Frigyes
Karinthy : "Images animées"
"À la tÊte des bonnes non
rÉsiliÉes"
(Ballade Sécu)
Ou comment
faut-il l’appeler ?
Le titre, si je ne me trompe, est sorti sous
ma plume sous l’influence du poème allégorique de Ady[1] intitulé "À la tête
des morts", pas par hasard comme on va voir.
Le genre, je le reconnais, est original.
Tout au moins dans sa qualification.
Il est elliptique comme une ballade, au sens classique, ayant un objet, il se
caractérise par une stricte unité de temps et de lieu :
Budapest, aujourd’hui.
Au demeurant, moi j’aurais
trouvé plus heureux le langage formel des visions shakespeariennes.
Mais jugez vous-même.
Je tente de dormir, dormir comme
Édouard, Édouard, roi des
Anglais, a trotté tout le jour sur son cheval isabelle, voyons, se
dit-il que vaut…[2] le dernier volume de H.G. Wells dont je
dois rédiger un compte rendu, et de toute façon j’avais
trop de choses à faire, qui me rapportent peu.
Mais le sommeil ne vient pas.
Avant de me coucher j’ai jeté un
coup d’œil sur mon bureau où traîne mon courrier
à ouvrir demain (aujourd’hui je n’ai pas eu le temps), et
mon coup d’œil expert a repéré, derrière
l’enveloppe caractéristique de la Sécurité Sociale,
une mise en demeure officielle. Demain, demain, me dis-je, et un souvenir me
traverse l’esprit, celui de la précédente mise en demeure
que j’ai lue mais que je n’ai pas très bien comprise, qui
m’a seulement fait dresser les cheveux sur la tête, et m’a
fait dire que dans cette affaire je devais absolument agir, aller
jusqu’au bout du dossier, m’en occuper, téléphoner,
m’informer, contester, car comment l’entendiez-vous, Messieurs
Dames, que je vous devrais cinq cent soixante à titre de
prélèvement sur les domestiques, cuisinières ou bonnes
– pour l’amour de Dieu, pour une on devrait verser pour dix ou
quoi ? Combien vous croyez que j’ai de domestiques,
cuisinières ou bonnes à part la Piroska,
qui est une et indivisible en sa triple qualité, comme le Dieu des
Juifs, alors que voulez-vous avec ces cinq cent soixante ? Et ça
monte, ça monte depuis des années cette prétendue dette
– qui suis-je ? Salomon, roi de cinq cents coiffes blanches ? (elles n’étaient même pas blanches) ou le
héros d’une effroyable affaire de meurtre en série, un
sauvage à double visage, qui depuis des années découpe et
ensevelit ses bonnes à tout faire, d’ailleurs il en manque
déjà cinq cents, plus les intérêts ?
Il se peut qu’il y en ait eu cinq
cents, puisque ma femme en change assez fréquemment, mais elles sont
parties, elles sont toutes parties telles qu’elles étaient
venues ; à ma connaissance, il n’y en avait toujours
qu’une seule à la fois – sont
partis, tous les cinq cents, les cinq cents sont partis en chantant, ou sinon
en chantant[3] (n’a pas vraiment de raison de chanter
celle que l’on oblige à quitter une excellente maison comme la
mienne), mais sont bien partis en tout
cas, et aucun n’a pu crier vive Édouard[4], parce que de quoi pourrait-il vivre si la Sécu exige de lui cinq cent
soixante.
Tout ça c’est bien beau, mais
pour devenir fou j’aurai le temps demain, maintenant essayons de dormir
un peu.
Essayons de dormir, imaginons quelque chose
d’agréable, digne d’un poète, essayons de penser au
numéro de mon ticket de loterie, employons la méthode
Coué, répétons-nous qu’on le tirera, qu’on le
tirera, qu’on le tirera de plus en plus, de plus en plus près,
qu’on l’a déjà tiré.
Si c’était si facile.
Mais qu’est-ce que c’est que
cette ombre tremblante ici au bout de mon lit – il n’y avait pas de
rideau là-bas, que peut alors être cette blancheur
fantomatique ?
Mes cheveux se dressent – mais
c’est un fantôme.
Ah, je dis en tout cas, ah, ou même ugh, comme le
disent certains héros de Shakespeare dans des situations similaires
s’ils ont mauvaise conscience – ah, qui es-tu ?
Le fantôme acquiesce tristement.
Ne me reconnais-tu pas ? As-tu
oublié Panna ?
Panna, je chuchote effaré,
Panna, oui, je sais déjà… Il y a trois ans… Celle qui
a laissé tomber la soupière… C’est toi, Panna ?
Es-tu morte depuis ? Et si oui, pourquoi ton esprit hante-t-il ces
lieux ? Tu as bien touché tes gages, et on n’a même pas
retranché le prix de la soupière autant que je me rappelle.
Elle secoue la tête tristement.
Je ne suis pas morte, roi Richard, je ne suis
pas morte, mon Seigneur céleste ne m’a pas encore rappelée
à lui, je suis toujours en place – je suis morte seulement pour
toi.
Je suis pris de frissons dans le dos. Je
chuchote :
Mais si tu es morte pour moi, dis-moi
pourquoi je paye des taxes pour toi depuis trois ans ?
Le fantôme acquiesce sombrement.
- Dis-moi, roi Richard, m’as-tu
bien résiliée ?
– demande-t-elle d’une voix sifflante, et elle disparaît
l’instant suivant.
Je n’ai pas le temps de regagner mes
esprits, elle est déjà suivie d’une autre, et l’autre
par une troisième, elles défilent devant mon cerveau comme les
nuages ou comme des personnages sur l’écran… Elles se
suivent en une longue file spectrale, et je saute du lit, j’essaye de
fuir, au cas où… Mais toute la file me poursuit à travers
la campagne… Juci et Panna et Böske et Manci et la liste
recommence… Et sur chaque lèvre on lit une unique
accusation :
- Roi Richard, m’as-tu bien résiliée ?
N’est-ce pas que tu ne m’as pas résiliée ? Et
encore tu t’étonnes que pour l’administration nous soyons
toujours toutes à ton service, et tu dois payer les taxes !
Ha,
ha, en avant, sifflets, tambours, musique, sonnez clairons ! Je ferai
pendre le Lord-Maire ![5]
Je regrette, répond le Lord-Maire,
vous n’aviez qu’à les résilier. La Sécu
n’est pas tenue de savoir qu’elles sont parties.
C’est qui, la Sécu ?
– je chuchote une dernière fois avant de tomber dans un
engourdissement bienfaisant. – Sécu ? Il y en avait une autre
qui s’appelait Sécu ? Et je ne l’ai pas résiliée
non plus ?