Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
je circule À pest comme un Étranger
47e
dimanche
Un minibus de douze places stationne place de la
Redoute. Flânant dans cette chaleur accablante autour du Hangli[1],
j’observe avec étonnement comment il se remplit lentement – des femmes et des
hommes y montent, ce n’est pas une société, ils n’arrivent pas ensemble,
d’ailleurs ils ne se parlent pas. Un monsieur à pince-nez, trois jeunes filles
en chapeau jaune et deux dames étudient une sorte d’imprimé. Un jeune homme,
genre étudiant, prend des notes dans un carnet. Un autre jeune homme agité
explique quelque chose près du véhicule.
Le Budapestois est curieux. Je vais
aux nouvelles. Tout à coup l’agité m’aborde et me demande en anglais où est mon
ticket. Je lui murmure quelque chose d’une voix un peu nasale dans un anglais
approximatif. Ah bon, dit-il, vous l’avez pris là-haut, au bureau, c’est bon,
montez.
J’y vais, pourquoi pas.
Je monte à côté des trois jeunes
filles en chapeau jaune, je me dis que je finirai bien par apprendre d’elles où
nous allons et ce que me voulait ce monsieur anglais. Les jeunes filles sont
assises le dos droit. Le temps est doux ce matin, leur dis-je, souriant et
courtois. Ne sauriez-vous pas par hasard ce que me voulait cet angliche ?
L’une des filles me toise avec
bienveillance, elle ne répond pas, elle se tourne vers sa voisine et lui dit en
anglais que je dois certainement être italien, c’est pour ça que je parle turc.
En même temps l’agité crie vers l’arrière : « On peut y aller,
Spitzer, bon sang, on crève de chaud ! »
Le bus démarre.
L’agité s’élance d’un saut à côté
du chauffeur et au même moment se met à débiter. « Ladies and Gentlemen, that’s the most fashionable tea-room of Budapest, Gerbeaud. Meine Damen und Herren, das ist die eleganteste
Konditorei von Budapest, Gerbeaud. Signore et signori, questa è la più elegante pasticceria
di Budapest, Gerbeaud[2] ». ,
Il parle sans arrêt comme un
automate, il répète tout, trois fois, en trois langues, mais en continu et sans
césure, une phrase unique. Au début de la phrase cinq personnes l’écoutent, au
milieu quatre, à la fin trois.
Étant quelqu’un de perspicace, je
perçois vite la situation. Je me trouve parmi des étrangers auxquels le Bureau
de Tourisme fait visiter Budapest. Cocasse, mais tant mieux. Ça me permettra au
moins de mesurer l’effet que fait Budapest à ceux qui la voient pour la
première fois, et mesurer aussi l’effet qu’exercera sur moi leur première
impression, je pourrai l’observer en secret. Il suffit seulement de ne pas me
trahir. J’ai déjà entendu parler des étrangers de ma ville natale, mais sans
savoir quelle en était la part de courtoisie. Or cette fois je suis parmi eux,
l’un d’entre eux, ils parlent avec moi comme entre eux. Le frisson de
l’espionnage m’envahit. Je sors un carnet. Je suis suspendu aux lèvres du guide
avec recueillement, j’acquiesce, je prends diligemment des notes, je griffonne
dans mon carnet toutes sortes de charabias, pendant que mes deux oreilles
écoutent dans deux directions.
Nous nous arrêtons devant la statue
d’Andrássy, nous descendons. Je suis partout devant, je note, je hoche la tête
avec enthousiasme. Please,
je fais l’important auprès du guide avec mon carnet ouvert à la main, it is a monument,
isn’t it ? Yes, immediately,
dit-il, et il me toise avec un apitoiement mêlé de dégoût, je dois être un
anglais très futé, pense-t-il, j’ai tout de suite remarqué que c’était une
statue, je ne m’en laisse pas conter. Puis il se met à expliquer les bas-reliefs latéraux du
monument. Je me sens un peu honteux – depuis mes cinq ans j’ai dû passer au
moins mille fois devant cette statue d’Andrássy, j’ai sûrement dû lever les
yeux sur les bas-reliefs sans jamais me demander ce qu’ils représentaient –
tiens en effet, c’est Bismarck ! Et celui-ci, c’est Deák ! Et voici
la reine Erzsébet ! Mon admiration devient un instant sincère, tellement
sincère que je suis à deux doigts de me trahir – le guide enregistre mon
enthousiasme d’un air soupçonneux.
On fait notre entrée dans le
bâtiment du Parlement. Courtes exclamations admiratives derrière moi, à côté de
moi, pendant que nous gravissons l’escalier d’honneur. Ça, c’est vraiment beau.
Marvelous, isn’t
it ? M’interpelle dans mon dos une des
jeunes Anglaises. Enfin ! Ah oui, c’est juste, en Amérique ce sont
toujours les femmes qui s’adressent aux hommes, les hommes doivent attendre.
Deux minutes plus tard Miss Reynolds apprend de moi que je suis un commerçant
bulgare, je suis à Budapest pour la première fois. J’apprends à mon tour
qu’elles sont sœurs. De Chicago elles ont fait un petit saut pour un rapide
tour d’Europe. Elles étaient à Venise, elles sont arrivées à Budapest
avant-hier. Qu’est-ce que j’en pense de cette ville, hein ? Elle est
superbe ! Ai-je déjà longé les quais du Danube, suis-je déjà monté sur le
Mont Gellért pour avoir un aperçu panoramique ? Pas encore, je comptais y
aller demain. Oui, ne les manquez pas si vous voulez voir quelque chose de
vraiment magnifique, dit l’autre. Pour ma part, je réponds fraîchement, moi,
j’ai déjà vu Venise et le Lido du haut du Campanile… Ce n’est rien, dit la
troisième. Je lui réponds avec un peu de réserve, là vous exagérez… Il me
semble que vous vous enthousiasmez trop pour cette Budapest. Vous n’avez encore
rien vu, dit la plus jeune, si vous voulez, demain nous vous ferons découvrir
le quai du Danube. Volontiers.
Le guide nous décoche un sévère
regard d’avertissement pour faire cesser le bavardage. Voici le couloir de
l’opposition. « Qu’est-ce que c’est l’opposition ? » - demande
de façon inattendue le monsieur anglais à pince-nez. Le guide lui explique que
ce sont ceux qui sont contre le gouvernement.
Nous entrons dans l’hémicycle.
Notre guide passe au milieu, à la table de la Présidence, alors que nous
prenons place dans les rangées (je demande à Monsieur Gyula Gömbös[3] de me pardonner, une fois assis,
j’ai remarqué que j’avais occupé sa place – en revanche je fais dire à Monsieur
Iván Héjjas[4] par la présente qu’il peut se
sentir honoré car Mademoiselle Reynolds qui a occupé son siège, est bien plus
jolie que par exemple Lendvai-Lehner[5]). Le guide grimpe en courant au
perchoir puis il redescend, il joue la scène où le député Kovács a tiré sur
Tisza[6] et il montre l’impact des balles.
L’épisode raconté ainsi en trois langues me paraît un peu grotesque – comme si
trois attentats avaient été successivement perpétrés contre le pauvre Tisza par
trois Gyula Kovács, un Anglais, un Allemand et un Italien, dans les mêmes
termes, pendant que Tisza restait tranquillement, avec résignation, dans son
fauteuil de président. Mais lorsque j’observe l’Anglais assis à côté de moi, je
perçois brusquement à travers ses yeux le tragique violent de l’événement qui
surgit dans l’imagination étrangère, revêtu de son exotisme historique et
géographique. Il écoute, les yeux écarquillés – une image trouble et romantique
se rassemble à partir de ses connaissances lacunaires : des chevaux
galopant dans le sable des pusztas, avec des cravaches, des pelisses d’apparat,
de la musique tsigane. Il doit imaginer ce Gyula Kovács vêtu d’une chemise à
manches évasées et d’un chapeau orné d’un bouquet de stipes – une fois dans le
couloir il saute de son cheval, il brandit sa carabine en criant :
« qui est le plus costaud dans cette taverne ? » il bondit au
perchoir, pendant que le juge, le Président de la Chambre, tapote sa pipe.
J’ai pour voisin de l’autre côté un
monsieur allemand qui analyse le cas plutôt sous l’angle du bon sens et de
l’honneur. « Na, Gott sei dank, wenn
ihm nur nichts
passiert ist[7] », note-t-il soulagé, quand
il apprend que Tisza a échappé aux balles ce jour-là. Puis il note
soigneusement quel jour de quelle année la scène a eu lieu pour bien la
retenir. Na, wenn ihm
nichts passiert ist, répète-t-il encore.
Nous sortons sur la terrasse. Que
dites-vous de ça ? Dit triomphalement Mademoiselle Reynolds de Chicago,
quand les deux branches du Danube se découvrent à nos yeux – avez-vous déjà vu
quelque chose d’aussi beau ? Vous avez raison, Mademoiselle, je dois
reconnaître que c’est grandiose. Ah oui ? Attendez un peu, on va
maintenant à l’île Marguerite, vous serez étonné – nous trois y étions hier,
vous savez, il y a une source d’eau chaude… Une eau si sulfureuse, que si vous
jetez quelque chose dedans l’objet se pétrifie. Vraiment ?! (Tiens, ça, je
l’ignorais, pourtant j’ai passé trois fois des vacances sur l’île
Marguerite !).
Sur l’île les trois demoiselles de
Chicago prennent mon éducation en main. Constatant que je ne comprends pas
parfaitement les explications trop rapides du guide, elles me les retraduisent
gentiment en un anglais plus simple. Vous avez entendu ? Vous n’avez pas
bien compris ? C’était une princesse fille de roi, cette Marguerite, une
sainte – regardez bien cette pierre, c’est très particulier, elle a été
retrouvée ici sous des ruines, elle porte une très ancienne écriture secrète,
comme des hiéroglyphes. À cette époque les saints étaient à la mode. Gentlemen preferred
Saints, noté-je avec esprit. Elles rient. Ah, vous avez lu ce livre ?
Naturellement. Mais je vois que vous vous enthousiasmez beaucoup pour la
Hongrie. Que saviez-vous d’elle avant, de là-bas ? Ben – euh. Très beau
pays, Papa est passé par là pendant la guerre. Ils ont vu une pièce d’un
écrivain nommé Francis Molnár. He is a very clever
man. Vraiment ? Je tâcherai de la voir. Après la guerre le pays a été
passablement morcelé. Dommage. Vraiment ? Vous avez peut-être raison, Miss
Reynolds, je n’y avais jamais pensé.
Vous entendez ? Ça, c’est la Andrássy street.
Une belle street.
Mais non, vous avez mal compris le guide, remarque une des demoiselles, ce
n’est pas l’avenue de l’empereur Vilmos mais Filmos, Filmos, c’est comme ça qu’il faut prononcer. On se croirait
à Paris. Elle est belle cette grande église – elle s’appelle Bazilika, qu’en dites-vous ? C’est beau, mais pourquoi
tournez-vous le dos au Boulevard ?
Moi, je préfère celle-ci ici…
Comment dites-vous ? Écoutez un peu le guide… C’est l’église protestante
de la Place Deák… Que dit-il, en quoi est-elle célèbre ? Allons… Pourquoi n’ajoute-t-il pas que c’est dans
cette église que j’ai été baptisé il y a une quarantaine d’années ?
Catastrophe !
Je me suis trahi. Je file sans
prendre congé.
Mais c’est vrai quoi ! Quel
guide nul ! Il fait visiter Budapest – et sa plus grande célébrité assise
juste derrière son dos, il ne la reconnaît pas.
Je suis vexé. Il
n’est intéressant que d’être une statue dans ce pays.
[1] Pavillon comportant à
l’époque un restaurant fameux, en face de
[2] Mesdames et
Messieurs : c’est Gerbeaud, le plus élégant salon de thé de Budapest.
[3] ¨Homme politique hongrois,
premier ministre dans les années 30.
[4] Militaire et député
d’extrême droite.
[5] Journaliste et député
d’extrême droite.
[6] István Tisza, premier
ministre, a échappé à un attentat en
1905.
[7] Dieu merci, il ne lui est
rien arrivé.