Frigyes
Karinthy : Légende de
l’âme aux mille visages
-
IIi –
Il est curieux de constater que même après la
retraite de Kolm, peu de gens croyaient à l’existence de Titus
Telma. Il est vrai que les sphères officielles se refusaient
obstinément de reconnaître certains faits pourtant tangibles. Le
troisième corps d'armée vida effectivement ses positions et se
replia sur une nouvelle ligne de défense derrière Kolm, mais les
rapports officiels firent simplement leurs comptes rendus sur les raisons de
cette retraite dans les termes stratégiques habituels. Les articles confus
des journaux n’éclairèrent en rien la situation, les
récits des témoins oculaires, pas davantage. Une multitude de
gens jurèrent avoir vu Titus Telma et avoir parlé avec lui, mais
chacun donna des descriptions différentes voire contradictoires de sa
personne, pourtant l'imagination populaire, s'agissant simplement d'un nom, ne
pouvait l’associer qu’à une seule personne. Les rapports des
correspondants de guerre, sous les titres tels que "Panique à
Kolm" ou "Folie collective à Kolm" paraissaient
plutôt illustrer des cauchemars absurdes : il était question
de bagarres incompréhensibles, de foules prises de retournements
inattendus. Or Titus Telma était présent partout, sous des formes
diverses, tantôt c'était un prêtre qui prétendait
l'être, tantôt un vieillard, tantôt un officier, tantôt
des gens sans identité.
Les psychiatres réussirent à
résoudre l'énigme avec un succès apparent et leur position
se maintint assez longtemps. Il se serait simplement agi d'après eux
d'une nouvelle maladie psychique ; ils affichèrent un sourire
supérieur et dédaigneux devant ces combinaisons de troubles et de
frayeurs. Il n'y a pas de saut dans la nature, disaient-ils, et la science ne
connaît pas de miracle. Cette nouvelle maladie est la conséquence
du nouveau mode de vie trépidant, et puis, elle n'est pas vraiment nouvelle,
ce genre d'hystérie collective s'est déjà souvent produit.
Les mots "telmaïsme" ou "telmamanie" restèrent un
temps des termes médicaux à la mode : les psychiatres
citèrent des quantités de données pour illustrer les
divers cas et les symptômes qui accompagnent cette maladie chez des
individus de différentes classes sociales. Dans l'asile
d'aliénés de Varsovie on traita au moins huit patients, tous moururent,
ils se suicidèrent, mais Titus Telma persistait.
On avança ensuite qu’il s’agissait
d’une mystification orchestrée par des cercles spirites. Cette
théorie, plus obscure, était par là même plus
plaisante : le spiritisme était justement redevenu
d'actualité à cette époque, en raison des expériences
de certains savants américains. Les notions d'incarnation, de
matérialisation, étaient plus populaires que jamais et il est
indéniable que des mots semés çà et là par
Titus Telma, ne manquaient pas d'y faire de fréquentes allusions. Il devint tentant
de supposer que l’Amérique cherchait à propager une
nouvelle religion, plus aisément conciliable avec sa politique
internationale que le christianisme humaniste de l’Ancien Monde. Les
francs-maçons hurlaient que l'Amérique voulait asservir et
étrangler l'Europe : elle ne veut pas seulement nous refiler son
blé et son bœuf, elle ne se contente pas de s'approprier les ventes
d'armes, elle nous tend un calice de poison pour nous pousser au suicide et se
déclarer notre légataire universel ; elle veut même
nous fourguer une religion : une foi fausse et hypocrite qui nous incite
à renoncer à la vie, de toute façon nous n'y perdrions
prétendument rien.
Évidemment tout cela finit comme par
enchantement le 31 octobre, anniversaire du jour mémorable
où Martin Luther avait accroché les quatre-vingt-quinze
préceptes de la Réforme sur le mur de la cathédrale de
Wittenberg : le manifeste de Titus Telma, résumé en
cinquante points apparut sur la porte du Parlement de Londres.
Chacun en connaît le contenu. Après une
introduction générale sur l'importance de l'individu et les
droits de l'homme né libre, et démontrant par quelques arguments
étonnamment simples que la foule, composée pourtant d'individus,
était victime d'une erreur à la fois infantile et effroyable,
Titus Telma invitait les représentants des gouvernements à
s'asseoir autour d'une table à Anvers où il apparaîtrait
parmi eux sous une forme appropriée. Ensuite il énumérait explicitement,
sans haine ni révolte mais avec une fermeté douce et
pondérée, les hommes qui connaissaient bien la folie suicidaire
de la foule, mais qui par méchanceté ou par sottise la poussaient
toujours plus vers le maelstrom. Il enjoignait ces personnes à quitter
sans tarder les postes qui leur assuraient un pouvoir exécutif,
« car sinon, moi, Titus Telma, je serai contraint de les extirper de
l'herbe et de l'arbre ou de la pierre, d'entre les vivants et d'entre les
morts ».
La construction puisait sa force
élémentaire dans les œuvres qui agissent, tant les
idées qu'elle recelait, tout le monde les avait eues, mais par suite
d'une incroyable inhibition, personne ne les avait exprimées, ou n’avait
simplement pas admis qu'il était possible de les exprimer, pensant que
personne ne les comprendrait.
La police bien sûr ne s’attarda pas à
juger la valeur littéraire du manifeste. Il paraissait évident
qu'on était en présence d'une secte d'anarchistes : durant
quinze jours le manifeste apparut chaque jour sur la porte, aucune surveillance
ne s'avéra efficace. C'est d’abord un ouvrier qui l’afficha
en franchissant le cordon de police, assommant même un ou deux
gardiens ; l'ouvrier fut arrêté mais dès la nuit il mourut
en prison et le lendemain apparut une vieille femme qui fut
arrêtée à son tour. La Telmamanie gagna même les
forces de l'ordre. On vit un soldat en faction afficher lui-même le
manifeste. Une grande partie du personnel de surveillance dut être
internée en clinique psychiatrique ou en asile d'aliénés
en raison des inepties qu'ils racontaient : l'un aurait vu une corneille
se poser sur la porte, tenant le manifeste dans son bec, il aurait tiré,
la corneille serait tombée mais quelques instants plus tard une autre
aurait pris sa place.
Les choses en étaient là lorsque, le
trois novembre, eut lieu le mémorable triple attentat. Un des hommes
d'État dénoncés par le manifeste fut assassiné par
un ouvrier, deux autres par un même soldat. Tous les deux prétendirent
être Titus Telma ; l'un fut exécuté, l'autre s'enfuit.
L'ambiance alors était déjà
telle qu’il fallut user de menaces de mort pour contraindre des
mercenaires ou quiconque de participer à l’application d’un décret
gouvernemental lié de près ou de loin à l’affaire
Telma.