sale – j’ai dû
mobiliser toute mon énergie pour la retenir, qu’elle ne fasse pas éclater son
récipient, que ce qui n’est pour le moment qu’une pensée ne devienne pas une
action prématurée.
Mon activité aujourd’hui a consisté
à ne pas travailler. Ça m’a fatigué davantage que si j’avais travaillé.
À Copenhague les défenseurs des
animaux ont déposé une requête pour la libération des fauves du zoo. Souhait
légitime. Priver des êtres vivants de leur liberté est illégitime – mais
pourquoi appellent-ils cela défense des
animaux ? Il s’agit à mon sens d’un peu plus : c’est plutôt le parti des animaux, et cela mériterait
une requête pour la défense des humains : qu’il soit permis aux hommes, le
temps que les fauves gambaderont en toute liberté dans la ville, de se réfugier
dans les cages abandonnées.
Au demeurant un grand débat s’est
tenu sur cette affaire, il y a eu de nombreuses interventions,. Le lion n’a
exigé pour lui qu’une petite part insignifiante de ce monde extérieur qu’ils
devront se partager – juste la part qui légitimement lui revient, puisqu’il ne
voudra pas toucher à ce qui appartient à autrui, il se contentera de la part du
lion. La girafe s’est levée et s’est contentée de dire : Messieurs, je
serai brève. Le chien a renoncé à tout, il est piétiste : être écouté au
paradis lui suffira. En avant, mon cher, s’est écrié le crabe avec
enthousiasme, pendant que l’hyène tonnait contre le conservatisme. Le perroquet
a exprimé des réserves concernant le rôle du clergé et a proposé l’espéranto
comme langue officielle de la communication entre les hommes et les animaux. Le
crocodile a ri jaune et l’ours s’est fermement élevé contre le charleston.
Eh oui, un certain chaos, des
signes de dislocation – pas étonnant que les penseurs se mettent à penser et
les critiques à trouver notre siècle critique. Spengler[1] prédit une nouvelle Atlantide, et
annonce les derniers soubresauts d’agonie de la civilisation chrétienne. Un
livre hongrois très intéressant, l’histoire des civilisations intitulé
"Vers un nouveau Panthéon" de Pál Ligeti[2], va encore plus loin. Son système
de vagues, en alternant les phases de l’architecture, de la sculpture et de la
peinture, fait ressortir sa loi d’association et de dislocation et parvient à
la conclusion étonnante qu’en réalité nous n’approchons pas de la fin d’une certaine civilisation, mais des
derniers jours de toute l’histoire des civilisations, de l’acte ultime d’un
grand drame historique dont le premier était l’Égypte, le second Rome et
Athènes – et que l’acte présent, le dernier, est Londres et New-York. Ensuite
commencera un nouveau drame totalement inconnu qui nous sera complètement étranger.
Ce qui manque encore, c’est un
métaphysicien qui reconnaîtrait la triple loi dans l’unité des vagues plus
grandes que les vagues sans cesse grandissantes. Dans ce système il
appliquerait à très grande échelle, à l’histoire de l’univers cosmique connu
aujourd’hui, l’analogie reconnue à petite échelle. À l’époque de l’architecture correspondrait une ère créatrice, la création du cosmos connu par nous les hommes, avec ses
bouillonnantes taches nébuleuses, ses galaxies et ses systèmes solaires en
gestation. À l’époque de la sculpture
correspondrait le temps de la mise en
forme, lorsque la matière se durcit, devient astres, planètes et soleils,
se couvre d’une croûte et prend forme. Enfin à la troisième époque, celle de la
peinture, correspondrait l’apparition
d’une vie organique à la surface de
la croûte, avec ses couleurs bariolées et sa diversité spécifique, et enfin
l’homme, dernière œuvre "impressionniste" de la force créatrice
déclinante de Dieu, l’homme qu’il a créé "à sa propre image", pour
son propre amusement, en souvenir à laisser à un autre dieu qui créera un
nouveau cosmos à la place de l’ancien.
Un jour, dans mon désespoir, j’ai
qualifié l’homme de tumeur de la terre et la vie de maladie de l’existence. Je
le répète, j’étais d’humeur amère ce jour-là. En tout cas il est étrange que
cette philosophie et cette métaphysique qui cherchent la loi quelque part dans
le monde extérieur, en dehors de l’homme,
parviennent nécessairement au même résultat.
Ou voyons par exemple ma barbe.
J’ai compris hier que la barbe d’un
homme qui se rase quotidiennement est un moyen naturel pour mesurer le temps.
Grâce à mon sens du toucher, le matin, en me tripotant le menton j’arrive à peu
près à déterminer s’il est encore tôt ou si j’ai dormi longtemps. Si par
exemple, au cours d’une randonnée, je tombais dans un ravin et perdait
connaissance (supposons que j’aie aussi cassé ma montre), en reprenant mes
esprits, c’est de ma barbe que je pourrais constater si j’ai été inconscient
plusieurs jours ou seulement quelques heures.
Mais oui c’est comme ça.
Il est aussi possible de
reconnaître le caractère du visiteur sur sa façon de presser le bouton de la
sonnette. Le mendiant l’effleure à peine – en cas de nécessité il lui serait
possible de nier qu’il a sonné, la sonnerie se serait enclenchée soudain d’elle-même.
Je reconnais chacun de mes trois fils à leur façon de sonner, elle reflète
mieux leur caractère et leur destin futur qu’une analyse graphologique ou les
lignes de la main. L’aîné est calme et courtois, le cadet impatient et
agressif, le troisième joyeux et drôle. Il existe des sonneries vaniteuses, des
sonneries insolentes, d’autres menaçantes ou encourageantes. Le facteur sonne
autrement quand il apporte un mandat ou quand il remet un avis de paiement. Il
existe des sonneries désespérées qui sont comme un grand cri, elles provoquent
un silence total et l’on n’ose pas aller ouvrir – le Drame se tient là,
derrière la porte et le canon d’un revolver pointera si on ouvre – est-ce la
Mort qui attend dehors ou pire encore : personne ? Ça a sonné tout
seul.
Ce matin en montant à ma rédaction,
dans la cage d’escalier, entre deux étages j’ai ressenti un petit frisson dans
le dos. Mon regard grimpait les marches avec moi et j’ai remarqué que le tapis
était bien usé. Pendant un moment je n’ai pas su ce qui me mettait de mauvaise
humeur – puis j’ai compris que cela faisait exactement vingt ans que j’avais
monté cet escalier pour la première fois – c’était alors un tapis rouge
flambant neuf, à peine installé. Mais c’est impossible… C’était hier… Je me
rappelle très bien le motif de ma venue… Les mêmes projets, désirs, ambitions,
problèmes, espoirs et humeurs qui font qu’aujourd’hui aussi que je suis ici, au
nom desquels je dois ici et maintenant, très vite, en moins d’une heure ou en
quelques jours régler ceci ou cela… Pour ensuite enfin m’atteler au Grand
Projet… À cause duquel j’accepte de solder ces petites démarches transitoires,
pour en finir très vite, au plus vite … Encore un ou deux petits trucs… Et ce
troisième, mais vite, vite Docteur, vite Monsieur le Rédacteur, vite mon petit,
finissons-en, vite ce café, Garçon, vite Alfred pas tant de savon… Mais vite,
vite, pourvu que cette nuit se termine, pourvu qu’il fasse jour, pourvu que la
nuit tombe, pourvu que cette corvée soit derrière moi, pourvu que le procès
prenne fin, pourvu que le train parte, qu’il arrive… Si je pouvais enfin la
voir, si elle arrivait enfin, si je pouvais enfin l’embrasser… Si elle partait
enfin, que je ne la voie plus…
Quelle folie ! En réalité,
quand tout cela arrive, quand le rédacteur a tout arrangé, quand la chose est
derrière toi, quand on a apporté le café, quand on a fini de te savonner, quand
le matin est venu, et le soir est venu, quand ton désir s’est accompli, quand
la corvée est derrière toi – ce n’est pas la vie, mais c’est un mal plus grand
que tous les maux, la mort dont tu es plus près d’un pas.
Entre-temps, dans le tram, j’ai
repensé à ce poème de Heine, du Livre de
Lazare. Il l’a écrit dans la dernière année de sa vie.
De mémoire :
Laisse là les paraboles sacrées,
Laisse là les pieuses
hypothèses ;
Essaie de résoudre sans ambages
Ces infernales questions.
Pourquoi le juste se traîne-t-il
sanglant,
Misérable, sous le fardeau de la
croix,
Tandis que le méchant, heureux,
triomphateur,
Se pavane sur son fier
coursier ?
À qui en imputer la faute ?
Notre Seigneur n’est-il pas tout
puissant,
Ou bien est-il lui-même l’auteur de
ce désordre ?
Ah ! Ce serait lâche.
Questions que nous nous répétons
sans cesse,
Jusqu’à ce qu’on nous ferme la
bouche
Avec une poignée de terre ;
Mais est-ce là une réponse ?[3]