Frigyes Karinthy :        Recueil "? ventre ouvert"

 

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Arabella

 

I

Je ne suis pas favorable aux m?thodes modernes d'analyse psychologique, je l'avoue. Je ressens une certaine impatience quand on essaye de me les appliquer, sans pour autant pr?tendre que ma vie psychique serait parfaitement ?quilibr?e. Loin de l?, mais ?tre ?quilibr? et ?tre normal ne vont pas forc?ment de pair ? mon humble avis (certaines maladies peuvent se r?pandre via l'environnement et l'esprit d'une ?poque mais de fa?on tellement large que pr?cis?ment dans cet environnement et pour l'esprit de cette ?poque c'est la maladie qui compte pour la norme), par cons?quent sans vouloir me vanter d'?tre ?quilibr? et sain d'esprit, j'ose affirmer que mes d?sirs, mes besoins, mes go?ts, toute ma vision du monde sont parfaitement conformes ? ceux de quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent. En mati?re de politique, litt?rature, sport, morale, ce qui me pla?t est toujours ce qui a du succ?s, donc ce qui exprime le go?t g?n?ral. Si le soir de la g?n?rale une pi?ce de th??tre me pla?t, on peut mettre sa main ? couper qu'elle restera ? l'affiche jusqu'? la centi?me.

Ce n'est pas du tout pour me justifier que je soul?ve cette question ; d'autres ? ma place auraient sans doute fait de m?me. ? mon sens l'inertie est une des propri?t?s les plus communes de la nature humaine ; selon mon exp?rience la plupart des sentences morales ne sont pas dict?es par la reconnaissance de cons?quences de mauvaises actions mais par la r?pugnance ? l'action ou la mauvaise conscience ressentie apr?s une occasion d'agir manqu?e. Celui qui agit veut toujours bien faire soit pour lui-m?me, soit pour autrui ; dans tous les cas il commet quelque chose de plus consid?rable que le penseur m?me le plus ?minent. C'est ce qui explique qu'on lise plus de romans d'aventure que d'ouvrages de philosophie. Sur la table o? je suis en train d'?crire tra?ne une feuille de journal. Au recto on peut lire en lettres minuscules le court ?loge d'une th?orie r?volutionnaire par un prix Nobel des sciences, au verso sur toute une colonne sous un gros titre le compte rendu du proc?s d'un drame de la jalousie avec un revolver. Le lecteur, le public et le juge ?panchent leur int?r?t, leur curiosit? sur le h?ros au revolver. Celui-ci a perp?tr? son acte, il a d?j? agi, il peut enfin dire quelque chose sur le sujet qui nous pr?occupe le plus, que nous craignons le plus, auquel nous aspirons le plus. Il est en mesure de nous le raconter, il peut nous d?crire l'empire devant lequel Kant et Socrate ou nous-m?mes, le commun des mortels, ne faisons que tr?pigner. Il peut nous apporter des nouvelles sur ce qui se passe de l'autre c?t?, ? la charni?re de deux mondes, au-del? de l'action dont toute th?orie et toute sp?culation ne sont que les prol?gom?nes.

 

Ou leur explication a posteriori.

Ils sont ridicules, les gens, avec leurs sentences morales. Ils confondent le sentiment avec les faits qui en d?coulent. Lorsqu'une action a ?t? couronn?e de succ?s (elle a donn? exactement le r?sultat que l'acteur escomptait) ils qualifient cette action de bonne et ils en d?couvrent a posteriori la motivation logique et pr?voyante. Or ?videmment il est possible de prononcer une sentence morale sur toute chose sauf sur ce qui a eu lieu. Ceci a une explication tr?s simple. La pens?e, le d?sir et l'intention sont des choses r?versibles, modifiables et substituables – il m’est possible de penser et vouloir autre chose que ce que je pense et ce que je veux ; mais quant ? l'action, une seule chose peut avoir lieu au m?me moment et au m?me endroit (dans l'espace des ?v?nements, c'est-?-dire dans l'espace temporel c'est ce que nous pourrions appeler la loi de l'imp?n?trabilit? du temps), par cons?quent je n'ai pas d'?chelle v?ritable pour savoir si l'action qui a eu lieu ?tait oui ou non correcte et bonne, vu que je ne dispose pas de la preuve (en vue de contre ?preuve) : ce qui se serait pass? si cela s'?tait pass? autrement. Je tue, je fais cesser, je transforme, je cr?e quelque chose ou quelqu'un, sans jamais pouvoir apprendre avec certitude (et ici nulle analogie n'est d'aucun secours vu que, pr?cis?ment par la nature p?renne, irr?versible du temps, tout ?v?nement est un tout en soi, il est un ph?nom?ne identique ? aucun autre et qui ne se r?p?te jamais), ni par ses pr?alables ni par ses cons?quences, si j'ai bien fait ou si j'ai mal fait, puisque je ne saurai jamais ce qui aurait pu se produire ? la place de ce qui s'est produit, avec ou sans moi, si ceci aurait ?t? pire ou meilleur ; si l'?v?nement que j'ai emp?ch? de se produire ou dont j'ai favoris? l'occurrence n'aurait pas fini par devenir source de nouvelles catastrophes ou de nouvelles joies.

En fait, la relativit? de toute ?thique est la loi et en m?me temps l’explication des deux diff?rents types d’hommes : d’une part la majorit? ?ternellement h?sitante, incapable d’agir, et d’autre part les quelques rares mains et cœurs constructeurs ou destructeurs. Les uns sont incapables de faire quoi que ce soit parce qu’ils ne cessent de comparer deux ?ventualit?s diff?rentes, dans la pratique jamais compatibles, tandis que les autres (les plus modestes, m?me si cela para?t ?trange !) renoncent d’embl?e ? ce que les ?v?nements, d?coulant de leur action, justifient a posteriori leur intelligence, leur courage, ou leur morale : ils se contentent d’?tre ?l?ments de l’existence vivante et dynamique qui les a cr??s et qui a daign? les destiner ? devenir source de nouveaux ph?nom?nes et de nouveaux ?v?nements.

Personnellement, je soup?onne – comme cela perce dans la r?flexion ci-dessus – que je flotte quelque part entre ces deux types.

J’ai en moi quelque chose des deux, aujourd’hui c’est une ?vidence, mais ? l’?poque o? j’ai fait la connaissance d’Arabella, la nature la plus agissante et volontaire de mon caract?re dominait, en fait plut?t les instincts que les sentiments.

 

II

 

Et plus pr?cis?ment les "instincts brutaux" – tout au moins c'est ainsi qu'on d?signait g?n?ralement l'attirance physique, m?me si je ne peux pas ?tre d'accord qu'il faille qualifier un instinct de brutal simplement parce qu'il est r?pandu.

Toujours est-il qu'il est significatif que ce sont ses jambes que j’ai aper?ues en premier lieu.

Significatif, oui, mais pas surprenant.

Au milieu du si?cle pr?c?dent j'aurais probablement regard? d'abord son visage, simplement parce qu'en ce temps-l? c'est sur cette partie de leur corps que les dames concentraient le regard des hommes. Il me semble vous avoir d?j? d?clar? que mes go?ts sont conformes ? ceux de mon ?poque.

Poursuivez, maestro, dit la ma?tresse de maison lorsque par distraction je me suis arr?t? un instant, constatant que de nouveaux visiteurs soulevaient, doucement et sur la pointe des pieds, le rideau qui maintenait une lumi?re d'ambiance dans la pi?ce.

- Poursuivez tranquillement, on verra… Bonjour, Ernő. Assieds-toi ici, Bella, ?coute la musique…

Je n'ai pas repris au m?me endroit, j'ai entam? un autre mouvement, en demandant pardon en mon ?me ? l'esprit de Mendelssohn de mettre plus en valeur l'instrument que son chef-d'œuvre. Mais le piano ?tait effectivement excellent et dans tout l'auditoire, je pense que c'est moi qu'enchantait le plus ma "technique particuli?re". Ce critique russe avait raison, cette id?e m'a travers? l'esprit, une technique diabolique… Et j'admirais moi-m?me comme sid?r? la danse de mes mains sur les touches…

Oui, la technique.

Encore que, qui sait…

Et c'est l? que j'ai compris que depuis quelques minutes d?j? je n'observais plus mes mains mais les deux jambes d'une nouvelle visiteuse, depuis les genoux, dans le grand fauteuil mauve o? elle avait doucement pris place. Je ne pouvais pas en voir davantage, elle ?tait dans l'obscurit?, et moi je ne pouvais pas tellement lever mon regard.

Des jambes pas tr?s ? la mode, il est vrai, mais on pouvait sentir ? l'aveugle que c'?tait au sens le plus archa?que du terme les membres d'une femme d'une beaut? parfaite. Les chevilles n'?taient que relativement fines sans ?tre ch?tives, les deux lignes des mollets en forme de luth dans ses bas translucides, gris indigo, introduisant les monticules quasi imp?rativement convexes des pieds, ?voquaient les amphores ?gyptiennes. Charg?s de quel breuvage de sang myst?rieux, enivrant, ces vasques ?taient-elles si lourdes ?

D?s lors mes doigts gliss?rent avec aisance sur les touches, tant?t ? la vol?e, tant?t anim?s de prudentes caresses, tant?t passionn?ment appuy?s, les empoignant, les faisant c?der sous la pression puis sauter souplement, comme pour t?ter des chevilles finement dessin?es, all?grement et l?g?rement, avec un art espi?gle, comme pour plaisanter, veillant ? ne surtout pas trahir l'intention sournoise, avide et terriblement s?rieuse de mon cœur qui d?j? battait la chamade : ne pas m'arr?ter aux chevilles et aux touches ; d?sir et art s'entrem?laient et j'ai eu un instant le sentiment de me trouver tr?s loin ? l'int?rieur de l'instrument : je pourrais maintenant poursuivre ce mouvement au-del? des touches, en m'immergeant dans le piano, en saisissant directement les cordes nues de la lyre, anc?tre et substance secr?te de tous les pianos.

(Je remarque accessoirement que j'ai toujours su que mon v?ritable instrument aurait d? ?tre le violon ; c'est un pur hasard si je suis devenu pianiste virtuose.)

Tant pis, peu importe. J'ai une fois de plus remport? un vif succ?s, des applaudissements orageux, et faisant le modeste, j'ai regard? autour de moi, pris de vertige.

Mais le fauteuil mauve ?tait vide, la dame nomm?e Bella avait d? s'?chapper subrepticement de la salle. Elle avait peut-?tre eu un pressentiment ou, peut-?tre m?me, avait-elle capt? mon regard ind?cent.

J'ai eu honte et je n'ai pas os? demander qui elle ?tait ? la ma?tresse de la maison.

 

III

 

Pourtant, si j'y pense, je n'avais aucune raison d'avoir honte. Soyons francs entre nous, hommes adultes d'?ge m?r, ayant d?pass? les brumeux myst?res de nos premi?res amours. Le premier… je ne dis pas. L?, les traits du visage, le regard et l'expression jouent le r?le d?cisif… C’est pourquoi l'image de notre premier amour se grave en nous sous la forme d'un souvenir ?th?r?, presque incorporel… Mais plus tard !

Connaissez-vous le jeu photographique de Galton ? On superpose la projection de photos, des portraits de profil d'une vingtaine ou une trentaine d'hommes ou de femmes exer?ant la m?me profession. Il en sort une image un peu floue appel?e Psych? sur laquelle ce qui est caract?ristique chez ce type de personnes ressort avec des lignes plus nettes, plus fermes, le reste se disperse et se perd. Eh bien, si nous lan?ons un tel regard parmi nos souvenirs et repensons aux femmes que nous avons rencontr?es ou auxquelles nous avons r?v?, avouons-le, la projection mentale de la Femme Id?ale fait ressortir une silhouette nue sur laquelle on reconna?t nettement et fermement les ?paules, les seins, les hanches et les jambes, tandis que le visage, la t?te, sont compl?tement effac?s, disparus, devenus une tache grise ; au fond de la chambre noire de notre ?me brille une femme sans t?te.

Et, apr?s tout, personne ne me croirait, n'est-ce pas, je n'ai d'ailleurs jamais pr?tendu m?me ? Bella qu'elle ?tait mon premier amour. Que moi, je n'aie pas ?t? le premier dans sa vie, c'est… mais laissons ! Le tr?s honor? (de loin, du plus loin qu'il soit possible) et tr?s estim? grand po?te, le laur?at L.G., qui le premier a poss?d? le cœur d'Arabella est un admirateur poli et courtois de ma modeste contribution artistique (tout au moins c'est ce qui ressort de ses d?clarations publiques) autant que moi de la sienne. La seule diff?rence entre nous deux est que moi je sais que je ne connais rien ? la grande po?sie alors que lui, il pense qu'il est comp?tent en musique.

Lui, il le pense. En revanche Arabella ne s'int?ressait simplement pas du tout ? la musique. J'en suis s?r, ?a ne l'a jamais int?ress?e, pas une minute, ni autrefois ni maintenant que…

Et j'affirme que ?a ne me faisait ni chaud ni froid, au contraire, au d?but c'est ce qui me convenait le mieux. Cela ne n?cessite pas de d?monstration approfondie. Tout homme dou? d'un talent particulier a horreur de l'id?e d'avoir s?duit par ce talent la belle femme qui lui pla?t en tant qu'homme. L'homme riche aimerait l'emporter par son esprit, l'homme g?nial par son ?l?gance, le bell?tre par son ?me raffin?e. Le fait qu’Arabella ne soit pas m?lomane m'a plut?t attir? que refroidi.

Je n'ai par contre pas appr?ci? qu'elle n’ait pas suffisamment contest? ce fait. Ou plut?t…

Nous avons fait connaissance une semaine plus tard.

? la soir?e elle ?tait assise pr?s de Csehniczky, ils jouaient au bridge, deux messieurs, deux dames. Me permettez-vous de vous regarder jouer ? – ai-je demand? poliment. Mets-toi ? c?t? de moi, m'a dit Csehniczky. Je connaissais une des dames, l'autre a acquiesc? rapidement, mais comme avec un sourire ironique et raffin? quand, me penchant par-dessus la table, je me suis pr?sent?. Un visage beau, un peu trop bien dessin?, une bouche que l'on aurait dite "encastr?e" non peinte sur la figure comme chez la plupart des femmes (un effet plut?t sculptural que pictural), un front haut, des sourcils arqu?s et quelques autres accessoires d'une belle femme – rien de particulier par ailleurs, sauf qu'elle me rappelait quelque chose plus que quelqu'un, mais que je n'arrivais pas ? rem?morer. Toujours est-il que j'ai ?t? pris d'une inqui?tude et que cette inqui?tude allait croissant. Qu'est que ?a pouvait bien ?tre ? J'ai senti qu'il m'?tait impossible de partir, je devais absolument savoir qui elle ?tait, et le plus ?trange ?tait que cette incertitude n'a pas diminu? lorsque je l'ai enfin identifi?e dans mon esprit : Arabella D., la veuve d'un industriel ; son nom avait couru avec celui d'un illustre ?crivain durant des ann?es. J'essayais de temps ? autre de lui voler un regard et parfois elle a bien lev? sur moi des yeux l?g?rement souriants, mais on ne peut pas dire que le myst?re s'en est trouv? ?clairci – comme ? un bal masqu?, j'essayais de p?n?trer derri?re ces yeux et cette bouche, par-dessus ou par-dessous, avec l'impatience de celui qui veut absolument savoir, qui ne s’en laisse pas conter.

? ce moment-l? elle a laiss? tomber sa craie et moi je l'ai distraitement ramass?e avec le geste ?tourdi du disciple du fameux professeur Hatvani. Et j'ai failli pousser un cri.

Le fauteuil mauve… Les deux mollets en forme de lyre…

C'?tait bien elle, je l'ai imm?diatement reconnue.

Apr?s la partie de bridge elle est encore rest?e assise et nous avons bavard? pendant une demi-heure.

C'est elle qui a mis sur le tapis mon apparition en soci?t? la semaine pr?c?dente. Elle parlait avec reconnaissance, mais sans engouement particulier de ma symphonie intitul?e "La naissance de Pan" que j'avais pr?sent?e ce soir-l? dans ce cercle intime.

C'est alors que j'ai parl? de musique avec Arabella pour la premi?re et la derni?re fois.

Bien s?r seulement des g?n?ralit?s, comme je le fais d'habitude. Ce que repr?sente pour moi le monde des sons, ce que je pense et ce que je soup?onne de la probl?matique de l'art dans sa globalit?, ce ? quoi il peut servir, sa provenance, ses tendances, l'?normit? de la distance ? laquelle il se trouve de la r?alit? et pourtant ? quel point il est incommensurablement plus vrai et plus r?el, pour ainsi dire plus tangible et plus sensuel que toute sensation physique… Non par l'harmonie, ?videmment, ce qui n'est rien, mais plut?t la m?lodie, ce glorieux ?veil ? la lumi?re et ? la gloire et au matin o? elle prend un sens, une cons?quence, une force cr?atrice cent millions de fois plus clairs et plus logiques le jour o? nous la ressentons vraiment, plus qu'ici, dans notre obscur brouillard onirique d?liquescent et moite appel? monde r?el, plus que les mots craquants, bruyants…

J'ai dissert? de tout cela avec brio et ?l?gance mais sans lever la t?te, d'ailleurs c'est pour cette raison que je ne me suis pas arr?t? l? o? j'aurais d?. Je chuchotais, la t?te pench?e en avant, convaincu qu'elle comprenait, qu'elle saisissait et ressentait parfaitement chacune de mes paroles, autrement dit qu'elle en comprenait infiniment plus que moi-m?me qui ne m'effor?ais pas outre mesure de rentrer dans mon sujet, comptant sur elle, anticipant que ce qu'elle entendait p?n?trait dans ses nerfs et son imagination, s'amplifiait et les emplissait d'images et de souvenirs anciens comme on raconte une histoire ? des enfants. Je ne pouvais pas l'imaginer autrement puisque je ne faisais qu'observer ses gestes, or ses gestes r?agissaient ? la perfection. La douce inclinaison des genoux buvait goul?ment mon discours, les hanches sveltes s'?lan?aient et retombaient avec compr?hension selon l'intonation de ma voix qui s'?levait ou baissait. La poitrine haletait et fr?missait ? chaque mot, le dessin pulsatile du cou et des ?paules donnait raison ? tous les caprices de mes pens?es singuli?res.

Et c'est au moment o? je me suis tu, modestement comme sur le podium apr?s un brillant accord final, escomptant les applaudissements, que la double surprise m'a ?cras? de tout son poids.

Apr?s un bref silence elle a dit, gentiment, simplement, fermement.

- C'est tr?s int?ressant votre fa?on de voir le sens de la musique, mais moi je vois la chose autrement.

En m?me temps elle s'est lev?e de toute sa longueur, et quand moi aussi je me suis m?caniquement d?pli?, j'ai failli retomber sur ma chaise d'effarement.

Arabella ?tait plus grande que moi de toute une t?te.

 

IV

 

Je ne sais pas comment vous faire comprendre. Je ne suis pas petit de taille, ni grand, et il advient qu'une femme soit plus grande que moi. Mais il se trouve que la t?te d'Arabella commen?ait exactement au niveau o? la mienne, chevelure comprise, se terminait.

?a, je ne l'avais pas pr?vu.

Et on aurait dit qu'? ce moment cette diff?rence physique entre nous ?tait organiquement li?e ? une diff?rence de principe ou d'attitude, ou de raisonnement, ou de Dieu sait quelle diff?rence ? laquelle en se levant elle avait donn? expression, comme accentuant cette diff?rence.

Comme si elle avait dit : pardon, il se peut qu'en bas, au ras du sol les choses prennent cette apparence, mais ici en haut, ? mon niveau, le monde rev?t tout de m?me un autre aspect.

J'ai ?videmment essay? de me comporter comme n'importe qui ? ma place, me dire que la diff?rence entre nous ?tait l'œuvre du hasard grossier, et qu'en ce qui nous concernait elle ne jouait qu'un r?le tout ? fait minime ? ne m?me pas remarquer et qui ne pourrait nullement infl?chir la nature de nos relations psychiques ou intellectuelles ni m?me la potentialit? que nous repr?sentions l'un pour l'autre en tant qu'homme et femme. Je me suis balanc? n?gligemment sur mes talons, les mains plong?es dans les poches, et j'ai poursuivi la conversation tout en adressant mes paroles ? son cou et ? ses ?paules afin de ne pas ?tre ridiculement oblig? de lever le regard.

 

- La chose autrement ? – ai-je dit avec ?tonnement. – J'ai cru m'?tre exprim? avec suffisamment de prudence et de circonspection, laissant une large place ? la contradiction… Qu'entendez-vous par autrement ?

Elle a hauss? les ?paules.

- Je ne sais pas. C'est peu probable.

- ? votre aise…, ai-je souri gentiment, ce n'?tait en r?alit? que divagations… Mais si vous pensez que je n'ai pas raison… Je serai sinc?rement int?ress? par votre fa?on de voir.

- Ma fa?on ? Je n'en ai pas. Je n'en ai aucune. Je n'ai m?me jamais pens? qu'on pouvait en avoir une, et ? quoi elle pouvait bien servir.

- Dans ce cas… excusez-moi… sur quoi vous basez-vous quand vous affirmez que moi qui ai tout de m?me formul? une certaine vision… Que ma conception serait fausse ?

- Je me base sur ce que  vous-m?me ne l'avez pas prise au s?rieux, vous auriez seulement souhait? que moi je la prenne au s?rieux et que je vous croie.

J'ai d? rire. Dans le fond elle avait raison, mais je n'aimais pas qu'elle me le lance cr?ment ? la figure. J'ai d?j? ?voqu? plus haut que je n'aime pas cette m?thode d'analyse psychologique ? la mode qui ne tend qu'? exprimer un f?cheux et indiscret d?nigrement de ces mensonges f?conds et inspir?s (je l'admets) qui nourrissent notre amour-propre. Dans son exc?s de z?le destructeur elle jette le b?b? avec l'eau du bain, cette stimulante force salutaire de la partialit? envers nous-m?me, condition indispensable pour nous retrouver dans le monde ext?rieur.

Plus tard, durant les premiers mois de ma liaison avec Arabella, cette habitude qu'elle avait ne me d?rangeait plus. J'ai compris que cette habitude lui venait de l'Esprit Illustre, c'est lui qui lui avait appris cette attitude sup?rieure et cette ironie.

Au d?but, aux jours de l'amour et de l'adoration, j'esp?rais pouvoir desquamer petit ? petit dans son ?me toutes ces couches qui, aux p?riodes diff?rentes de sa vie sinon orageuse, du moins aventureuse, lui  avaient ?t? port?es par des hommes diff?rents. Je les ?plucherais et j'essaierais de former ? mon image la substance plus douce ainsi exhum?e : c'est en ce temps-l?, pr?cis?ment sous le choc de l'?motion de mon amour d?butant, que j'ai commenc? ? me construire l'id?e que mon image serait la forme authentique, vraie, la norme de l'homme juste et bon fa?onn? ? l'image de Dieu ; j'aurais par cons?quent le droit de rendre mes cong?n?res semblables ? moi, de r?pandre le sceau imprim? sur mon front.

 

V

 

J'ai d? rapidement me rendre compte par le truchement de la musique que ?a ne marcherait pas.

Non, elle n'aimait pas la musique.

Pendant notre lune de miel, quand je m'asseyais parfois au piano, elle se plantait bien derri?re moi en serrant sa pauvre jolie t?te contre la mienne ; elle jouait avec mes cheveux, elle en torturait les m?ches noires.

- Regarde ! – disait-elle violemment et jalousement, en balayant la pile de partitions. – Regarde ici, dans mes yeux, pour jouer du piano !

Apr?s quoi c'est elle qui faisait l'?tonn?e qu'au lieu de musique il en sortait des baisers fougueux, un tourbillon rythmique dont t?t ou tard je refaisais surface h?b?t? d'ivresse et elle rougissante et songeuse.

C'est dans ces occasions que j'ai commenc? ? mener de prudentes exp?riences, et c'est de ces exp?riences malheureuses que sont sorties ces discussions sans fin qui ont fait un enfer de notre vie.

La forme apparente des discussions ?tait toujours la m?me.

Comme dans ces moments elle aimait songeusement garder un silence obstin?, et comme derri?re ce silence je soup?onnais toujours un sourire cach?, voire le plus souvent une r?miniscence de son pass?, ce qui m'enrageait, habituellement c'est moi qui brisais ce silence.

Quelquefois toute douceur et bienveillance, j'abordais un sujet lointain, des gens, des villes, mes pens?es, des souvenirs ou des projets.

Alors, d?s qu'elle remarquait que j'essayais de sortir la conversation du cercle restreint de l'imm?diat, elle devenait brusquement dure et sarcastique, elle me raccrochait au concret, elle ne tol?rait aucune sorte de sens figur?.

Si par contre je voulais creuser le sujet, l'interroger pour en extraire l'?l?ment ?tranger, ?plucher ses couches successives, elle se refermait tout d'un coup, devenait songeuse, insaisissable.

En g?n?ral il ?tait impossible d'harmoniser nos humeurs. Si j'?tais gai, vif et alerte, elle devenait triste et morose. Si je me laissais aller elle prenait un air martial, d'un coup tout ce dont elle ne voulait pas parler ? d'autres occasions lui revenait ? l'esprit, elle voulait pol?miquer, elle me poussait dans des contradictions.

Au d?but je croyais que nos go?ts diff?raient pour les plats, les habits, les gens – je pensais qu'on finirait par se rencontrer. Plus tard il s'est av?r? que les contradictions allaient en s'approfondissant, j'ai surpris Arabella se d?tournant de certaines choses qu'? l'origine elle aimait au moment o? elle apprenait que par hasard je les aimais ?galement.

Avec le temps m?me nos baisers furent g?ch?s par ces contradictions.

La fl?che du mot lanc? deux jours, un jour, une heure plus t?t persiste. Au demeurant elle avait pris des habitudes bizarres. Elle s'est mise ? retrouver des particularit?s de mon psychisme dans mes habitudes corporelles et ? m'en avertir. Cela m'a fait un effet terrifiant. Elle a d?clar? que ma fa?on de manger la salade rappelait de fa?on manifeste ma prise de position ? propos d'une certaine question. Ou qu'il ?tait tr?s naturel qu'une de ses amies me d?pl?t : un homme qui ?te en m?me temps sa veste et son gilet ne peut pas appr?cier ce genre de femme. Ainsi de suite. Un jour que je m'appr?tais ? l'?treindre elle m'a repouss?, et elle a expliqu? ult?rieurement que mon geste lui avait rappel? un tableau que j'avais admir? ? Venise mais qu'elle avait trouv? d?plaisant.

Elle a g?ch? les plus beaux instants de ma passion sensuelle et de ma flamme, pourtant il n'y avait rien ? redire de ma qualit? virile. Je l'ai quand m?me plusieurs fois surprise les yeux  ?tincelants de froideur et d'ironie pendant que ses l?vres fondaient de plaisir sous mes baisers ; ? d'autres moments pendant que je baisais ses paupi?res elle affichait un sourire sarcastique et sournois.

Ainsi ont commenc? nos m?chantes et vilaines querelles.

Je ne voulais pas c?der sur ma dignit?, et elle ne c?dait pas non plus. Je la d?sirais les dents serr?es et peut-?tre me d?sirait-elle aussi, mais nous en avions honte l'un devant l'autre et nous d?tournions la t?te. Un jour, une nuit d'?t?, au fond d'un jardin obscur nous ?tions presque heureux… Mais lorsque la lumi?re est revenue j'ai observ? son visage, il ?tait si ?trange, ?tranger, que j'ai eu du mal ? dissimuler ma surprise… Elle l'a remarqu?, et comme elle le faisait dans ces cas-l?, elle s'est soudain lev?e pour me regarder de haut.

Alors j'ai compris que son visage m'?tait antipathique et qu'il m'?tait antipathique depuis le d?but.

 

VI

 

La veille nous ?tions chez des amis.

Au demeurant, ? de telles occasions je rentrais toujours chez moi exasp?r?, la mort dans l'?me, bless? dans mon amour-propre.

D'ordinaire le mal d?butait dans la rue.

J'avais beau essayer de mener une conversation d?pourvue de parti pris, de marcher d'un pas l?ger ? ses c?t?s. Pensez-vous, une femme qui me d?passe de toute une t?te ! Et qui plus est, un ph?nom?ne aussi voyant, ce qu'?tait Arabella ? cette ?poque-l?.

- Attends, je vais voir – m'a-t-elle dit un jour que je n'arrivais pas ? d?chiffrer l'inscription d'une affiche en hauteur sur une colonne, en m'?cartant d'un geste n?gligent, naturel.

Au th??tre, au champ de courses, dans une foule, en regardant par-dessus ma t?te elle me d?crivait tranquillement les ?v?nements que je n'?tais pas en mesure de voir, comme un p?riscope ou un adulte parlant vers le bas ? un enfant.

L'impression qu'elle connaissait et voyait toute sorte de choses, d'objets, de gens que je ne connaissais pas et que je ne pourrais apercevoir un instant que si je me mettais sur la pointe des pieds ou en sautant, s'est mise ? m'envahir d?finitivement.

En compagnie d'hommes de tr?s grande taille elle semblait tr?s ? l'aise. Ces hommes-l? ?taient ensuite ostensiblement courtois et pr?venants avec moi, mais leur courtoisie me blessait, je n'arrivais pas ? me faire ? l'id?e qu'elle s'adressait ? mon nom et ? mon rang d'artiste reconnu. Un jour un parent jovial de province m'a dit sans ambages, apr?s avoir longuement hoch? la t?te : elle n'est pas faite pour toi cette grande perche, elle a trop pouss? la ch?re enfant. Pour lui r?pondre j'ai ri jaune et je lui ai cit? l'anecdote sur un certain monsieur allemand nomm? Mayer et sa belle canne ? pommeau d'ivoire. Belle canne, Monsieur Mayer, le congratulait son ami, mais on dirait qu'elle est un peu trop longue. Trop longue en effet, acquiesce Monsieur Mayer. Pourquoi ne la faites-vous pas raccourcir ? Je ne suis pas assez fou pour faire couper un si beau pommeau d'ivoire ! Dieu m'en garde, ce n'est pas ce que je voulais dire… Mais peut-?tre en bas… En bas ? En bas elle n'est pas trop longue, r?pond Monsieur Mayer avec flegme.

Arabella a ?norm?ment appr?ci? cette blague, elle a ?t? prise d'un long fou rire. En g?n?ral elle aimait les allusions directes, elle s'y ?tait habitu?e au temps de son premier mari, l'industriel.

Elle ne se doutait pas alors du processus fatal que ce rire a entra?n? quelque part dans les profondeurs de ma conscience, o? r?sident nos instincts archa?ques. Et moi-m?me, comment m'en serais-je dout?.

 

? cette soir?e, d?s le d?but je me suis senti mal ? l'aise. Mes meilleurs amis n'?taient pas venus, en revanche un peintre que je n'ai jamais pu encaisser, un ancien soupirant d'Arabella qui jadis avait peint toute une s?rie de portraits d'elle, ?tait l?. C'?tait un de ceux dont je soup?onnais avec de bonnes raisons qu'ils avaient irr?m?diablement perverti la vision d'Arabella sur elle-m?me, sur le monde et principalement sur les hommes, en me la rendant inutilisable. Une de ces vermines, comme je les appelais en moi-m?me, dont je retrouvais la trace dans la chair du fruit d?sir? lorsque goul?ment et avidement j'y mordais avec la foi d'un enfant, m'imaginant que Dieu l'avait cr?? pour moi. Curieusement en Arabella c'est son visage qui me plaisait le moins et pourtant c'?tait l'unique partie de son corps dont j'?tais jaloux. Je ne me suis jamais inqui?t? pour ses profonds d?collet?s, ses jupes fr?lant les genoux, ses tenues de bain, en revanche son visage, si j'avais pu, je l'aurais volontiers cach? aux yeux masculins sous un tchador, ? la mani?re d'un potentat arabe et propri?taire de harem.

 

Pour ne pas ?tre oblig? de participer ? la conversation j'ai pr?f?r? m'asseoir au piano.

Mais ?a marchait mal, j'?tais contract?, je sentais constamment le regard ironique d'Arabella dans mon dos et petit ? petit le  monde s'assombrissait devant moi.

Une impression ?trange s'est empar?e de moi.

Pour la premi?re fois j'ai ressenti cette sorte d'impuissance d?sesp?r?e qui monte dans le psychisme des hommes m?me les mieux tremp?s, la quarantaine d?pass?e, l'?veil foudroyant et lib?rateur ? leur nullit? et ? leur imp?ritie. Les sons d?gag?s par mes doigts retombaient sur ma t?te comme autant de coups de marteaux, chaque son disait la m?me chose : tu n'es rien, tu n'es rien face au Destin ! Tu es un jouet, tu es une plume entre les mains du sort, que veux-tu, que cherches-tu ? Laisse-toi aller, fais-toi ? l'id?e de l'immuable ! D?contracte-toi, laisse courir tes doigts sur les touches – quel imb?cile tu fus ! Incapable de cr?er le moindre brin d'herbe, tu voulais former une ?me ? ton image, massacreur blasph?matoire !

C'?tait un sentiment accablant, mortel mais en m?me temps apaisant comme la mort elle-m?me. Il ?tait bon de d?cider de ne plus me contracter, de ne plus r?sister ni aux coups ext?rieurs, ni aux emportements int?rieurs ; que viennent les uns et qu'ils m'?crasent, que d?bordent les autres et qu'ils me noient, je ne m'y opposerai plus. Je livre mon corps et mon ?me ? des forces plus puissantes que moi, qu'elles s'en servent, qu'elles les submergent, qu'elles agissent, qu'elles se partagent mes d?pouilles.

C'est dans l'ivresse solennelle de ce sentiment lugubre que s'est pass? tout ce qui s'est pass? cette nuit-l?.

 

VII

 

Dans la voiture, en rentrant ? la maison, l'orage n'a pas tard? ? ?clater.

C'est elle qui m'est rentr? dedans. Une fois de plus j'avais ?t? impossible, renfrogn? et orgueilleux, au-del? de tout, elle avait honte pour moi. De toute fa?on les gens savent d?j? que nous vivons comme chien et chat. Disons, comme lion et girafe, ai-je object? ironiquement. Elle m'a regard? m?chamment, elle s'est ?tir?e. Disons plut?t, comme pouliche et h?risson, a-t-elle corrig?.

J'?tais d'accord avec le h?risson mais ? la place de la pouliche j'ai sugg?r? un ?chalas, ensuite un placard ? balais, ?ventuellement un poteau t?l?graphique cr?pitant d'?tincelles. Tout cela aurait ?t? tr?s gentil si Arabella n'avait pris un tournant os? et cherch? des arguments hors de propos : c'est bizarre, si elle est un ?chalas, pourquoi lui a-t-on propos? pas plus tard que ce matin un r?le dans un film ? C'est peut-?tre un film fantastique qui se pr?pare, de science-fiction, avec des fourmis et des vers de terre, ai-je lanc? n?gligemment, mais j'ai senti que ?a s'est mis ? bouillonner dans mon for int?rieur.

La chose s'est poursuivie ? la maison avec moins de bonhomie.

Elle a commenc? ? me lancer des choses diaboliquement m?chantes, je ne sais pas o? elle ?tait all?e les chercher. Elle a lac?r? les cordes les plus sensibles de mes nerfs, elle a tisonn? mes souvenirs les plus immondes. Au d?but je me suis content? de d?monter chacune de ses allusions : d'o? elle provenait, de qui elle les tenait. ? propos de ses derniers arguments j'ai carr?ment d?montr? qu'elle les avait vol?s dans mon arsenal, qu'elle me tuait avec mes propres armes.

Je ne sais plus lequel de nous a soulev? l'id?e d'une rupture imm?diate. Elle l'a saisie au vol, elle a d?clar? qu'elle allait faire sa valise et elle s'y est mise. Elle a d?clar? qu'elle ne m'avait jamais aim? un seul instant. J'ai hauss? les ?paules et me suis mis au piano. Plus tard elle s'est allong?e sur le lit en pyjama.

Je ne cesse pas d'avoir le soup?on que le choix de cette position ?tait d?lib?r?. De l'endroit o? je me tenais assis je ne pouvais voir que ses jambes : elle en a ramen? une sous elle, laiss? pendre l'autre sur le bord du lit. Je m'effor?ais de me concentrer sur les touches, mais le sang me montait lentement  la t?te.

L?, elle m'a dit quelque chose d'innocent et de gentil, elle a ?voqu? quelque chose ou quelqu'un, sous un certain angle, j'ai de bonnes raisons de ne pas d?voiler l'identit? de cette personne, un homme en vue de notre entourage qui saurait aussit?t de quoi il retourne. Tout ce que je peux dire ici c'est que dans les trois mots qu'elle a prof?r?s en toute conscience, ?tait concentr?e une sentence engageant toute ma carri?re, toute ma vie – moralement en m?me temps une menace mortelle.

 

Je me suis lev? et lentement je me suis approch? du lit.

Elle me regardait en souriant, pleine de d?fi, droit dans les yeux.

- ?coutez, Arabella… - ai-je essay?, mais des crampes m'?touffaient la gorge.

- Alors ? – a-t-elle dit agressivement.

Pas un son ne pouvait quitter ma gorge.

- ?videmment, si vous ne me regardez pas en face…

J'ai p?li. J'ai r?l?.

- Arabella…

- Qu'est-ce que vous dites ? Je ne comprends pas ! Un peu plus fort… Ou peut-?tre devrais-je me baisser ?

C'est alors que je me suis jet? sur elle.

C'est sa gorge que j'ai attrap?e. Le temps d'un ?clair j'ai cru que je ne faisais que plaisanter, pour lui faire peur, je ne tarderais pas ? la l?cher. J'ai m?me rigol?, gauchement.

Mais il s'est pass? quelque chose de bizarre.

Arabella a commenc? ? se d?battre, elle s'est lanc?e sur le c?t? mais la t?te n'a pas assez suivi le corps dans sa rotation, et sa main n'a pas tir? sur la mienne. En m?me temps il m'a sembl? entendre un petit craquement, comme un grincement. Comme elle ?tait couch?e ? plat ventre, j'ai voulu la retourner, j'ai l?ch? le cou et je l'ai attrap?e par les tempes.

Le corps n'a pas boug? mais la t?te est venue, d'abord un peu difficilement, puis tr?s ais?ment.

Je l'ai un peu d?viss?e ? la mani?re du capuchon d'un flacon de m?dicament.

Le corps a ?t? pris d'un soubresaut comme un serpent. Ce soubresaut, je l'affirme fermement, ?tait celui d'un l?zard maladroitement saisi avant de l?cher lui-m?me sa queue dans la poigne ?tonn?e avant de d?guerpir all?grement et ais?ment dans l'herbe.

Tr?s peu de sang ros?tre, ou plut?t une s?cr?tion aqueuse suintait, s?chant presque aussit?t.

La t?te m'est rest?e entre les mains, le corps a roul? devant le lit.

Le tout n'a pas dur? une demi-minute.

Poussant un singulier cri aigu d'enfant, j'ai fonc? hors de la chambre ? travers la salle ? manger, puis retourn? dans la chambre par la porte ouverte.

J'?tais ? tel point hors de moi qu'au premier instant je n'ai pas reconnu le visage qui m'a ?t? renvoy? par le grand miroir de la chemin?e quand je suis pass? devant. C'est dans le m?me miroir que j'ai r?alis? que je tenais toujours la t?te d'Arabella dans ma main gauche, par les cheveux, pendant que je courais de gauche et de droite.

J'ai vite jet? un regard autour de moi, j'ai vu que le tiroir inf?rieur de la biblioth?que ?tait ouvert. J'ai fait rouler la t?te dedans et referm? le tiroir avec le pied.

Puis j'ai titub? un peu, avant de m'affaler tout de mon long sur mon lit, habill?, inconscient.

 

VIII

 

Quelqu'un m'arrache mes chaussures, oui, il me retire ma veste prudemment, m'enfile mon pyjama, puis me recouche, m?me me couvre. Pendant ce temps pointe entre les stores la lumi?re bleu?tre du petit jour, ou plut?t je le sens ? travers mes cils, volontairement je n'ouvre pas les yeux, je suis endormi et paresseux, je me laisse d?shabiller, couvrir – ce doit ?tre ma m?re, me dis-je en pleurnichant avec d?licatesse et volupt?, ou la vieille Rozi, celle de mon enfance.

Je palpite quelques minutes sous la bonne couverture bien chaude, les yeux ferm?s. J'entends ensuite les pas de la m?me personne pr?s de mon lit, sur la pointe des pieds : le tintement d'une tasse ? caf? sur sa soucoupe, je sens l'odeur d'un croissant au beurre.

Les yeux toujours ferm?s, je sors les bras de dessous la couette.

Deux bras enlacent aussit?t mon cou, deux seins doux reposent sur mes joues.

Elle arrange mon oreiller, elle s'assoit pr?s de ma t?te ? c?t? de l'oreiller. Je pose ma t?te sur son giron et je g?mis imperceptiblement comme un coupable.

- Arabella…

Elle me caresse le front pour me rassurer.

Elle porte la m?me robe de chambre qu'hier soir… J'observe ses bras, ses hanches, je tarde ? me d?cider ? lever le regard… Je le l?ve, lentement, prudemment…

Un ch?le de soie bleue est jet? sur ses ?paules.

Par une brillante id?e de l'inventivit? f?minine elle a nou? ce ch?le en une esp?ce de bouquet dans lequel elle a piqu? une grande rose rouge. Ce bouquet de soie avec la rose est si l?g?rement et habilement plac? dans le cou entre ses deux belles ?paules, ? l'emplacement m?me o?, hum… o? ?tait la t?te, qu'au premier instant on a du mal ? s'en apercevoir…

Le temps de le remarquer, on s'y est habitu?.

 

IX

 

Durant une semaine nous n'avons pas mis les pieds dehors.

Ce fut une semaine merveilleuse, enivrante.

Arabella ?tait pleine d'attentions, de bont?, de don de soi et d'amour.

Lorsque la premi?re fois nous nous sommes plac?s ensemble devant la glace et, blottie contre mon ?paule, l'index lev? ? l'horizontale, elle m'a pr?venu que, de peu, d'un centim?tre et demi environ, j'?tais plus grand qu'elle, ? condition de m'?tirer : j'ai ?t? parcouru par une crise de tendresse, d'amour et de respect qui a peut-?tre m?me surpass? mon d?sir amoureux.

Nous avons ? peine recouru aux domestiques. La bonne et le valet nous ont servis avec tact et discr?tion. Avec la logique de gens simples et d?brouillards ils ont trait? Arabella qui faisait souvent la cuisine elle-m?me comme une convalescente sur la voie d'une prompte gu?rison. J'ai entendu de mes propres oreilles le valet de chambre dire ? la bonne que la ma?tresse ?tait une dame vraiment belle et raffin?e, on pourrait ? la rigueur lui pardonner son handicap…

La semaine nous a suffi pour apprendre parfaitement ? nous parler, dans un nouveau langage, par gestes et mouvements… Seigneur, comme ceux qui se comprennent ont besoin de peu de mots et de signes !

Nos plus belles heures furent peut-?tre celles o?, fatigu? de bonheur et d'amour, je me mettais au piano, et elle, blottie contre moi, transfigur?e de tout son corps, les nerfs vibrants, savourait la symphonie que j'avais compos?e cette semaine-l? sur mon amour et sa beaut? !…

 

X

 

Notre retour dans la soci?t? s'est d?roul? avec une relative facilit?.

Par prudence, la premi?re fois je me suis pr?sent? seul chez les X… o? nous allions le plus souvent. Comme je m'en ?tais dout?, en dix jours ils avaient parfaitement oubli? les comm?rages de la derni?re soir?e ? propos de notre brouille ! Ils m'ont pos? des tas de questions sur Arabella comme si nous n'avions jamais cess? d'?tre au mieux. Je leur ai r?pondu courtoisement et j'ai ajout? qu'Arabella avait subi une intervention chirurgicale mais qu'elle allait mieux et que prochainement nous para?trions de nouveau ensemble. Je n'ai pas parl? de la nature de l'op?ration sauf au peintre, cause de notre pr?c?dent orage mais envers lequel maintenant je ne sentais curieusement aucune col?re. Je lui ai donc d?crit pr?cautionneusement et ? mots couverts la transformation que nos amis devaient pr?voir dans l'aspect d'Arabella. Le cœur serr? je guettais ses r?actions mais ? ma grande joie, bien qu'il par?t un peu troubl? en comprenant de quoi il s'agissait, il n'a pas ?t? trop ?tonn? ou ne l’a pas montr?. Il m'a assur? qu'il avait d?j? entendu des choses semblables, qu'il y aurait eu plusieurs tentatives en Am?rique (en le disant, il l'a manifestement cru lui-m?me), et qu'il y a des femmes, Arabella en fait partie, qu'une telle… intervention esth?tique (il finit par trouver le mot) peut transformer tr?s avantageusement. Entre-temps il s'est passablement anim?, il a parl? d'Arabella avec enchantement et m'a demand? la permission de la peindre sous son nouvel aspect. "Vous savez, je pense ? quelque chose comme une V?nus de Milo moderne", a-t-il ajout? et moi, je lui ai donn? mon consentement sans ombre de jalousie.

Il va sans dire que certains se retournaient derri?re nous lorsque nous sommes sortis la premi?re fois dans la rue. Quelqu'un a demand? :

- Mais qu'est-ce que c'est que ?a ?

D'autres ont hauss? les ?paules :

- Encore une nouvelle mode. Il faut toujours que les femmes trouvent quelque chose.

Mais nous avons calmement et dignement poursuivi notre route, et personne ne pouvait contester que nous formions un couple bien assorti.

Nos connaissances, comme si elles avaient conspir?, nous ont accueillis avec ?norm?ment de tact. Ils ont louang? la robe d'Arabella, ses chaussures, ils l'ont compliment?e en disant que ?a lui allait bien, qu'elle "avait un peu minci" comme on dit, et ils lui ont demand? o? elle avait fait faire "cet incroyablement coquet ornement au cou". Il y en a eu un qui n'a remarqu? absolument aucun changement, il a fallu attirer son attention, il a m?me r?pliqu? en pr?tendant que nous nous trompions, qu'Arabella avait toujours ?t? comme ?a, ce que j'ai trouv? un peu exag?r?.

Les miracles ne durent qu'un moment.

Au bout d'un certain temps ils se sont habitu?s ? nous, aucun ne se souvenait plus de notre ?tat ant?rieur. Seule une vieille fille d?sagr?able a encore colport? des comm?rages sur notre compte, une modiste, propri?taire d'un salon o? Arabella avait longtemps ?t? une des meilleures clientes, et qui ne recevait plus de commandes de nous pas la nature des choses.

Nos noces se sont d?roul?es dans l'intimit?, sans grand tralala. Arabella portait au cou un merveilleux bouquet de tub?reuses abondamment recouvert d'un voile blanc. On aurait dit un magnifique vase, digne cadre des fleurs ? l'odeur grisante.

Nous vivions calmes et heureux, parangons du mariage id?al.

L'autre jour, en rentrant d'une br?ve sortie, j'ai ouvert la porte en silence. J'ai trouv? Arabella dans la p?nombre, devant la biblioth?que. Elle ?tait assise sur le tapis en train de m?diter ? la lueur du feu de la chemin?e. Devant elle le tiroir inf?rieur ouvert de la biblioth?que (je l'avais compl?tement oubli?, celui-l? !) et sur ses genoux, ? la mani?re d'un vieux journal intime ou d'un paquet de lettres, les cheveux d?faits… la t?te…

Mon cœur s'est serr?. J'ai ressenti les frissons d'une vague de compassion, d'?motion, de repentir. Je me suis plac? en silence derri?re elle. Je me suis pench?, j'ai soulev? la t?te… et du geste incertain de celui qui rend un cadeau qu'il n'aurait pas m?rit?… Je l'ai approch?e au-dessus de son cou, et je lui ai jet? un regard interrogateur…

En restant assise elle a attrap? mes mains, elle les a attir?es sur son cœur. Il y avait dans ce geste bouderie et reproche. Ses mains boudeuses et r?probatrices me demandaient : "tu ne m'aimes donc plus…?"

J'ai relanc? la t?te dans le tiroir, j'ai orageusement soulev? Arabella contre mon cœur, je l'ai soulev?e en l'air.

 

Suite du recueil