Frigyes Karinthy : "Tout est autrement"
mon calepin
8e
dimanche
Je
feuillette mon calepin – quelques feuillets chiffonnés dans ma poche – et
soudain, prudemment, je suis pris d’une sorte d’hésitante pitié : pour
moi-même. Étrange, n’est-ce pas ? Ce n’est pas mon genre de me plaindre.
Si j’ai un pépin, je m’en veux plutôt, je m’admoneste pour ne pas l’avoir
prévu, ou avoir espéré dans une paresseuse naïveté, être, moi, exceptionnellement épargné. Mais ces notes sont si pitoyables.
Un mot, lancé à la hâte, sans contexte – j’ai oublié d’ajouter à quoi cela se rapportait. Des nœuds à
mon mouchoir, je ne sais plus quand et pourquoi je les ai faits. Je devais me
trouver passablement agité le jour où j’ai écrit ce mot en oubliant d’y ajouter
une clé à l’usage de celui à qui il était destiné, en l’occurrence, moi à
présent. J’ai donc perdu tout lien avec celui qui l’a écrit – j’ignore qui
c’était, ce qui lui est arrivé, dans quel état d’esprit il se trouvait ce
jour-là, quels étaient le contenu et la forme de l’imaginaire, des sentiments,
dont la somme compose un instant donné le moi
de quelqu’un. Le quelqu’un en question m’est devenue un inconnu, un étranger,
tout ce que je peux supposer c’est qu’il a dû souffrir puisqu’il a appelé à
l’aide, il a lancé un mot, envoyé un SOS – et justement parce qu’il s’agit d’un
étranger qui n’est pas moi, je commence à avoir pitié de ce quelqu’un. Comme il
était pressé, comme ses lettres vont dans tous les sens ! Qu’il est
désordonné ! Personne pour veiller sur lui. Pourtant on peut supposer
qu’il a lui aussi été enfant, et sa mère, tant qu’elle était en vie, devait
souffrir de voir son fils, son enfant désordonné et négligé – oh, ça devait lui
faire sûrement plus mal à elle, qu’à l’enfant le petit bobo qui le faisait
souvent pleurer.
Désormais je tâcherai d’y penser. À ce que tout le
monde a quelqu’un, une mère à qui sa souffrance fait plus mal qu’à lui-même. Et
si je n’arrive plus à me plaindre pour moi-même, je tâcherai au moins de
plaindre en moi le fils de ma mère.
Je me
rappelle quand même, confusément, la signification de quelques mots. Celui-ci
par exemple : mots croisés.
Apparemment
c’est justement ça, qui m’a rappelé
ma vie agitée, c’est par là qu’il m’est venu à l’esprit que je n’ai jamais pu
mener une vie régulière, ce qui serait pourtant une condition pour une création
sérieuse et durable, une construction par l’écriture. Quelqu’un m’a demandé en
passant s’il y a quelque chose, et si oui quoi, que je considère comme mon
message, mon programme, ma découverte, ma Doctrine, ou si vous préférez, ma
conviction ou mon Enseignement, ou je-ne-sais-pas-quoi, dont la communication
m’importait tant que je suis devenu et resté écrivain. Et il m’a prié de le lui
résumer. Vous ne l’avez pas compris tout seul, lui ai-je rétorqué, avec tout ce
que vous avez lu de moi ? Il a timidement haussé les épaules. Et
maintenant je me pose la question : est-ce sa faute à lui ou la
mienne ?
Cette
expression : mots croisés, signifie qu’elle nous revient à tous les deux.
En effet, j’ai bien une foi et une religion, je suppose les avoir, mais je n’ai
pas eu l’occasion de proclamer le Credo et le Notre Père et le Discours sur la
Montagne de cette religion de façon plus cohérente que les bienheureux martyrs,
et ceci peut-être parce qu’apparemment j’avais et j’ai une foi particulière
pour le martyre aussi. Pourtant, j’ai toujours balbutié quelque chose, mais le
sens en est si bien dissimulé, si bien fragmenté en mots, presque en syllabes
et en lettres, dispersé dans tout le bric-à-brac que j’ai écrit, comme une
phrase ou un vers caché dans les mots croisés, que pour les trouver il faut
d’abord avoir résolu la grille.
Même moi
qui l’ai caché, je ne sais plus exactement où.
Ensuite
je lis : "Poésie".
Ça y est,
je me rappelle, j’ai noté cela le jour où quelqu’un m’a fait lecture d’un poème
dit "libre" par ailleurs très beau. Le poème m’a plu, je le lui ai
dit, pourtant il ne m’a pas vraiment échauffé. Vous n’êtes pas amateur de
poésie libre, a remarqué le poète, non sans une ironie polie. Pourtant… Et ici
suivirent quelques explications banales sur le dépérissement de la rime et du
rythme qualifiés de "contrainte". Dans ma défense, la solution s’est
présentée d’elle-même.
Écoutez,
pendant la lecture je cherchais ce que me rappelle donc ce poème libre dans la forme – car il me rappelle
fortement quelque chose, qui n’est pas un poème sans pour autant être de la
prose. Ça m’est brusquement revenu. Évidemment. Il y a des notes similaires
dans mon calepin – des notes dans lesquelles j’esquisse à la hâte, sous le coup
de l’inspiration, le thème du sujet à
écrire (mais rarement écrit). Ce genre de note ne se contente pas d’être une
brève allusion – j’ai l’habitude de fixer en détail, de façon complexe,
longuement, une masse d’associations d’idées, de sentiments, que l’inspiration
a fait jaillir – à chaud, encore sous l’emprise de l’emportement, puisque c’est
toujours l’emportement qui se choisit le terme le plus approprié. Ces thèmes,
sous forme de note, ressemblent étrangement à ces vers libres à la mode.
Ensuite si, rarement, je développe une de ces notes en un poème, ça donne un
contenu ordinairement moindre que ce que comportait la note – moindre, mais
plus substantiel, plus authentique et plus solide. Ce n’est pas d’être plus ou
moins soigné qui fait la différence –
croyez-moi, souvent je me casse plus longtemps la tête sur le mot que je mets dans la note, que sur celui que j’habillerai ensuite dans le poème. Vous
objectez que c’est un jeu indigne de voir le poète se préoccuper des rimes
plutôt que de chercher l’expression la
plus fidèle, la plus vraie, la plus sincère, comme le fait le poète de la
poésie libre lorsqu’il dévoile ses sentiments in flagranti[1]. Oui,
certainement ! Ce dévoilement in flagranti est
crucial – mais uniquement pour le poète ! C’est tout de même le poème, l’œuvre, l’œuvre achevée qui
compte, ce que le poète crée, les
éléments sensoriels et sensuels, en y ajoutant s’il le faut, la rime et le
rythme pour le jouisseur passif qui n’a pas ressenti ma passion, mais à qui il
convient donc de la faire ressentir –
et c’est là que commence la poésie.
Le vers
libre, genre poétique caractéristique de notre temps, du point de vue du genre,
n’est en réalité pas un poème proprement dit, seulement un thème de poème, une étude d’atelier, une esquisse (en l’occurrence
dans le cas qui nous occupe de mon état émotif) du vrai poème, que je ne peux
pas mettre en place puisque c’est précisément un de ses mouvements, une de ces
positions que je voulais prendre sur le vif. Bien sûr, mais l’art dans notre
époque peu clémente arrive rarement jusqu’à l’achèvement. J’irai plus loin, il
semble même oublier son rêve sur la création – comme s’il voulait liquider ce
genre de prétention, comme s’il organisait un solde de tout compte, il ouvre
grand la porte de l’atelier et laisse entrer les profanes curieux – voici
l’inventaire, tout doit disparaître, voici mes outils, mes pinceaux, mes
chevalets, mes esquisses, toute la cuisine du sorcier, prenez, regardez-les,
achetez-les, tout au plus offrant !
Dans la
peinture cette liquidation a duré une trentaine d’années – durant une trentaine
d’années le secret d’atelier en tant que curiosité était "à la mode".
Ce fut une invasion "d’esquisses de têtes", "études",
"grattages", "essais" – toute une génération a grandi qui a
commencé à oublier l’œuvre lui-même,
la grande composition – à la fin elle
en est parvenue dans sa désinvolture à ne plus comprendre les maîtres du passé,
s’est mise à les moquer, jusqu’à ce que cette liquidation coure à l’échec, et la faillite de la faillite lui porte un
coup à la tête, pour qu’elle s’éveille à la pauvre réalité et qu’elle comprenne
enfin ce qui est arrivé – on a démoli l’artiste et l’œuvre est resté en plan.
Il est à
craindre que nous en arrivions justement là dans la poésie, sauf si…
Car je
vois ici un autre mot sous le terme "poésie", je viens de le
remarquer, en petits caractères. "Parthénogenèse".
Que
diable voulais-je dire par là ? Parthénogenèse ! ça doit être une métaphore. La
parthénogenèse, autant que je m’en souvienne, est un terme d’entomologie, il
signifie un phénomène bizarre : chez certains insectes le mâle féconde à
la fois plusieurs générations successives. Les femelles
ainsi fécondées donnent naissance exclusivement à des animaux de sexe féminin,
et ces dernières continuent de se multiplier sans mâle. Cinq à six générations
semblables peuvent se succéder ainsi, des individus de plus en plus chétifs,
faibles, moins développés – la lignée finirait par périr sans l’intervention
d’un nouveau mâle qui fécondera l’espèce pour les cinq à six nouvelles
générations.
Quoi
qu’il en soit, cette métaphore est particulièrement bien trouvée pour la
poésie. Trois ou quatre générations grandissent dans le culte d’une haute
personnalité de la poésie qui leur a tout
donné – le contenu et la forme, fécondant simultanément trois ou quatre
générations de poètes. L’affaiblissement, le rabougrissement deviendront
manifestes à partir de la quatrième génération – c’est tantôt le contenu,
tantôt la forme qui perd sa vigueur – parfois nous avons l’impression qu’il
s’agit d’une crise de toute la poésie, on n’a plus besoin de poèmes, plus
besoin d’art, plus besoin de pensée.
Or en
réalité on est dans l’attente d’un nouveau poète, capable de donner une
nouvelle forme, un nouveau contenu et de féconder ainsi la poésie immortelle.