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deuxiÈme communication
Mon compagnon de route
Temps
terrestre, le 11 avril.
Quelques
minutes de plus et je me sens tout à fait chez moi.
La
mue a eu lieu.
Je
me trouve ici dans la quatrième dimension, c’est une parfaite certitude.
Je
sais maintenant qui je suis (nommément), et pourquoi je me trouve dans ce train
et où je me dirige.
Mais
c’est secondaire.
Ma
situation et ma position sociale (disons : antérieures), affaire
personnelle, ne rentrent pas dans le cadre du présent reportage, donc je ne
veux pas en charger mon lecteur. Je ne dévoile pas non plus mon véritable nom,
bien que ce nom soit connu de nombre de gens cultivés.
D’autant
moins qu’en même temps je me rappelle fort bien que là-bas où se trouve mon
lecteur, mon nom est Merlin Oldtime (j’ai une
excellente mémoire, il faut le reconnaître ! D’ailleurs je ne peux pas
résister à l’envie de rire de ce nom étrange, il se trouve que je sais pourquoi
on me nomme ainsi chez vous !), que je suis collaborateur du « New History », mais si, c’est comme je vous le dis,
collaborateur du « New History », n’est-ce
pas magnifique ? Et que j’ai pour tâche urgente de maintenir le
contact avec les abonnés du journal.
Je
poursuis donc les communications que j’ai arrêtées la dernière fois à
l’esquisse de la sensation subjective de la projection dans la quatrième
dimension.
Encore
un dernier mot sur ce point.
J’en
étais à ce que moi, Merlin Oldtime, je constate,
c’est une agréable surprise, que rien ne cloche en matière de respiration, de
battements de cœur et autres importantes fonctions vitales, comme je le
craignais de l’autre côté.
Je
respire très régulièrement, mon pouls est parfait, mon état général est
satisfaisant.
J’aurais
envie d’ajouter tout de suite que j’ai faim, mais le lecteur risquerait de
s’imaginer que je me permets des plaisanteries frivoles une fois de plus.
Avant
donc de faire cet aveu, j’emploie des comparaisons pour essayer de lui faire
comprendre les deux points essentiels qui rendent notre contact d’une part plus
difficile, d’autre part, tout de même possible : c’est-à-dire en quoi se
ressemblent et en quoi diffèrent les existences en trois ou en plus de
dimensions.
Je dois
vaincre le préjugé du lecteur avec lequel (je m’en souviens très bien !)
il énonce ces mots à lui-même ou devant autrui (en paroles ou en pensée) :
l’au-delà, l’autre monde, existence après la vie, âme, immortalité, âme
immortelle et d’autres encore.
S’il
y croit il attache à ces termes certaines charges d’émotion et de
recueillement ; pour le moins il les détache de tout le reste, et dans une
certaine mesure (à juste titre) il considère comme sacrilège que quelqu’un,
dans son monde, confonde ces notions avec ce qu’on appelle des phénomènes
physiques.
C’est
pourquoi je dois m’exprimer avec prudence.
Premièrement :
c’est désormais d’ici que je m’exprime. Ici les sentiments tels qu’émotion,
recueillement, existence après la vie ont un tout autre sens.
Je
rassure le lecteur. Une forme différente du recueillement et de la piété existe
ici aussi, elle n’y est pas opposée, c’est seulement que l’idéal recherché se
situe plus haut et plus loin.
Deuxièmement :
en matière de différence et de similitude.
Le
plus simple est peut-être si je dis que les deux notions résident dans le degré
et non dans la substance.
Tout
au moins pour l’instant.
Seulement
ce degré, ou plutôt cette gradation prend, il me semble, l’orientation
exactement contraire à ce que vous supposeriez.
Je
dois sourire quand je repense aux séances des adeptes du spiritisme auxquelles
j’ai participé pendant mes recherches (essentiellement afin de me faire des
relations).
Des
configurations nébuleuses tournoyaient en volutes dans l’air, elles
impressionnaient la plaque photographique ; cette matière dont ils
parlaient, l’ectoplasme, le photoplasme, le corps
astral et d’autres formes dans lesquelles leurs fantômes se manifestent -
et c’est bien compréhensible ! - ressemblent beaucoup plus à des
manifestations d’une existence se disloquant en brouillard et en nuée,
cherchant à retourner au néant ou plus encore au chaos (en réalité ils auraient
beaucoup plus à voir avec le bouddhisme qu’avec notre spiritisme européen plus
sain) qu’à des êtres de plus de trois
dimensions, plus de trois ! C’est ridicule ! Alors que ces esprits
supportent à peine deux dimensions, ils sont beaucoup trop amorphes, le plan
bidimensionnel de la plaque photographique flotte sur eux comme un habit trop
large, leur matière éthérée consiste en des points ou tout au plus des lignes,
elle est à peine perceptible.
Je
me rappelle avoir dit à ces spiritistes : vos fantômes ont peut-être bien
existé jadis, à un degré primitif précorporel de la
vie, mais à supposer que quelques spécimens archaïques subsistent encore, ces
derniers ne méritent sûrement pas que nous les évoquions, le corps
tridimensionnel était tout de même une solution supérieure et infiniment plus
parfaite que ces êtres ! (Au demeurant on le voit bien à leurs
manifestations : dans tout ce qu’ils déclarent par la voix des
médias, ces ectoplasmes et corps astraux témoignent d’une moindre compréhension
du sens de l’existence que l’intelligence élémentaire qui a permis au plasma
initial ou à l’infusoire monocellulaire de s’adapter à l’existence
terrestre !).
Comprenez-moi
bien : vos fantômes représentés avec des draps blancs et de la
peinture blanche translucide ou des voiles nébuleux n’atteignent qu’un degré de
l’existence inférieur à un corps vivant.
Tandis
que ce qui est ici est parvenu à un degré supérieur. Je ne veux pas dire
supérieur d’autant, car vous pourriez vous vexer, mais…
En
bref, pour faire court : croyez-moi, en ce qui concerne mes poumons et mon
cœur, ils fonctionnent ici aussi bien et dans un certain sens même mieux que
les vôtres. Je dirai à peu près comme ceci : tandis que vous ne prenez
conscience du fonctionnement de vos organes que de manière indirecte, en
constatant leurs mouvements extérieurs et intérieurs, par le biais de vos sens,
voire des capteurs de vos appareils dédiés exclusivement à cette fin (en gros
de la même façon que vous n’enregistrez les phénomènes extérieurs que dans leur
mouvement, pas autrement !), moi je vis dedans, je bats et je respire
comme… mais à quoi bon expliquer ?
Votre
corps serait plus compact, plus dur, plus solide ?
Absolument
pas !
Pur
mirage !
Vous
portez la main à votre tête : oui bien sûr, par rapport à vos mains, par
rapport aux nerfs dont la terminaison perçoit le crâne osseux, l’os est dur et
compact ; mais dès qu’il est traversé par un vulgaire rayon gamma, avec sa
vibration plus dense, sa fréquence plus élevée que ce qui lie la matière dite
solide, il se désagrège en une brume illusoire, une nuée cotonneuse. Pensez-y,
et alors peut-être vous ne m’en voudrez pas si je vous assure que si je vous
rencontrais sous la phase qui caractérise mon état physique actuel, si
j’affrontais dans un combat même le plus brave gaillard d’entre vous, mettons Carnera aux poings d’acier, je traverserais ce champion du
monde, que par ailleurs j’admire infiniment les yeux fermés et les mains
croisées dans le dos, comme une balle de fusil traverse un bol de lait caillé,
qu’il me pardonne de l’avoir pris comme exemple.
Enfin,
pour ce qui est de ma conscience, de la conscience du moi, de ma
capacité d’observation et de compréhension, vu que celles-ci sont des
conditions essentielles de l’aptitude du journaliste…
Écoutez,
je ne peux pas vous dire autre chose que ceci : tout ce que je constate
ici autour de moi, si je regarde le monde alentour, présentement je réalise son
existence beaucoup plus sûrement et plus intensément que je n’avais coutume
autrefois de le concevoir et de le fixer dans ma conscience, bien que pour la
forme cela ressemble beaucoup à ce que vous voyez également.
À
peu près aussi sûrement que vous, vous admettez les rayons gamma.
Ici,
devant moi, près de la fenêtre du train, c’est un verre d’eau.
Un
verre tel que vous les connaissez.
Mais
ô combien plus explicitement, plus évidemment !
Ô
combien je suis certain que c’est cela et rien d’autre !
Beaucoup
plus de notions m’y rattachent.
J’en
sais beaucoup plus à ce même instant.
Sa
forme, son contenu, son matériau, son essence, sa composition, sa
signification, sa relation à son environnement, son rapport à tout ce qui
existe - tout cela se distingue nettement et indubitablement de mon moi
dans ma conscience, objet qui n’est pas en moi mais hors de moi et pourtant il
existe !
En
soi.
Pour
être soi - a
dit quelqu’un, ça me revient !
Et
si - ne m’en veuillez pas ! - j’ai ressenti le besoin d’évoquer tout cela
pour me faire excuser c’est pour ne pas heurter certaines âmes sensibles
lorsqu’à propos de mon arrivée j’ai tout de suite commencé à mettre en avant
des choses aussi terre à terre que ma faim.
Mais,
fort heureusement, j’ai vraiment faim.
Je
sais même de quoi j’ai faim.
Un
jour, j’y pense, c’était en soixante et onze quand ce train passait par ici,
j’ai rangé un morceau du meilleur fromage alpestre là-haut, dans le filet à
bagage du compartiment. Maintenant ça tombe bien. L’eau m’en vient à la bouche.
Bouchée
royale !
Il
est difficile de décrire la saveur de ce qu’on mange quand on est parfaitement
éveillé. En ce moment je pense savoir que je suis parfaitement éveillé. Et je
le suis.
Je
suis honteux et je me prends en pitié quand je repense à ce que signifiait pour
moi manger du fromage dans votre monde.
La
faim y jouait aussi un rôle, et même c’était le seul sentiment qui ressemblait
substantiellement à la faim ressentie dans la réalité à quatre dimensions.
À
propos du désir, certains poètes remarquent très justement qu’il oriente vers
de plus hautes sphères.
« Tous
tes désirs sont paroles de Dieu en toi » - observe le poète et je me
rappelle, dans le monde précédent cela me plaisait déjà. Qu’il soit dit à
l’éloge de ce poète que même ici je ne sens pas ce dicton (traduit bien sûr en
quatre dimensions) aussi comique que la plupart des citations qui proviennent
de l’autre côté.
C’est
seulement que tous les désirs je les ai emmêlés en une véritable mixture.
J’ai
pris le vrai pour symbolique et réciproquement.
La
faim en tant que désir est similaire là-bas aussi.
Mais
quelle différence dans l’assouvissement !
Du
morceau de fromage pris dans la main, j’ai d’abord dû constater qu’il était
vraiment un aliment et non une notion abstraite.
Avec
ma langue j’ai touché une forme et une matière : la première, il a fallu
la transformer par un effort de mastication, la deuxième évoquait surtout des
volumes lisses, émoussés, étrangers.
Dans
une pâle lueur une sorte de saveur vaguement rappelée, plutôt le souvenir ou le
pressentiment d’une chose à laquelle j’aspirais mais qui, à peine apparue,
disparaissait, une hallucination d’au-delà.
Ici
seule la saveur existe, elle vaut celle de mes désirs.
La
saveur elle-même, détachée de la matière, comme une réalité autonome et
reconnaissable en soi.
Je
ne dois la comparer à rien.
Je
ne la confondrais avec rien, même si je n’avais jamais mangé de fromage. Le
plaisir qu’elle procure ne se rattache à aucun souvenir contraignant. Il naît
et il est.
La
saveur se fait comprendre d’elle-même.
Ma
langue et mon palais nommeraient le fromage, fromage, s’ils ne l’avaient jamais
rencontré : c’est ma langue et mon palais qui le découvrent, pas moi.
Vraisemblablement
c’est à des choses de ce genre que vous pensiez lorsqu’en soupirant vous
évoquiez le nectar et l’ambroisie.
À
propos du nectar.
Un
verre d’eau de ma gourde y répondra.
Je comprends
maintenant pourquoi j’avais toujours soif dans l’ancien monde.
Que
de cocktails j’ai commandé, que de fois j’ai vitupéré le mauvais dosage d’un
barman, je m’enivrais mais je n’étanchais pas ma soif ! J’ai bu mes larmes
et si je me rappelle bien, j’ai même bu du sang.
Car
j’avais oublié de boire ce petit reste d’eau avant de m’endormir.
La
soif est comme emportée par le vent, et moi, désaltéré, je me tourne vers la
fenêtre.
Un
paysage hospitalier, vallonné, court au-dehors, le soir tombe.
Je
consulte mon plan de voyage : bientôt nous atteindrons la ville que, pour
simplifier, j’ai appelée Dünkirchen, de l’autre côté.
Je
vérifie mes documents, je veux que tout soit en ordre au contrôle. Je ne sais
pas pourquoi, mais je pressens que le contrôle aura lieu dans le train. Je suis
très en forme et curieux.
Le
train ralentit. Nous sommes apparemment arrivés dans une gare secondaire,
attente excitée ; je vais peut-être savoir enfin à quoi ils ressemblent,
comment vont se manifester les premières âmes que je rencontrerai.
Parce
que jusqu’ici j’étais seul dans mon compartiment.
Comment
est-ce qu’ils peuvent bien être ? Ressemblent-ils à moi ? Ou plutôt à
l’image que je me suis faite d’eux autrefois ?
Mon
cœur bat la chamade.
Jusqu’ici
je n’ai été entouré que d’objets et de la nature - des êtres vivants vont
désormais venir -, cent mille fois plus vivants que de l’autre côté
puisque immortels.
Moi
qui ne suis qu’un voyageur en transit, je sais bien que je ne le suis pas
encore.
Pour
la première fois une question me traverse : suis-je prêt pour ce qui doit
venir ?
Puis
je me ressaisis.
Je
pense à mon devoir.
Le
train ralentit, il s’arrête.
Je
me lève, je me redresse, tendu, prêt à tout.
D’abord
le silence, puis comme si un bruit un bruit lointain se rapprochait… Murmure
étrange. Comme si on parlait. Comme si quelqu’un questionnait impatiemment. Je
ne peux pas distinguer les paroles.
Les
bruits s’intensifient. Ils se transforment en une sorte de grondement continu.
Le train tressaille doucement. Comme s’il se soulevait.
Oh.
Un
instant, et le paysage crépusculaire extérieur s’illumine d’une clarté
éblouissante. Au même moment le grondement crescendo se transforme en un
bruissement, musique !
Musique !
C’est ça ! Quelle musique enchanteresse ! L’intensité grandit, bien
au-delà de ce que mes oreilles terrestres auraient pu supporter. À présent,
c’est sans oreilles que je l’entends, sourd, comme si mille cieux
résonnaient ; par rapport à cela, qu’était-ce que la bataille de
Gorizia ?
La
musique devient si puissante qu’elle éteint la lumière de mes yeux, il fait
nuit aux fenêtres et des éclairs fulgurent dans cette obscurité.
Il
me semble que dans un instant je pourrai perdre le fil et retomber là d’où j’ai
osé sortir, dans l’évanouissement des trois dimensions…
Je
dois tendre toutes mes forces pour que la frayeur, une frayeur plus terrifiante
que toutes celles que j’ai vécues, ne m’écarte pas de la réalité.
Je
suis sur le point de défaillir, à moins que…
Rédemption !
Une
voix issue du chaos de l’alternance étourdissante de l’ombre infernale et de la
stupéfiante clarté.
D’abord
de loin, puis de plus près.
- Allô !
Allô !
Puis
très perceptiblement :
- Allô,
Rameau ! (Voilà, le nom, je l’ai donc dévoilé.)
J’aimerais
hurler.
- Allô !
- J’essaye ma voix mais je suis amèrement déçu par mon faible miaulement.
Aucune chance que l’âme charitable l’entende.
Par
bonheur la Voix est déjà ici quelque part, sous la fenêtre.
- Allô,
Rameau ! - répète la voix gaie, sonore. - Êtes-vous dans le compartiment ?
Frissonnant,
je miaule encore. Situation pitoyable.
La
porte du compartiment se met à onduler à la manière d’un rideau.
Sa
poignée monte et descend à plusieurs reprises, mue par une main impatiente.
Ensuite la main en a apparemment assez… La matière supposée dure et opaque de
la porte fermée flotte et ondule comme un liquide… Un liquide translucide… on
croit apercevoir les contours d’un visage à travers… Il s’approche de la
surface intérieure de la porte… déjà je le distingue assez bien…
Un
visage que je connais…
Il
me regarde lui aussi, son sourire m’encourage, je vois sa main me faire des
signes.
L’instant
suivant il surgit de la porte liquide.
Il
se tient devant moi. Il sourit. Il se penche amplement en avant… je ne sens pas
mais je vois qu’il m’étreint, il embrasse mon visage chaleureusement.
Dans
ma torpeur je ne résiste pas, je m’efforce de réagir…
- Qu’y
a-t-il, Rameau ? Vous ne me reconnaissez pas ?
Je
bégaie. Je m’efforce.
Il
rit de bon cœur, d’un rire sain, à plein poumons.
- Ce
n’est pas très gentil de votre part… Je savais que vous veniez, j’ai fait le
voyage pour vous accueillir, pour vous aider à traverser les premières
difficultés… je me doutais que vous seriez un peu impressionné… c’est comme
cela d’habitude…
J’hésite
encore.
Cela
ne le dérange pas, il bavarde avec vivacité, électrisé, manifestement très
heureux de m’avoir trouvé et de pouvoir m’aider.
- Ne
soyez nullement gêné, pour moi aussi c’est une surprise… Vous savez, je croyais
que vous étiez venu pour de bon, c’est comme ça qu’on m’a informé… J’apprends à
l’instant qu’il ne s’agit que d’une expérience et que vous voudrez repartir…
Très intéressant ! Encore plus intéressant en tant qu’expérience… Mais
bien sûr je ne l’avais pas prévu… dans ma distraction, vous avez pu le voir,
j’ai commencé à secouer la porte, avant de comprendre que je me trouve dans la
quatrième dimension, je peux la traverser sans y penser… Évidemment j’aurais pu
me rappeler que c’est seulement dans la quatrième dimension qu’il est possible
d’exécuter l’expérience si vous voulez vraiment retourner dans la troisième… De
la cinquième où ma modeste personne se trouve ce n’est plus possible… ou
plutôt, peut-être possible, mais cela ne vaut pas la peine… heureusement pour
moi parce que, comme j’ai toujours la bougeotte, j’en serais bien capable… Mais
je n’arrête pas de bavarder, j’ai dû vous effrayer… Mon pauvre ami, ce n’est
pas un état confortable… de traîner en quatre dimensions, dans ce milieu dur,
clair et bruyant où vous êtes tombé… vous êtes impressionné, non ? Il faut
dire que vous avez très mauvaise mine… ne m’en veuillez pas, c’est plus fort
que moi… il faut que j’essaye.
De
façon inattendue il tend ses bras en avant.
Je
suis quasiment pétrifié, je suis de nouveau proche de l’évanouissement, de la
dislocation, de l’anéantissement en nuée.
Eh
bien, quelle honte !
Et
c’est moi encore qui me suis vanté auprès du lecteur !
Toujours
est-il que le poing de mon charmant compagnon de voyage a parcouru mon corps
avec la facilité de la balle de fusil déjà évoquée à travers le lait caillé
auquel j’ai comparé le champion de boxe.
Il
le parcourt et il se retire, sans que la main et le corps se touchent, sans
qu’il provoque le moindre changement l’un sur l’autre, comme s’il avait pétri
un nuage de brouillard, la projection d’une image vide, qui se recompose
ensuite sans le moindre dommage…
Mon
compagnon de voyage rit de bon cœur.
- Je
le disais bien ! Quatrième dimension ! Image et ombre !
Fantôme ! L’esprit de Hamlet ! Mais vous m’êtes très cher tel que
vous êtes ! Je suis ravi, j’aime beaucoup votre courage, j’apprécie
l’idée, vous me plaisez jeune homme et ne craignez rien tant que vous me voyez,
je vous guiderai dans ce monde pour vous éviter de vous perdre. J’ai parlé de
vous à d’Alembert, il était très bien intentionné et pour m’être agréable il
vous recevra. Je vous présenterai également à d’autres, il y aura quelques
difficultés mais je ferai tout pour que… En somme, vous souhaitez recueillir
des impressions… vous voulez les informer là-bas… C’est magnifique !
Je
miaule encore, mon nom peut-être, tel qu’on m’appelle de l’autre côté : Oldtime.
- Oldtime ? Ce n’est pas mal. Ça m’est égal. Mais le
Café de la Régence, vous ne l’avez pas oublié, j’espère ?
Comme
frappé par la foudre, je le reconnais enfin. Je crie, libéré :
- Monsieur
Diderot !
- Denis
Diderot, à votre service… comment m’avez-vous appelé au fait ?... Du
dix-huitième siècle. L’auteur du Paradoxe, à votre service. Vous n’auriez pas
pu trouver un guide plus agréable. Ici, où nous venons d’arriver, vous ne
trouveriez que peu d’esprits compréhensifs sachant apprécier votre entreprise…
Vous aurez besoin d’une protection, j’ai d’utiles relations… qui aimeriez-vous
rencontrer ? Je vous préviens, vous devrez être prudent, vous devrez
suivre mes conseils en toutes choses, ne faites pas un pas sans moi car cela
pourrait vous jouer un vilain tour… ou bien on pourrait vous refouler là d’où
vous venez, ou bien vous resteriez bloqué ici sans même distinguer le pourquoi
du comment… Il faudra ruser un peu avec ces messieurs et dames d’ici…
Je
bégaie :
- J’ai
obtenu les autorisations officielles.
- Vous
n’irez pas loin avec les autorisations officielles… Ce n’est pas tellement les
autorités qui vous intéressent, pour le moment… Vous désirez contacter
personnellement les vivants… je veux dire les morts, comme vous les appelez… Il
faudra leur faire croire que… Vous comprenez, si vous allez vous manifester
auprès d’eux sans que je vous annonce… ils risqueraient de vous traverser
simplement de leur regard comme je vous ai traversé il y a un instant avec ma
main… Ils ne vous croiraient pas, vous pourrez toujours leur raconter ce que
vous voudrez, gesticuler et sautiller autant que vous voudrez, ils se
frotteront les yeux, ils feront une moue de dédain et ils vous tourneront le
dos… peu de vivants ont comme moi l’envie de s’occuper de semblables balivernes
tel qu’un être en trois dimensions, même si en l’occurrence vous avez réussi à
vous incarner dans la quatrième… N’oubliez pas, chez vous non plus on n’aime
pas beaucoup les fantômes des spiritistes… en tout cas vous devrez veiller à ce
que personne ne puisse vous toucher… Enfin, je serai là, près de vous, j’y
veillerai… Confiez-vous à moi, j’ai une passablement grande liberté de
mouvement dans cette ville en cinq dimensions où nous allons bientôt arriver.
Vous y serez très bien entouré, n’ayez aucune crainte.
Mon
compagnon de voyage, mon mentor et mon guide, regarde par la fenêtre, puis se
penche vers moi et m’annonce doucement et rapidement :
- Préparez-vous.
Contrôle. Vous devez obligatoirement le subir pour qu’on vous laisse entrer
dans la Ville.
Les
uns après les autres, les préposés des contrôles de passeport et de douane
entrent dans le compartiment à travers la porte.