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troisiÈme communication

 

VILLE DE LA CINQUIÈME DIMENSION : LE PASSÉ

 

Temps terrestre, le 14 avril.

 

Ils sont trois.

Un petit personnage en casquette, en tunique romaine, avec des sandales et des jambières de cuivre. L’autre, une sorte de lansquenet avec une toque de fourrure rabattue sur les oreilles, des hardes colorées, un pantalon effrangé, des bottes à longues pointes. Finalement, un monsieur avec des lunettes qui m’inquiète parce que je le connais.

- Passeports, s’il vous plaît.

- Passez-le moi, c’est moi qui le présenterai - chuchote mon guide.

Je lui cède mes documents qui se transforment entre ses mains : l’un devient un rouleau de parchemin à l’attention du soldat romain, le lansquenet reçoit un objet métallique et le porteur de lunettes une enveloppe fermée.

Mon guide explique.

- Ce monsieur est une vieille connaissance à moi, il est en voyage d’étude. Il a été invité par Tibère, par Charles V et par la reine Victoria. Après ses visites il construira une ville, puis il poursuivra son voyage.

Le porteur de lunettes tripatouille mes bagages.

- N’avez-vous rien à déclarer ? Avez-vous emporté des images ?

- Quelles sortes d’images ?

- Des symboles, des souvenirs instinctifs, des gestes, des regards, des mosaïques de mots à assembler ? Des visages, des yeux, des oreilles oubliés ? Des babioles emportées d’ici, oubliées depuis, puis rapportées ?

Je le regarde, péniblement gêné.

Mon guide s’adresse à lui :

- Laissez, Sándor. Ce n’est pas lui-même que Mr. Oldtime souhaite rencontrer ici mais les conditions locales et surtout d’autres personnes…

- Mais moi je dois réunir des données de portée générale - s’obstine le porteur de lunettes.

- De portée générale ! On en a déjà parlé…

- Vous ne voulez pas reconnaître l’importance de ces choses-là. Denis… Je sais bien que… L’autre jour je vous l’ai déjà expliqué… Je me souviens très bien de ce monsieur. Il se fait appeler Merlin Oldtime, or c’est complètement faux… en réalité il n’est qu’une substitution dans un rêve de Lady Hamilton, et moi je prouverai qu’elle ne pensait nullement à lui…

À cet instant, je le reconnais. Je crie :

- Mr. Ferenczi ! C’est génial ! Quelle mémoire vous avez !

Je me tourne vers mon guide.

- À trois reprises j’ai rendu visite à monsieur le psychanalyste, à Budapest… Chaque fois nous nous sommes disputés à propos de mes rêves… Vous vous rappelez, Mr. Ferenczi… Je vous disais déjà que leurs éléments ne sont pas entrés dans mon rêve depuis l’autre côté, mais depuis ici même… Vous n’êtes toujours pas d’accord ?

L’excellent savant hongrois balaie l’air d’un geste supérieur :

- Lady Hamilton que j’ai l’honneur d’analyser…

Je me fâche.

- Qu’est-ce que j’ai à voir avec Lady Hamilton ? Moi…

- Vous êtes une idée délirante de Lady Hamilton.

- Eh bien ça alors… Avec tout le respect que je dois à her ladyship, je récuse l’hypothèse d’être une idée délirante. En ma qualité de collaborateur du « New History », je proteste au nom de mon journal…

Mon guide pose une main apaisante sur mon épaule et chuchote à mon oreille :

- Ne discutez pas, Merlin. Je vous ai déjà dit que vous devez adopter une attitude très modeste, dans votre phase physique présente, ici on peut facilement vous faire un mauvais parti. Considérez comme un grand honneur d’être reconnu par monsieur le professeur et d’avoir éveillé son intérêt.

Puis à haute voix :

Mon ami Merlin vous donnera son adresse et sera à tout moment à votre disposition.

Ferenczi approuve de la tête.

- D’accord. Ramassez donc vos bricoles. Hum… que voulais-je dire… comment va le vieux Sigmund ?

- Sigmund Freud ? Il va très bien. Il était enrhumé, mais c’est passé maintenant.

- Veuillez lui transmettre les respects de Charcot et de Jung après votre retour ! Je vous souhaite un agréable réveil.

Pendant ce temps on me rend mes papiers. Le soldat romain et le lansquenet ont disparu.

Mon guide m’encourage du regard.

- Bon, c’est fait, Merlin. Préparez-vous, nous entrons dans la ville.

Le train roule silencieusement, je sens à peine les roues. Des nuages sépia défilent devant la fenêtre. Encore un tournant et sous nos pieds s’ouvre le paysage.

Simultanément, quelque chose s’ouvre aussi en moi.

Ce sentiment, je dois le communiquer.

Non pas pour m’analyser.

Dans l’hypothèse que le lecteur, lui aussi, a déjà vécu une impression semblable, de manière diffuse, semi-consciente, j’essaie de visualiser le spectacle au moyen de cette impression.

Une sorte de soulagement, comme quand on se retrouve chez soi.

Mais pas dans un chez soi que l’on connaissait où que l’on recherchait.

Un paysage inconnu, jamais encore rêvé.

Et pourtant, tout ce qui a été jusqu’ici — souvenirs d’enfance, visages connus, continuité de la vie — devient soudain improbable et étranger.

S’agirait-il de la mémoire de l’espèce ?

J’ai souvent soupçonné les plantes de la posséder : c’est ce qui leur procure leur infaillible sécurité.

Pour essayer de résumer en un seul mot ce qui est fondamentalement autre dans cette sensation, je dirai : espace.

Espace et dimension. Plus spacieux et plus grand que tout ce qui lui ressemble.

C’est peut-être mon optique qui a changé. Mon horizon s’est élargi. Ou bien c’est moi qui me suis réduit à l’état de lilliputien.

Imaginez un horizon qui se situe cent fois plus loin que d’habitude. Il est plus loin et tout y est plus grand.

Une lunette à l’envers repousse le monde, sans le diminuer.

Vue d’ici la Ville aussi est gigantesque.

Dans le monde antérieur je n’ai jamais vu une ville de cette taille. De la fenêtre, où elle se déploie, la muraille par laquelle elle commence se devine à plus de cent kilomètres, cependant vue de cette distance elle est plus belle encore, ce labyrinthe de pierres bâti sur des collines et des vallons, atteint presque la hauteur de l’horizon.

La muraille serpente, longue et sinueuse, elle étreint ; les deux bras se perdent dans la brume.

Directement derrière, un immense étang entoure le paysage comme un cerclage : le centre de la ville s’élève de ce lac comme une île.

Des ponts l’enjambent solidement.

Des ponts de pierre, vieux, couverts de mousse. Le reflet des piliers verts brille comme l’émeraude.

Les rues telles qu’on les voit d’ici, une profusion fabuleuse, se suivent et se croisent en courbes capricieuses ; aucun ordre géométrique nulle part, pourtant cela fait avec bonheur un tout harmonieux comme seul peut l’être ce qui est immuable car appartenant au passé.

Je ne peux pas m’exprimer autrement.

Cette ville est le Passé.

Elle est le passé donc elle est éternelle.

Elle est éternelle parce qu’on ne peut pas la changer, ni déplacer, ni agencer une seule de ses molécules : or ce qui ne se transforme pas ne peut pas cesser d’exister. Cesser d’exister serait un changement.

Tu peux imaginer, cher lecteur, de faire exploser l’Himalaya. Tu n’en as peut-être pas la force, mais si tu l’avais, tu pourrais le faire.

Mais tu ne peux pas imaginer de détourner d’un iota la descente d’un flocon de neige qui s’est déjà posé au sol.

Aucune force n’a cette puissance.

Projette l’image mobile, reviens sur le même détail : elle montre mille fois la même chose.

Tout est fugitif, éphémère, sauf le passé.

Voilà pourquoi il est si rassurant.

Voilà pourquoi il est si libérateur.

Là tu n’as pas à te forcer, à prévoir, à vouloir. Là il ne se passe plus rien. C’est le Nirvâna qui est plein de mouvement, de vie, de couleur.

Et par là, en ce qui concerne ma modeste personne, je prends congé de mon lecteur : sur mes sentiments je n’ai plus rien à dire.

Dans la suite je rends compte de ce que j’ai compris.

À première vue cette ville rappelle le décor des Mille et une Nuits. J’ai cru deviner Bagdad et les voyages de Sinbad le marin.

Mais à mesure qu’on s’approche des souvenirs toujours nouveaux se bousculent. L’image change aussi. Le train a peut-être bifurqué.

Nous roulons désormais parmi des rues. Des maisons médiévales, des toits ogivaux. Par endroits des ruisselets coulent sous des ponts minuscules entre les pavés.

Nouvelle expérience, un peu troublante.

L’image d’un groupe de maisons devant lequel nous filons s’est très fortement ancrée en moi : j’ai pensé à Raguse. Je me retourne aussitôt pour le regarder, mais au même endroit on dirait maintenant un vieux château fort avec des tours et des créneaux.

Plus tard je m’y suis habitué, mais au début c’était bizarre.

Lorsque nous pénétrons dans la gare je trouve déjà tout naturel qu’ici on ne peut pas s’orienter, ou plutôt on le peut tout à fait, mais dans un tout autre sens que de l’autre côté, chez vous.

Les mêmes détails, maison, rue, environs, tu ne les retrouves pas au même endroit que précédemment.

Ils n’ont pas disparu, leur place est seulement occupée par autre chose.

C’est le seul moyen d’agencer dans l’espace ce qui a existé successivement dans le temps : c’est évident, ici.

Je comprends vite de quoi dépend qu’un objet apparaisse à mes yeux.

Naturellement la condition est que je pense à l’objet.

Néanmoins, ce n’est pas moi qui décide. Tout suit un ordre intérieur qui échappe quasiment à ma volonté.

Cela n’a rien à voir avec les enchantements de pacotille d’un Aladin : je veux voir ci ou ça, donc cela apparaît.

Inversement. C’est parce que cela apparaît que j’apprends que j’y pensais.

Mon guide m’avertit que nous avons pénétré dans la gare.

Tohu-bohu. Des visages apparaissent. Pour le moment je ne reconnais personne. Mon guide est en vive discussion avec quelqu’un par la fenêtre, probablement à mon sujet car le locuteur invisible rit avec étonnement. « Et où descendra-t-il ? » - demande-t-il.

Mon guide se tourne vers moi. Je réponds aussitôt.

- N’importe quel petit hôtel me conviendra. Je n’ai pas besoin d’une grande chambre, pourvu que j’y sois seul, j’aimerais travailler. L’hôtel Siller à Vienne était autrefois un endroit propre et calme, ne pourrais-je pas y descendre ?

Mon guide hésite.

- Quand était-ce ?

- L’été mille neuf cent vingt-neuf.

Deux porteurs attrapent justement mes bagages. Mon guide les interpelle :

- Savez-vous où se trouve mille neuf cent vingt-neuf, le seize juin ?

Le porteur hausse les épaules.

- Comment ne le saurais-je pas ! Il faut savoir quand vous voulez y être.

- À l’heure viennoise.

Le porteur approuve de la tête.

- D’accord. D’ici-là on y sera.

Et déjà il attrape mes deux valises sur ses épaules et fonce.

Nous finissons par descendre du train. Je veille à ne pas être traversé par les objets. Je rase prudemment les murs, j’évite les gens qui viennent en face pour qu’ils ne risquent pas de me traverser en courant. Je suis un peu vexé de voir qu’ils ne me remarquent pas vraiment.

Mon guide m’accompagne un bout de chemin.

- Juste le temps qu’il vous faut pour vous habituer à la circulation - m’encourage-t-il en souriant.

Effectivement il faut s’y habituer.

Figurez-vous que dans l’espace on n’a presque aucun point de repère.

Le temps d’arriver au bout de la rue, je me retourne pour mesurer la distance parcourue : le début de la rue a depuis longtemps changé.

La difficulté est encore plus grande avec les passants.

Une foule de gens circulent dans tous les sens, mais les contacter - tout au moins pour moi - est pratiquement impossible.

Un incroyable français en gilet rayé passe par exemple près de moi dans son habit caractéristique du dix-huitième siècle, jabot, culotte plissée, bicorne. Je tente de lui adresser la parole. Le temps de me tourner vers lui, à sa place trottine un vieillard portant une longue cape, une toque pointue sur la tête.

De profil : un jeune homme rasé. Il se tourne vers moi : un homme barbu.

Dans certains carrefours je repère une sorte de policier, tout au moins un agent de l’autorité. Le temps que je m’approche, c’est un rôtisseur de pâtés qui d’ailleurs n’est pas debout mais accroupi près de son modeste étal.

Tout se confond, s’entremêle en tous sens comme dans un film devenu dément ; confusion diaprée, chatoyante, translucide, bariolée. Pour moi seulement, bien sûr. Pour les gens d’ici tout cela est simple, clair et compréhensible, ils s’y retrouvent à merveille. Mon guide m’assure qu’il en sera de même pour moi, je m’habituerai. Que je ne dois pas oublier que dans le papillonnement du réveil la chambre habituelle et les gens habituels nous font souvent un effet étrange : le salmigondis du rêve tournoie encore dans notre tête. Nos pensées battent la campagne, nos paroles sont délirantes.

Le salmigondis est donc en moi, il réside dans cet ordre apparent que j’ai rapporté de mon sommeil.

Pour que je revienne un peu à moi, il attire mon attention sur un point : si je m’y accroche mécaniquement je remarquerai une certaine régularité.

Ce point peut se résumer ainsi : je dois me convaincre que ce que j’appelle le temps est ici un fluide amorphe et d’orientation changeante, seul l’espace se déplace dans une direction unique, irréversible.

En effet.

Je remarque seulement les noms des rues et des places. Au lieu d’informations spatiales, je ne vois que des indications temporelles.

L’une des rues s’appelle le deux mars mille sept cent vingt-six.

Une autre le cinq octobre neuf cent trente.

Et ainsi de suite.

Au prix d’une forte concentration l’ondulation des choses spatiales commence à devenir quelque peu intelligible. Le tout n’est que pure fiction, je veux dire l’espace. Il est fort probable que je reste sur place, et en ce qui concerne ma progression, mes allées et venues, cela se fait dans le soi-disant temps.

Mon guide acquiesce de la tête.

- Je vois, vous commencez à recouvrer vos esprits. Nous serons bientôt arrivés. Par ailleurs, pour que vous puissiez vous orienter sans mon aide, nous achèterons pour vous une bonne montre gousset sur laquelle l’espace est régulier et contrôlable, vous pourrez y lire sa progression linéaire dans la confusion de la dimension temps. Attendez, voici justement un excellent horloger.

Nous entrons dans l’atelier de l’alchimiste. Après un court marchandage j’entre en possession d’un merveilleux petit appareil que je place dans la poche de mon gilet. Sur cette montre (un peu comme chez nous sur les cartes) figurent des données spatiales successives, dans un ordre immuable.

- Regardez donc. Où voulez-vous aboutir déjà ? À Vienne, n’est-ce pas ?

Après quelques recherches je trouve l’emplacement de Vienne sur ma montre cartographique.

Il ne me reste plus qu’à observer les rues.

Mille neuf cent vingt… vingt et un… vingt-huit… Tiens, mais nous ne sommes pas loin.

Brusquement je m’exclame. Ce n’est même plus la peine de regarder le nom de la rue.

- C’est celle-là ! Je la reconnais !

J’y suis, en mille neuf cent vingt-neuf, le dix-sept juin.

J’arrive ponctuellement : le petit hôtel Siller se trouve à l’endroit précis de la date où j’y ai séjourné naguère.

Les retrouvailles me réjouissent. Je confie mes bagages à la réception et je prends congé de mon guide.

Il me promet de me faire signe. Je lui demande de me téléphoner à Vienne.

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