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ennemis et luttes

 

Telle était en effet sa méthode.

Avant que son envie et son ambition ne l’aient amené sur le terrain des grands événements (révolutions, campagnes, catastrophes naturelles) Merlin s’intéressait le plus au monde clos de la personnalité humaine : là bien sûr où cette personnalité se révélait effectivement singulière et fascinante dans ses manifestations extérieures, dans le petit microcosme pas toujours distingué, des soi-disant célébrités. Comme tant de ses prédécesseurs, il a lui aussi commencé dans le genre de l’interview, sinon sans sélection, tout au moins capricieusement, selon une classification très personnelle. Dans sa fameuse série de portraits, qui cette fois-là a rendu populaire le supplément hebdomadaire d’un quotidien français, la succession des modèles stupéfia même les lecteurs habitués à ce qu’on nomme des esquisses colorées. Une semaine, un leader politique, un chef de gouvernement ou le meneur d’un mouvement victorieux, la semaine suivante, la femme à barbe ou le vainqueur d’un marathon de danse ou carrément l’ennemi public numéro un.

Rien de particulier jusque-là, on pouvait tout au plus constater le large champ d’intérêt du journaliste. Ce qui a vraiment produit l’effet de nouveauté, c’est le point de vue si changeant et si multiple à partir duquel il observait ses modèles, et la bizarrerie que le modèle ne voyait en aucun cas son dessinateur.

Merlin ne s’est jamais présenté devant une célébrité désignée pour être sa prochaine victime avec le prétexte qu’il allait bavarder avec elle, faire une interview ou une enquête ou qu’il lui demanderait son opinion ou son avis. Il se munissait de tout le matériel nécessaire à d’éventuels contacts directs, tantôt grâce à ses excellentes relations, tantôt grâce à la bonne volonté de la rédaction qui mettait à sa disposition les documents les plus variés : lettres de recommandation, références (nous avons déjà mentionné plus haut que c’était un collectionneur passionné de justificatifs) ; il n’y a pourtant jamais eu recours sauf les très rares fois où il a été obligé de se sortir d’une situation délicate, d’échapper à un problème que lui avait attiré le rôle qu’il s’était donné dans l’intérêt de la cause.

La victime ne se doutait pas le moins du monde qu’elle avait affaire à un journaliste, et encore moins que celui-ci n’était autre que Merlin.

C’est ainsi que fut préparé son premier portrait, celui de l’empereur Guillaume en 1912, il l’attendait pourtant, il avait accepté sa demande d’audience, considérant le prestige du journal qu’il représentait. Une semaine avant l’audience le maître de la barbe et du bain de l’empereur tomba malade, le valet des appartements proposa un remplaçant, mais celui-ci n’arriva pas à temps, et un Anglais de confiance, recommandé par la camériste, fut engagé pour quelques jours. L’empereur prit en affection ce singulier jeune homme peu militaire qui entreprit les soins des ruines mortelles de l’empereur avec le tact qui convenait mais d’une manière foncièrement personnelle : il brillait par sa compétence surtout pour le traitement spécial du bras paralysé, au-delà même de la prescription médicale, si bien que l’empereur entama avec lui une conversation, mais tout à fait unilatérale ; il alla jusqu’à faire des confidences très intimes sur des membres de sa famille, il donna également son opinion sur le président français. À la fin il voulut le retenir à la place du barbier malade, mais Oldtime déclina cette offre en prétextant sa famille londonienne. L’empereur était très amusé par son apparence corporelle, c’est précisément pour cette raison qu’il l’invita à s’engager dans l’armée allemande en s’étranglant presque de rire. Le maître de bains demanda un temps de réflexion, et quand celui-ci fut écoulé, il ne revint plus, sauf à l’audience prévue sous son véritable aspect de Merlin Oldtime. L’empereur le reconnut, d’abord il fut immensément courroucé puis, fervent lecteur des romans policiers à la mode de ce temps, il éclata de rire, il tapa l’épaule du hardi journaliste, et comme contrairement à son amour-propre sa mémoire n’était plus sans défaillance, il l’autorisa à écrire toute cette aventure.

Pour justifier cette méthode Merlin a invoqué son expérience ou plutôt sa théorie selon laquelle plus on se place dans une situation inférieure pour observer un personnage dans la perspective des couches sociales, plus authentique est l’image que nous en percevons ; « personne n’est nerveux avec ses supérieurs », aimait-il dire, et lui, il était précisément intéressé par l’affrontement des nerfs. Pendant des semaines il a par exemple importuné un milliardaire célèbre pour son avarice sous le déguisement d’un artisan à la recherche de travail, il utilisa les mêmes lettres de recommandation grâce auxquelles il aurait été reçu dans son salon par le personnage vaniteux s’il avait décliné son identité. Il est vrai en revanche qu’auprès d’une jeune paysanne italienne il se fit passer pour Garibaldi, mort seulement en apparence (ce qui demandait tout de même pas mal de culot vu les portraits notoirement connu du héros national), afin, prétendument, d’étudier l’effet psychologique des légendes.

Il est probablement superflu de rappeler qu’il a élaboré la plupart de ses reportages datés des fronts les plus importants de la guerre mondiale sur la base d’expériences vécues. Ceci est d’autant plus surprenant que lors d’une vaccination contre le tétanos il faillit s’évanouir de peur. Évidemment on a chaque fois reconnu après coup que s’il a réellement participé à des batailles c’est seulement parce qu’il voulait les observer de près ; il a pourtant placé fréquemment le commandement de l’armée devant un sérieux dilemme : fallait-il célébrer en lui un héros fort estimable sur le plan militaire, ou bien tout faire pour l’éloigner d’urgence comme un quelconque importun insolent et indiscret ; il est même arrivé qu’on l’ait proposé à la fois pour une distinction militaire à l’occasion d’une action particulière et que, dans la même affaire, le service de presse déclenche une procédure contre lui. (L’affaire d’espionnage date également de cette période-là.) En revanche c’est en simulateur impudent qu’il échappa à un de ses ordres de mobilisation, pour pouvoir se mêler au front des insoumis et des clandestins dont par la suite il a rendu compte dans de brillants articles.

Une fois Bernard Shaw fut tourmenté tout un été par un auteur dramatique inconnu ; ce would-be-writer obstiné n’était pas du tout intéressé par la personne de l’écrivain, il ne parlait que de lui-même, il essayait de convaincre le vieux maître que sa plus grande action, le sens de sa vie, sa vocation, son titre à l’immortalité ne pourraient être que de le découvrir lui, à la manière d’un Saint Jean-Baptiste, et de l’introduire dans l’histoire universelle. Il n’y avait rien à faire, il se débrouillait toujours pour s’insinuer auprès du maître, et c’est bien à son propos que l’on raconte cette célèbre anecdote : l’écrivain piégé finit par s’abandonner à son destin, il consentit à subir la lecture de la pièce de son tortionnaire, mais il revêtit auparavant une chemise et un bonnet de nuit sous prétexte qu’un gentleman ne dort pas dans ses habits de ville, surtout en présence d’un invité. Alors Merlin, puisque c’était lui, fit lecture d’une comédie de Calderon que par hasard Shaw ne connaissait pas ; qu’il soit dit en son honneur qu’il se réveilla à la fin du premier acte, il secoua le lecteur et déclara qu’il le tenait en effet pour un talent hors du commun et qu’il le présenterait au directeur du théâtre, à condition qu’il lui permît d’écouter la suite plus tard, jouée sur scène.

D’ailleurs, Merlin ne manqua pas de louanger Bernard Shaw dans le compte rendu d’une cinquantaine de lignes qu’il a publié sur cette aventure estivale.

Déguisé en débutant il parcourut les rédactions berlinoises avec une nouvelle de Thomas Mann, véritable chef-d’œuvre ; or la plupart du temps on le refoulait comme sans talent. Une seule rédaction accepta tout de même son écrit mais lui demanda son accord pour que le rédacteur de la rubrique économique puisse le retoucher un peu, pour en améliorer le style.

Chez un cancérologue, prix Nobel, il se présenta pour une transfusion sanguine ; il y fit la connaissance de gens intrépides qui pour de la menue monnaie proposaient leur corps à des expériences scientifiques ; il dévoila les mystères des laboratoires, et plutôt que celui du grand savant, il dressa un portrait brossé de main de maître du comédien dévoyé qui avait vendu à plusieurs reprises son propre squelette : l’imagination débridée du corps médical y avait repéré une malformation intéressante. Comme malgré tout Merlin ne put tout de même pas se transformer en chien, il observa les expériences pavloviennes comme soigneur ; et dans la cage aux fauves, c’est dans une véritable peau de lion qu’il effraya à en mourir un dompteur intrépide, célébrité mondiale, par son comportement hystérique et par ses numéros d’imitation fantaisistes, passant brusquement du rugissement du lion au chant colorature des oiseaux.

Au cours d’une compétition de ski à Saint Moritz il faillit se rompre le cou : il eut le front, sans entraînement préalable, de se présenter au championnat du monde de saut à ski.

Par sa faute, tout le peuple d’un petit village provençal sombra dans une hystérie religieuse : un jour en effet, au son des cloches de midi, du plein milieu d’un cumulus dense et lumineux flottant au-dessus de l’église apparut un gros ange, d’ailleurs en culotte de cheval et bombe sur la tête ; il surgit du nuage, descendit presque jusqu’au clocher, il resta là suspendu pendant quelques minutes, puis actionnant les mâchoires et gesticulant des bras et des jambes comme les nageurs débutants il reprit de la hauteur et s’enfonça en marche arrière dans le même nuage. Le long câble avec lequel le pilote de louage en position au-dessus du nuage faisait descendre et remonter Merlin était suffisamment fin pour rester invisible, assurant une illusion complète. Une petite heure plus tard celui-ci, dans ses habits de marcheur, gémissait et se pâmait parmi la foule bouleversée, et il y étudiait l’âme du peuple.

Encouragé par le reportage de Maryse Choisy intitulé « Un mois chez les filles », s’il n’a pas recherché la compagnie de mauvais garçons ; il a tout de même passé un mois dans la section des agités d’un célèbre asile d’aliénés où il a rendu fous deux soignants, et où à la fin il a révélé que le directeur qui se prenait pour un psychiatre en renom y avait moins de droit que le laveur de voitures soigné dans l’institution n’en avait à sa prétention délirante d’être Napoléon. La visite qu’il rendit dans un observatoire américain se solda également par un scandale retentissant : il s’était présenté comme employé de l’entreprise de nettoyage, et il vit de ses propres yeux ce qu’il soupçonnait déjà grâce à certaines informations : dans le télescope construit pour des millions de dollars, « le plus grand appareil astronomique du monde », l’épouse du président entreposait le linge sale de sa famille présidentielle ; depuis trois ans en effet, les vieux directeurs refusaient d’avouer leur incompétence à manier cet instrument et ils utilisaient toujours l’ancien à la place.

Oldtime se fit beaucoup d’ennemis avec tout cela, il y eut des périodes où il fut contraint de se cacher et de fuir. Il se trouva ainsi, à l’âge de quarante-cinq ans, malgré sa popularité, dans une situation matérielle désastreuse, l’énervement et les tentatives désespérées qui en découlaient mirent pour quelques années cette popularité à l’épreuve, ils la compromirent même dans une certaine mesure.

C’est probablement pendant cette période qu’il a vécu ces transformations intérieures dont la source était peut-être, au-delà des soucis et des échecs concernant l’amour-propre, quelque expérience touchant à la vie sentimentale.

C’est dans ces conditions qu’il se retrouva dans la société des savants occultistes.

 

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