Frigyes Karinthy : "Mon
journal"
le rire
Dans la rue je suis
arrêté par une affiche surprenante. En haut on lit :
« Le sage rieur ». Il propose des livres à
acheter. Au milieu un visage de profil – celui d’un homme bien
rasé, au regard méditatif, passablement morne – il ne
rappelle outre mesure ni Socrate, ni Democrite. Il rappellerait plutôt ma
personne. Tiens, c’est vrai. Mais, c’est moi !
Je le fixe avec émotion.
Bon, bon, je sais, c’est une réclame – il
ne s’agit pas de moi ici, c’est une affaire entre la maison
d’édition et le public, or entre eux ils parlent de moi comme il
leur plaît, ils représentent ma Modeste Personne comme ils
l’entendent. On a du mal à s’en mêler.
N’écoute pas à la porte quand on parle de toi– tu
n’entendrais qu’humiliation – c’est un bon vieux
conseil. Tant pis pour moi, il y a tant d’affiches partout, fallait-il
que je m’arrête juste devant celle-ci qui veut dire quelque choseà
tous sauf à moi. Le sage rieur au visage morne se détourne
nerveusement, avec impatience, d’un geste furieux de sa main il me fait
signe de déguerpir :
- Qu’est-ce que tu reluques, petit
imbécile ? Tu n’achèteras certainement pas ces livres.
Dégage ! Fais place au public sérieux et
méritant !
Bon, d’accord, sage rieur, c’est entendu, je me
tire, je déguerpis, avec au cœur un sentiment étrange. Pourtant
tu ne peux pas m’interdire de méditer sur les deux mots par
lesquels tu t’es désigné. Tu es bien effronté, ma
foi – où as-tu puisé ce courage ? Modestement installé
au coin de la place du marché, tu rameutes les curieux avec battements
de tambour braillards, tu t’émerveilles pour ta gaîté
et pour ta sagesse, je te regarde, je hoche la tête, j’aimerais
revenir vers toi sur la pointe des pieds, en rasant les murs, te souffler
quelques mots à l’oreille ; juste quelques mots, les mots de
ce jeune homme que – t’en souviens-tu ? – tu as
déjà rencontré et que, rappelle-toi, tu as oublié
plus totalement qu’avant votre première rencontre.
Mais cela est tout de même ton affaire. Et de toute
façon, je n’ai nulle envie de faire le sentimental, je voudrais
seulement te prévenir…
Es-tu sûr d’avoir bien choisi ces deux
mots ? Même de ton point de vue à toi, vulgaire et simpliste.
Sais-tu ce qu’est un sage ? Sais-tu ce
qu’est rire ?
N’insistons pas sur le premier. Nous devrions
l’être, toi ou moi, sages.
Mais le second…
Sais-tu ce qu’est rire ? Sais-tu ce qu’est
faire rire ? Sais-tu ce qu’est le rire ?
Mes questions naïves ne doivent pas t’étonner.
Me voici, moi ; tu as revêtu mon déguisement sur ce
marché, je suis arrêté ici et je t’avoue franchement
que c’est la première fois que je réfléchis :
que signifie vraiment "rire" ?
Ce qu’en général nous supposons
être son contraire, je pourrais en parler plus longuement. À l’âge
de vingt ans j’ai écrit une étude sur les larmes, les
pleurs. J’ai tenté d’y prouver que les pleurs sont une des
formes la plus intense, je dirai presque la plus perverse de l’ivresse
psychique et physique – les larmes, bien-être berçant,
plaisir grisant, dangereuse passion, luxure que nous commettons avec les yeux,
d’un vouloir inconscient, cherchant avec ruse l’accomplissement de
la jouissance au paroxysme duquel elle jaillit de nos yeux enflés.
Mais si les pleurs sont une ivresse voulue et
recherchée, un presque bonheur – qu’est alors le rire ?
Oui, qu’est-ce que le rire, demandé-je pour la
première fois, à l’âge de quarante ans, quand
j’ai deux fois l’âge que j’avais au moment où
j’ai découvert la source des larmes.
Ce n’est pas une chose aussi simple qu’on
pourrait le croire de prime abord. De quoi nous rions, le
comique, les esthètes, les explorateurs de l’âme et
même les naturalistes, physiologistes, biologistes ont beaucoup
parlé et beaucoup écrit. Les lois du comique sont à peu
près connues – nous connaissons grosso modo ce qui
déclenche le rire chez l’homme – chez l’homme seulement,
parce que l’homme est le seul de tous les animaux qui sache rire, tout
comme (étrange chose ! Un jour peut-être on en
connaîtra la raison !) seul l’homme peut se suicider.
Nous savons ce que c’est qui nous fait
rire – mais pourquoi rions-nous ? Qu’est-ce que cela
signifie ? Que se passe-t-il en nous quand nous rions ? Personne
n’a encore fourni de réponses rigoureuses à ces questions.
Le célèbre ouvrage de Bergson "Le Rire", malgré
son titre, ne proose une fois de plus qu’une théorie du comique,
sans aborder l’état physique et psychique dans lequel nous nous
trouvons pendant le rire.
Voici donc un terrain vierge, une page blanche dans
l’encyclopédie des définitions, des notions. Cela
mériterait qu’on y consacre des livres, mais si je m’y
prends bien, quelques observations en diront peut-être autant. Voyons un
peu :
Je commence par la fin, par le soupçon paradoxal qui
s’est fait jour en moi tout à l’heure, quand je songeais
à analyser les pleurs. On prend en général les pleurs pour
une expression de la douleur, et le rire pour celle de la joie, en partant de
l’expérience qu’un dommage subi nous fait pleurer et un
bénéfice nous fait rire ! Bien sûr, mais nous avons
négligé quelque chose. Le dommage ne provoque pas directement les
larmes. D’abord il attriste, et les pleurs atténuent la
tristesse. Ce qu’est la tristesse ? J’ai essayé de
répondre plus haut à cette question, maintenant j’ajoute
simplement que l’expression extérieure d’un visage qui
pleure, avec ses pupilles dilatées brillant dans le brouillard, les
lèvres à demi ouvertes, évoque aussi l’extase du
plaisir, la mimique bienheureuse que les peintres et les sculpteurs aiment
placer sur la figure des saints et des anges proches du paradis.
En revanche, qu’est-ce que je vois vraiment si je scrute
objectivement (donc sans rire avec lui) le visage de l’homme qui
rit ?
Une bouche péniblement tordue, des gencives
contractées en un spasme. Des yeux dissimulés derrière des
paupières enflées, des tempes ridées des deux
côtés.
Si je cherche les similitudes que m’évoque cette
expression, je suis forcé d’admettre que cela me rappelle surtout
un visage déformé sous l’emprise d’une forte douleur
physique. Lors d’interventions chirurgicales, on peut voir des personnes qui
dominent leur douleur arborer cette grimace : lèvres
étirées sur les dents serrées, yeux plissés. Il est étonnant que personne encore n’ait
remarqué à quel point l’expression de la victime soufrant
sur le banc de torture rappelle celle que nous connaissons comme celle du rire
ou du rictus, alors qu’elle est l’expression typique d’un
homme à l’agonie – ce qu’on appelle le faciès
hippocratique attire notre attention sur cette ressemblance. Enfin,
une image pour terminer, le symbole final de toute horreur et toute panique,
l’emblème irrévocable de la mort– la
tête de mort, avec sur son visage le large rictus manifeste, ferme,
explicite – définitif, figé pour
l’éternité.
Terrifiant, n’est-ce pas ? C’est pourtant
comme ça. Ajoutons maintenant le bruit du rire,
les hoquets haletants, rapides, éructés de la gorge – et
voici le paradoxe :
À l’opposé de la volupté des
pleurs, on est acculé au supplice du rire.
C’était jusqu’ici une image
extérieure ; ce que nous en avons déduit, pourrait sembler
pure impression, spéculation arbitraire ! Voyons ce qui se
déroule à l’intérieur de
l’homme qui rit.
Physiquement, le rire est
physiologiquement facile à définir. Le diaphragme se contracte,
il essaye par ses spasmes d’inverser la direction normale des mouvements
dits péristaltiques de l’estomac. Les poumons
compensent par des expirations rapides les hoquets qui en résultent.
Qu’est-ce que cela rappelle ?
Hélas on ne peut que constater que cela rappelle
étrangement un léger vomissement – le pénible
état physique où l’estomac, n’arrivant pas à
digérer des substances impropres ingurgitées, tâche de
s’en libérer par la voie la plus courte, en rejetant par la bouche
ce que cette bouche n’aurait jamais dû avaler. Ce processus,
surtout chez des sujets nerveux, démarre même si la
substance indigeste n’est pas effectivement entrée dans
l’estomac, c’est seulement son image qui s’est
projetée dans l’esprit, la crainte qu’elle puisse y
entrer – ou même pas son image, seulement son
évocation : c’est déjà suffisant pour nous
faire vomir ou au moins nous retourner l’estomac. Cette nausée,
cette réaction à l’évocation
désagréable parvenue à la conscience, nous l’appelons
couramment haut-le-cœur.
Voici donc un premier constat accablant, le premier lien
qu’offre une analyse comparative du rire ; elle conduit à
creuser davantage, à viser le substantiel.
Par son origine végétale et animale
l’instinct humain approche tout objet du monde avec une tendance à
l’ingurgiter – à l’instar de son ancêtre commun,
le protozoaire unicellulaire qui tout simplement s’aplanit et entoure,
ingurgite les corpuscules rencontrés sur son chemin. Physiquement cette
tendance se réalise dans le manger et le boire – et psychiquement
dans l’effort de vouloir connaître, autrement dit assimiler
dans son esprit, tout phénomène, toute relation, tous les tenants
et aboutissants du monde extérieur, comme une réalité
absorbable.
Ayant compris au cours de l’évolution
qu’une partie des objets engloutis est cause de désastre et de
mort, un mécanisme de défense s’est formé pour le
tri, la sélection. Le fonctionnement physique de ce
mécanisme est réglé par le haut-le-cœur et son
fonctionnement psychique par la peur. Nous sommes
dégoûtés des substances nuisibles à notre corps,
nous craignons les notions nuisibles à notre psychisme – la peur
et le dégoût nous retiennent de les absorber : de
digérer le poison ou accepter pour réalité l’invraisemblable.
Pour l’heure, sur ce point, comme ce n’est pas un
livre que je veux écrire, nous pouvons arrêter notre forage
engagé vers la racine des choses. Nous avons trouvé une
continuité directe entre deux émotions purement animales, le
dégoût et la peur, et une manifestation purement humaine.
Dégoût et peur – c’est de ces deux affects
désagréables qu’est né, après
évolution et raffinement, jusqu’à devenir
méconnaissable, l’état d’âme qui nous conduit
au rire. (Il nous y conduit – car nous voulons pleurer, mais nous sommes
forcés de rire.) Au cours de l’évolution cet
emportement a reçu des signes contraires, au moins superficiellement
– d’un sentiment désagréable il est devenu
apparemment agréable.
Le rire, nous le souhaitons et l’exigeons alors que
nous haïssons et refusons les pleurs.
Pourtant, encore une fois, quelle est donc l’essence du
rire ?
Nous sommes désormais en mesure de répondre.
Notre conscience affamée étale au grand jour
tous les orifices des organes sensoriels vers le monde extérieur. Elle
s’efforce avidement de ramasser, connaître, comprendre et lier
logiquement (absorber, digérer) tout ce qu’elle trouve sur son
chemin. Transformer le mal en bien, le laid en beau, l’insensé en
raisonnable.
C’est alors qu’arrive
quelque chose qui se refuse absolument à cette transformation. Une chose, un événement, un symptôme,
n’importe quoi qui tenacement et obstinément résiste
à l’ambition d’en faire un composant organique de la raison
– tenacement et obstinément il veut rester ce qu’il
était, ce qu’il était initialement dans le monde
extérieur, il refuse de participer à l’ordre du monde
anthropocentrique, il ne veut pas se disloquer, il ne veut pas perdre sa
substance.
Et le rire éclate – spasme douloureux d’une
protestation — rejet et expulsion. Au prix du court
supplice de la crampe du rire nous nous libérons, nous éjectons
l’image que notre raison a jugée absurde. Plus la chose est
absurde, plus elle a du mal à s’éjecter – plus fort,
plus long sera le rire. Ensuite vient un apaisement, mais en rien comparable
à l’apaisement, berçant, reposant qui ordinairement suit
les pleurs. Observez bien : après des heures passées
à rire, restés seuls, nous portons alentour un regard morne,
insatisfait (déjà Bergson a démontré que pour bien
rire il faut de la compagnie – seul un fou rit tout seul), le
monde nous déplaît, nous aspirons à le changer, à
mieux nous y positionner, à en transformer les circonstances. Une de mes
connaissances ayant essuyé une longue peine de prison m’a un jour
reproché de lui avoir envoyé pour lecture un livre humoristique.
« Que sais-tu, toi, me lança-t-il, de l’horreur que c’est,
d’éclater de rire en prison, puis de jeter le livre, de se
rappeler où l’on est — et d’avoir honte d’avoir
ri ? »
Car les pleurs, c’est paix, apaisement,
résignation, mort, nirvana, bonheur – le rire, c’est le
combat, la résistance, la souffrance, la vie.
C’est pourquoi nous dénions la béatitude
aux pleurs – c’est pourquoi nous exigeons la souffrance du rire.
Voilà
ce que j’avais envie de te souffler à l’oreille, sage qui
rit, avec ta tête renfrognée. Tu devrais rejeter de ton
dictionnaire ou le rire ou le sage. Tout au moins quand je suis présent.
Allez, je
te souhaite un bon succès commercial !
20 novembre 1927