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Jeunesse de Merlin Oldtime
Aux temps de la rencontre que je
viens de décrire, en 1932, Merlin Oldtime avait
quarante-cinq ans, et l’image que l’on en percevait, même sincère et
esthétique, ne rend pourtant pas inutile quelques informations supplémentaires.
Celles-ci proviennent de certaines
connaissances, des relations personnelles qui se souvenaient de Merlin chez
lui.
Son père, ou peut-être seulement
son tuteur, Antony Oldtime, directeur de la
bibliothèque de Chelsea, était déjà décédé à l’époque où sa disparition aurait
pu attirer l’attention sur lui. Nous savons par sa famille que Merlin n’a pas
connu sa mère, c’était apparemment un enfant adopté. Avec son père il est resté
en bons termes jusqu’au bout mais ils se voyaient peu après ses vingt
ans : Merlin parcourait le monde, et ses lettres qui dépassaient rarement
les comptes rendus conventionnels ne témoignaient pas d’une relation affective
particulière. Il était bon élève, il s’est même inscrit à l’université, il
suivait des cours d’archéologie, et ce n’est pas faute de diligence ou de
capacités qu’il n’a pas achevé ses études. À l’âge de vingt ans et quelques, il
s’est passé quelque chose dans la vie de Merlin. Il ne s’en est pas
beaucoup vanté plus tard et les fidèles du journaliste ne l’ont pas trop
évoqué ; ceux qui tentaient de donner un arrière-plan mystérieux et
captivant d’une portée morale religieuse à sa malheureuse aventure le
colportaient d’autant plus. Une chose est sûre : Merlin a passé six mois
dans une institution psychiatrique, et quand il en est sorti, il ne s’est plus
réinscrit à l’université pour y obtenir son titre de docteur.
De sa maladie nous ne connaissons
que quelques symptômes. Les qualifier, c’est une question d’humeur ou de goût.
Voici ce qui s’est passé. Ce jeune
homme sobre et très comme il faut par ailleurs faisait durant une certaine
période des visites dont il ne voulait pas et même ne pouvait pas avouer le
but.
Il faut comprendre cela à la
lettre, sans quoi on aurait tendance (comme cela s’est produit après le premier
cas) à penser à une farce de potache ou à une quelconque excentricité pas si
rare de la part des dandys de la société anglaise.
Un jour, Merlin monta dans son
immeuble du numéro 47, Trafalgar Square, il sonna au troisième et il demanda à
la bonne qui lui avait ouvert avec qui il pourrait s’entretenir dans la
maisonnée. La bonne appela sa maîtresse.
Mrs. Sheldon, épouse du
sous-directeur d’une entreprise de pompes funèbres, conduisit ce jeune homme
convenablement vêtu dans la pièce intérieure et lui demanda poliment ce qu’il
souhaitait, et à qui elle avait l’honneur.
Merlin déclara n’avoir rien de
particulier à dire, d’autant qu’il n’avait pas la chance de connaître la
dame ; mais dans la mesure où Mrs. Sheldon, s’il avait bien compris
son nom, désirait lui demander un renseignement qu’il serait à même de lui
fournir, il serait volontiers à sa disposition. Lui-même, Merlin, avoua qu’il
goûtait peu les privautés, donc, selon lui il serait plus correct qu’ils
bavardent de quelque sujet neutre, par exemple de l’enfance de Pline le
Jeune ; il venait justement de lire plusieurs livres d’histoire sur le
premier siècle après Jésus Christ, il s’intéressait particulièrement aux
sources premières, et l’opinion de Mrs. Sheldon l’intéresserait
également ; est-ce que, d’après elle, il avait vu juste, car à son avis,
contrairement au jugement de l’histoire, Pline était un jeune homme menteur et
de caractère flagorneur, et si Mrs. Sheldon ne le croyait pas, il était prêt à
prouver ses dires en s’appuyant sur les faits.
Mrs. Sheldon recula jusqu’au mur
mais ne fut pas vraiment tentée de tirer le cordon de la sonnette car Merlin
changea immédiatement de ton, il assura très gentiment la dame qu’il n’avait
pas du tout l’intention de la contrarier par une conversation qui lui serait
ennuyeuse ou désagréable, Mrs. Sheldon pourrait peut-être plutôt raconter
quelque chose d’elle-même, de son passé, de ses projets, de ses problèmes, de
sa famille, après tout il ne voulait rien de spécial à propos de Pline, c’était
un sujet comme un autre pour alimenter la conversation.
À la question péniblement prononcée
par Mrs. Sheldon, de savoir pourquoi il voulait s’entretenir justement avec
elle, d’où il la connaissait, qui l’avait envoyé et plus généralement qui il
était, il haussa les épaules. Il se présenta mais immédiatement après il se mit
à expliquer que Mrs. Sheldon l’avait totalement mal compris ; la substance
et le sens de sa visite résidaient justement là, dans sa nature d’inconnu, donc
dans la possibilité pour lui d’écouter des réactions impartiales à ses observations,
c’était beaucoup plus intéressant et instructif que l’attention à l’avance
influencée, convenue, des connaissances. Avant de sonner il n’avait pas l’ombre
d’une idée de la personne qui allait ouvrir la porte : un homme, une
femme, un enfant ou même la bonne si vous voulez. Mais si Mrs. Sheldon n’y
tenait pas, il abandonnerait cette idée et jouerait, si elle le souhaitait, une
partie de poker, ou bien s’il y avait un gramophone dans la maison, il était
aussi à sa disposition comme danseur tolérable.
Enfin, Mrs Sheldon ne souriant
toujours pas, bien qu’il eût fait cette dernière proposition avec beaucoup de
gentillesse et d’affabilité, Merlin se leva et déclara fermement mais sans
grossièreté qu’au nom de la très renommée hospitalité anglaise il se serait
attendu à ce qu’on lui offrît au moins quelque chose, même les peuples les plus
primitifs s’en font un devoir quand survient un visiteur. Quant à lui, si Mrs.
Sheldon ou son mari lui avaient rendu visite, il les aurait reçus avec plus
d’égards. Ensuite, il s’inclina fraîchement et prit congé.
Cette aventure, au demeurant assez
désagréable, ne porta pas à conséquence, mais par la suite Merlin rendit
plusieurs visites analogues dans des maisons complètement inconnues prises au
hasard, parfois on l’accueillait volontiers, on en riait et on se séparait en
amis, mais à la fin un colonel porta plainte pour violation de domicile, il le
soupçonna même d’espionnage, il y eut une enquête, toute une affaire, si bien
que le jeune homme crut mieux faire de prétexter un état nerveux dépressif,
pour preuve il demanda lui-même son internement dans l’institution
psychiatrique déjà évoquée.
Des choses semblables ne se
reproduisirent plus par la suite ; de cette inclination subsista sa
facilité et sa rapidité pour lier amitié. C’est sans doute ce trait de
caractère qui fut décisif pour sa carrière ; on peut sans crainte la
qualifier de réussite.
En tant que journaliste, il fut
d’emblée apprécié par son premier rédacteur qui l’employa d’abord comme
critique musical, puis, ayant remarqué sa culture peu commune et son ouverture
d’esprit, l’envoya couvrir des conférences scientifiques, dont il rapporta des
comptes rendus intéressants et tout à fait excellents, il faisait brillamment
la synthèse des points essentiels. Vu son succès, le rédacteur lui confia
définitivement la rubrique, et Merlin fit rapidement pousser ses griffes de
grand fauve.
Son principe de base était agir
soi-même, il détestait le reportage au pif, même présenté dans un
langage artistique. Merlin, qui dans sa prose acquit rapidement un style
personnel et concis, et c’est précisément ce qui lui a valu ses plus
authentiques fidèles, a souligné à plusieurs reprises que les grands maîtres de
la prose, les écrivains célèbres, l’ont toujours laissé indifférent. Il ne
lisait pas de romans, il n’était pas trop sensible à la poésie non plus, c’est
pourquoi il était un peu méprisé dans les milieux littéraires, on évitait tout
au moins de discuter sérieusement avec lui. Son imperfection ou son
insensibilité en la matière causa plus tard bien des tracas à ceux qui auraient
voulu rattacher l’entreprise prodigieuse — objet de ce livre — à la nature
poétique, métaphysique ou du moins spirituelle de Merlin. C'était hors de
question. Merlin n’était intéressé que par la réalité, par le roman de la
réalité comme il disait, il dévorait goulûment les livres de sciences
naturelles, il lisait toute la presse spécialisée qui lui tombait sous la main,
mais non au nom de quelque idéal moral ou esthétique élevé ; la vérité,
but ultime de toute connaissance ou soif de connaissance, en tant que notion
philosophique, ne signifiait rien pour lui ; un jour que la conversation
portait sur ces questions il développa qu’à ses yeux le mensonge n’était
nullement immoral seulement sot ; la réalité non encore découverte,
avançait-il, est un terrain tellement plus riche que ce que notre petite imagination
est capable de combiner à partir du matériau déjà connu, que tout simplement
cela ne vaut pas la peine de mentir ou de fantasmer, ni même de
spéculer ; nous ne sommes pas nés pour comprendre le monde mais pour le
découvrir et pour en révéler les tenants et les aboutissants ; et cela
demande de se lancer, d’aller près des choses, de les prendre en main, de les
tester, de les expérimenter, autant que nous le permet notre vie corporelle
limitée dans le temps et dans l’espace.
Son premier succès mondial dans le
genre du reportage, il le dut à sa méthode de vivre l’événement. Le
grand public n’a vu à admirer dans l’entreprise que la fascinante
performance du courage personnel : il est par exemple effectivement exact
qu’un jour il s’en est fallu de peu que Merlin ne fût réellement pendu,
il avait déjà la corde au cou et il trépignait encore pour qu’on ne cherche pas
à le sauver, il se brouilla sérieusement avec son compagnon de voyage, son
secrétaire, qui à la dernière minute réussit non pas à prouver mais à trahir
ce que Merlin appelait son innocence, lui, il aurait aimé vivre
l’instant où il perdrait connaissance, dès lors qu’il était allé jusqu’à
assumer le rôle du condamné à mort pour la cause d’un reportage authentiquement
vécu, au prix de quelle sueur et de quelles démarches ! (L’accumulation
des laissez-passer et des autorisations était une de ses idées fixes).
Cette méthode, vivre l’événement,
est restée jusqu’au bout sa principale ambition. Apparemment il est arrivé sur ce
point à la limite de l’exagération, à la plus grande joie des humoristes (sans
compter les chasseurs de sensationnel) qui ont écrit des quantités de
caricatures, de pastiches du style de Oldtime, sous
des titres comme « J’ai été toute une nuit la bonne de Marlène
Dietrich », ou « Je me suis fait assommer par Carnera
revêtu de sa panoplie de champion du monde », ou bien « J’ai été une
baleine harponnée dans l’Océan Atlantique », ou encore « Un
après-midi dans la peau d’un nouveau-né du jour ».
Mais ces moqueries n’accordaient
pas leur vraie valeur à l’essence même de l’art du reportage à la Oldtime, ce qu’un critique avisé a défini dans les termes
suivants : l’effet et le mirage de cet art ne résident pas dans l’expression
mais dans la perfection de la communication.
En effet, le lecteur vivait lui-même
la même chose que le reporter ; la vie grouillait dans la concision de
sa méthode, photographier sans se soucier, ni des couleurs ni des
nuances : il n’offrait pas une image stationnaire mais un film animé.
Un jour, à un jeune journaliste
qui, au bout d’une demi-heure passée avec lui, avoua vouloir écrire un article
sur le célèbre reporter et lui demandait un entretien à cette fin, il
répondit : « si vous n’avez pas achevé votre article jusqu’à
maintenant tant que j’ignorais l’objet de l’entretien, vous n’avez
qu’à jeter votre crayon parce que ce que vous apprendrez par moi sur moi,
ne vaudrait pas plus qu’une grimace dans un miroir ».