Frigyes Karinthy :        Recueil "à ventre ouvert"

 

 

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Il court le chapeau

 

Dessin impressionniste

 

Le chapeau est assis sur la tête de Monsieur le Promeneur, discrètement, sans trop attirer les regards, avec tout juste le quant-à-soi digne d'un chapeau bien élevé, d'une bonne maison, qui sait qu'il convient surtout de mettre en valeur la tête qui déambule dessous.

Le chapeau est patiemment assis sur la tête. Parfois, quand il sent le toucher du patron, il s’élève courtoisement, du même geste exercé et huilé de quelque secrétaire qui saute de son siège dans l'antichambre du directeur général à l'arrivée d'un visiteur. Il fait cela comme de lui-même, en respectant la mesure, signalant par des arcs plus ou moins larges, la considération économique et le rang social de la connaissance qui vient en face. Un arc large quand il salue à l'avance, un arc étroit quand il s'agit simplement de rendre un salut. Un chapeau correct et poli, dont personne ne croirait…

Car subitement éclate l'insurrection.

Sans préavis ni précédent, le chapeau se révolte. Il prend son indépendance.

D'abord, c'est seulement son bord qui frémit, tout seul, sans que le doigt impérieux du Maître l'ait effleuré. Le Doigt fait un geste hésitant, puis il renonce honteusement. Et par cette indécision même, il compromet la situation psychologique, de même qu'autrefois Louis Capet de Bourbon, quand il aurait pu encore barrer la route au déluge avec un peu de détermination, s'il avait fait arrêter Mirabeau ou s'il n'avait pas laissé libre cours à l'Assemblée, ou que sais-je.

Mais il a raté le moment opportun et il est désormais impossible d'endiguer le destin.

L'instant suivant, le chapeau s'envole de la tête en décrivant une large courbe. De lui-même. Et il ne se rassoira plus jamais à sa place.

Le chapeau part.

D'abord, il se jette à terre comme pour réunir ses forces. Voyant que quelque chose ne tourne pas rond, le Maître tente de le rattraper, mais le chapeau n'attend pas ce geste humiliant de l'échine patronale qui se courbe devant lui une première fois.

D'un grand saut, il prend son élan. Pendant un moment, il court sur son assise, puis se retourne sur le dos. Il hésite un peu, mais quand il voit le Maître s'approcher, pourpre de gêne, subitement il se décide. L'instant génère en son esprit une idée de génie, une solution technique qui, dans la course qui va suivre, lui assurera la plus grande vitesse. Un truc comme celui de Nurmi ou de ce champion de natation qui, le premier, a compris l'immense avantage du crawl.

Le chapeau se tourne sur le côté, se lève sur son propre bord. Et maintenant, dans cette position, la plus pratique, il se met à foncer à une allure folle, véritable roue endiablée, un vélomoteur.

Et commence la poursuite infernale.

Le chapeau court calmement, à un rythme soutenu. Monsieur le Promeneur le talonne. D'abord avec seulement de petits pas rapides, comme ne prenant pas la chose trop au sérieux : ce n'est qu'une mauvaise plaisanterie, il ne tardera pas à le rattraper. Ce n'est même pas la peine de le rattraper, cet insolent chapeau finira bien par changer d'avis et reviendra tout seul ou se couchera pour l'attendre, apprivoisé, pour qu'après quelques réprimandes et époussetages il reprenne son poste.

Un instant, on pourrait en effet avoir l'impression qu'il en est ainsi. Le chapeau ralentit, s'arrête, puis se couche, épuisé. Monsieur le Promeneur ralentit le pas, s'approche hautainement et tend la main d'un geste négligent.

Mais le chapeau n'attendait que cela.

Avant que la main du chasseur ne le saisisse, d'un geste incomparablement charmant, il fait un saut sur le côté, se redresse et continue sa course à une allure redoublée. Il contourne une flaque d'eau qui lui barrait la route, il passe à gué dans la suivante et se dirige tout droit sur une voiture qui vient en face à grande vitesse. Murmures, cris alentour. Les gens s'arrêtent, une femme se cache les yeux.

Monsieur le Promeneur rougit, oublie tout et court après son chapeau ; ses lèvres distinguées sifflent des jurons, il est poursuivi par toute une bande de gamins rigolards, c’est la déroute, l'ambiance s'échauffe.

— Prenez garde, pour l'amour du ciel ! lui lance une voix de fausset.

Mais plus rien ne peut arrêter Monsieur le Promeneur qui, un pas à peine devant la voiture, des cris rauques coincés dans la gorge, se jette vers le fauve en fuite. Il reste là, par terre, à genoux, tandis que le chapeau, d'une pirouette élégante, lui file entre les doigts et vire à gauche.

Maintenant, il court avec régularité, en gardant la cadence comme un athlète avant la dernière ligne droite. Il ne force pas. Il a pris le rythme, il n'augmente pas son avance, il garde le mètre dont il pourra avoir besoin, ni plus ni moins. Parfois, il décélère pour asticoter son poursuivant. Il le laisse s'approcher en ne se relançant qu'au dernier instant, quand le patron, hors de lui, toute honte bue, vacille à la limite de s'étaler sur le ventre en voulant l'attraper.

Son ego s'amplifie, il se permet des bravoures téméraires, il défie le danger. Il traverse aveuglément la chaussée à un cheveu d'un tram, son poursuivant se cabre.

Un mitron loyal, respectueux de l'autorité, tente de lui barrer le chemin, lui fait un croche-pied. Le chapeau fait un saut, le mitron hausse les épaules. Un écolier, ahuri à la vue de la scène, s'écarte pour lui céder le passage ; c'est en vain que dix bouches lui crient de l'attraper : une vision fantastique apparaît en son âme d'enfant, celle du Chapeau enragé, capable de mordre celui qui le touche.

Et alors, de manière inattendue, chapeau et poursuivant disparaissent.

Le chapeau s'est blotti sous un porche ; une minute. Des imprécations sous le porche, un cri sourd.

L'instant suivant, Monsieur le Promeneur sort du porche avec dignité. Le chapeau est là sur sa tête, son visage est fier et digne, son attitude se transforme, il n'est plus le même. Il ne regarde ni à gauche ni à droite, il évite les yeux curieux.

Apparemment, ils ont passé un compromis, un traité, l’entente cordiale.

Une nouvelle constitution est née.

Monsieur le Promeneur est persuadé que cette solution heureuse, née à la dernière minute, est due à sa poigne et à son sens politique.

La réalité ? C'est la bourrasque qui s'est apaisée.

 

Suite du recueil