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chapitre mÉdian
Reportage dans l’au-delà
en d’autres termes :
Communications originales de Merlin
Oldtime, correspondant du « New History », au Royaume de la Dimension Intemporelle.
(Unique édition
authentique, copyright by Vishnu Bariban)
premiÈre communication
Je passe la frontière
Temps
terrestre, le 10 avril.
Je
requiers une attention toute particulière de la part du lecteur. J’en ai
besoin, tout au moins au début. Pas tellement à cause du sujet, tous les sujets
se ressemblent, mais des événements et des impressions. Je n’ai rien à craindre
quant au sujet une fois que vous aurez pris le journal en main. Vous êtes
probablement intéressé par la Possibilité de l’existence du Lieu d’où je parle.
Je
dois vaincre une certaine difficulté, cette difficulté rappelle surtout celle
que présente la transcription des différentes langues les unes dans les autres.
À
la différence près qu’ici il ne s’agit pas de transcrire des mots mais des
notions.
Je
dois également recourir à l’aide du lecteur.
Je
m’efforcerai de transposer la communication de mes expériences dans le langage
des notions coutumières de mon lecteur. J’aurai souvent besoin d’utiliser des
comparaisons. En tant que journaliste (mes lecteurs d’autrefois le savent),
j’essayais de les éviter. Pour ce qui est des « reportages colorés »,
la réalité bien observée est habituellement plus colorée que la sauce de fades
impressions qu’on y ajoute.
Je
pense que cette fois ma tâche sera inverse. Je serai amené dans une certaine
mesure à estomper les contrastes. Les couleurs sont trop prononcées.
Bizarrement, elles sont trop claires. Elles risqueraient d’éblouir le lecteur
qui ne distinguerait pas les formes. Il faudra éviter de surexposer.
J’ai
besoin de chercher des comparaisons prises dans le milieu où séjourne mon
lecteur, sous un éclairage plus terne. Mais j’y pense, quelqu’un a déjà évoqué
quelque chose de ce genre, Gœthe sans doute. Je le
cite peut-être approximativement. « Alles Vergängliche
ist nur ein
Gleichniss. ». « Toute chose passagère
n’est que comparaison. »
Je
suis tenté d’ajouter : « une mauvaise comparaison. »
C’est
pourquoi je demande au lecteur une patience exceptionnelle. Moi je m’exprimerai
dans son langage. Cependant s’il trouve mes comparaisons forcées ou affectées,
cela ne sera pas de mon fait, cela sera dû à la singularité de ses notions à
lui. Mes comparaisons sont bonnes, c’est lui qui voit mal l’objet que je
compare. Qu’il essaye de regarder le modèle différemment qu’il ne l’a fait
jusqu’alors (peut-être de côté ou d’au-dessus), il verra ainsi que le portrait
est fidèle à la réalité. Ce qui me préoccupe c’est que l’on trouvera ridicules
certaines de mes désignations d’objets. La raison en est que ce que l’on
connaît là-bas, par exemple, une brosse, est en réalité (disons plutôt pour le
moment : est ici) de la confiture d’abricots, ou inversement. Moi, bien
sûr, je m’efforcerai d’appeler la confiture d’abricot une brosse, en torturant
fortement ma mémoire pour me rappeler ce que c’était déjà là-bas, néanmoins il
se produira des cas où votre désignation ne me reviendra pas à l’esprit, ce qui
sonnera dans votre… (ça y est, je sais) oreille ridiculement ou
bêtement, et certains de mes lecteurs m’accuseront de baragouiner.
Il
me serait peut-être plus aisé d’utiliser la méthode et la forme d’expression
d’un de mes collègues bien connus, un certain Mr. Dante Alighieri. Lui en
effet, a écrit ses rapports a posteriori, il n’avait donc pas à se forcer, il
était de nouveau sur son terrain, il parlait couramment Votre langue, tout au
plus était-il encore un peu exalté, ce qui n’a été que bénéfique car cela lui a
fait morceler les mots en fragments rythmés ; les mots se terminant par
des sons identiques lui ont été aussi d’une aide précieuse pour prendre
conscience des corrélations intrinsèques entre ces mots, corrélations
expérimentées dans la réalité (disons : expérimentées ici).
Comme
ce serait facile pour moi aussi.
Qu’il
soit dit à ma décharge que moi je parle d’ici.
Essayez
d’imaginer quelqu’un qui, pendant sa chute du haut de la Tour
Eiffel, communiquerait aux badauds son état physique et psychique, craignant
qu’une fois arrivé au sol, il verrait les choses
différemment, ou qu’il ne pourrait plus du tout exprimer sa manière de les
voir.
Autre
chose.
La
difficulté que je dois surmonter est à peu près celle d’un voyageur qui dans
une chambre commune (retenez bien ceci !) se réveille avant son compagnon.
Il aimerait bien lui communiquer qu’ils arriveront bientôt (cette chambre
commune pourrait être une cabine de bateau ou un compartiment de wagon-lit),
mais l’autre à l’air de dormir d’un si bon sommeil qu’il n’a pas le cœur de le
réveiller. Pourtant il parle en dormant, et il semble murmurer des propos
relatifs à l’arrivée. Donc le voyageur répond au dormeur, ce qu’on peut dire à
quelqu’un qui murmure en dormant, en essayant de deviner ce qu’il peut bien
rêver à ce moment-là. Le dormeur acquiesce comme s’il comprenait, il se
retourne et répond.
Imaginez
un tel dialogue.
Il
est certain en tout cas que la tâche la plus ardue incombe à celui qui se
réveille, c’est lui qui doit s’adapter.
J’espère
donc que le lecteur est en train de rêver une histoire dans laquelle moi-même
je joue un rôle et je tenterai de raconter comment s’est déroulé mon départ.
Encore
une remarque. (Heureusement que j’y ai pensé !) Dans mes comptes rendus
j’utiliserai la forme grammaticale que vous appelez le temps présent. Pour moi
c’est plus facile, et autant que je puisse m’en souvenir cela ne vous est pas
désagréable. Je chercherai des mots simples. J’ai toujours méprisé (et je sais
enfin pourquoi) les termes mystérieux, ceux qui éclairent l’obscur de propos
obscurs.
On
n’en a nul besoin.
L’instant
de mon départ est relativement simple. Voici comment cela se passe.
Je
suis couché.
Mes
bagages se trouvent encore chez moi, mais j’ai donné des instructions pour
qu’ils soient portés au train.
J’ai
mon billet en main.
Conformément
aux instructions je le porte à ma bouche, il se liquéfie.
Étant
donné que je sais que je dois quitter mes vêtements (chez moi, dans les Trois
Dimensions, on les qualifie de corps en phase solide), afin de revêtir mes
habits de voyage de coupe similaire mais de quatrième dimension, je devrais
plus correctement dire : de quatrième phase (qui suit les phases gazeuse,
liquide et solide), je m’étire tranquillement comme quelqu’un que l’on habille.
Je
lève un peu les bras, puis je les abaisse quand je sens des fourmillements.
Goût
légèrement amer.
Tambourinement
dans les oreilles.
Je
tente d’observer ce qui se passe.
À
ma grande surprise le bruit me rappelle celui de la salle d’opération le jour
où j’ai été chloroformé.
J’espère
que cette fois je ne perdrai pas connaissance comme la fois où j’ai été pendu à
une potence : je serais incapable de me défendre et on risquerait de me
faire descendre du train comme autrefois de la potence.
Par
bonheur, il n’y a aucun risque.
Je
suis parfaitement conscient, je dirai même, un peu trop.
Ce
sont les impressions nouvelles qui s’imposent, je crains qu’elles l’emportent
sur la transition que j’aimerais pourtant bien observer. Une volonté farouche
est à l’œuvre en moi, non pour hâter, mais bien au contraire pour ralentir le
processus : je m’efforce de me souvenir à tout prix de ce qui vient de se
passer l’instant précédent.
Cela
est pénible. Je crains de couper l’attache qui me lie aux trois dimensions si
je perds la dernière image, la dernière pensée ou la dernière parole, et je ne
pourrai plus garder le contact avec ceux pour lesquels j’ai entrepris toute
cette aventure. Si cela se produisait je serais menacé de ne pas me souvenir, à
mon retour, des événements que j’aurai vécus entre-temps.
Des
problèmes de ce genre, j’en ai rencontré plusieurs fois sur les champs de
bataille : des blessés à la tête, alités durant des jours et des semaines,
inconscients, ne gardant aucun souvenir de cette période.
Je
me rappelle, quand je passais mon baccalauréat, qu’au milieu d’une déduction
mathématique brillamment construite j’ai perdu le petit bout de papier sur
lequel était marqué ce qu’il fallait démontrer. Un véritable supplice.
Je
dois me concentrer. Je dois voir simultanément les deux images et celle qui
disparaît, et celle qui prend sa place.
Comme
au cinéma dans ce qu’on appelle le fondu enchaîné.
J’y
parviens plus ou moins. À grand-peine je me remets en mémoire que je me trouve
dans la salle mortuaire du cimetière de… mon secrétaire se trouve quelque part
à proximité, et qu’il s’agit d’un certain voyage auquel je me suis engagé. Je
suis incapable de me souvenir de l’aspect matériel du contrat, néanmoins le
lien existe toujours.
Cette
prudence était très nécessaire, cela s’est confirmé plus tard, sans elle
j’aurais eu les pires ennuis, je me trouverais maintenant perdu dans la
quatrième dimension, sans du tout savoir ce que j’ai à y faire, et pour les
beaux yeux de qui je baguenaude par ici. Je serais ballotté par les événements
dans une situation extrêmement délicate, sans savoir à qui j’appartiens, qui je
dois contacter, et d’une façon générale ce que je deviendrai. En d’autres
termes je ne saurais plus quel est mon métier dans le monde de la réalité.
Je
dois à ma constante concentration que durant mon séjour ici l’engagement
contracté envers vous me revient de temps en temps à l’esprit (j’espère que
c’est aux échéances précises selon votre monde).
À
ces occasions-là j’évoque devant mes yeux fermés l’image de la salle mortuaire.
En tendant au maximum mon imagination, la salle mortuaire m’évoque le
secrétaire et le secrétaire m’évoque les autres circonstances. Alors le travail
progresse.
(À
ce propos je remarque dès ce point ou plutôt je signale dès à présent, qu’à
cause de vous j’ai pas mal de pépins comiques dans mon environnement actuel, je
pourrais dire des désagréments. Chaque fois qu’il me prend de faire un
rapport, je déconnecte, je n’écoute plus, je deviens distrait, je dis des
âneries, et on me regarde de travers. Pourtant certains prétendent qu’ils
comprennent pourquoi je me comporte de cette façon. Mais mes lecteurs, eux,
doivent comprendre que les personnes que je rencontre ou que je rencontrerai
encore ici ne se souviennent absolument plus, pour la plupart, de leur état
d’esprit au temps où elles-mêmes étaient (ou sont encore) en trois dimensions.
Ou bien si elles s’en souviennent elles n’y attachent aucune importance et pour
elles cela ne constitue pas un sujet digne d’intérêt. Précisément pour cette
raison, ils méprisent un peu ma profession que j’ai d’ailleurs
facilement tendance à dissimuler ; comme on le verra par la suite, ici
aussi je séjourne incognito, comme de coutume lorsque je suis en tournée de
reportage. Je dois en fait me réjouir de cet état de choses parce que c’est
l’indifférence des gens d’ici à l’égard de l’existence en trois dimensions qui
peut expliquer que jamais encore, sinon extrêmement rarement on n’a cherché
d’ici le contact avec vous et de cette façon ils m’ont laissé beaucoup à vous
faire découvrir de ce que l’on ignore encore dans votre monde.)
Pour
mieux vous faire comprendre tout cela j’invoque une comparaison déjà utilisée.
Il vous est probablement arrivé de penser que vous rêviez au cours de votre
rêve et vous voyiez même ce rêve (rêve dans le rêve).
Pour
résumer : au moment de mon départ, ainsi que depuis, chaque fois que j’y
reviens, je ressens la pénible responsabilité de quelqu’un qui rêve qu’il est
assis en agréable compagnie, il joue éventuellement aux cartes, ou il récite
quelque chose, ou il écoute quelqu’un, et alors il doit se réveiller, et cette
personne s’inquiétera ensuite pendant de longues minutes de ce que peuvent bien
faire les protagonistes de son rêve qu’il a bel et bien plantés là sans prendre
congé, et qui regardent maintenant bouche bée dans sa direction et le trouvent
probablement mal élevé, et mon adversaire aux cartes qui avait un bon jeu en
main n’a qu’à le balancer contre le mur ; le récitant en arrivait
justement au clou de son histoire mais il lui reste à travers la gorge ;
mon partenaire qui était toute ouïe reste sur sa faim.
Vous
devez vous convaincre que ma comparaison n’a rien de frivole car il s’agit
d’une chose d’autant d’importance que l’Au-delà lui-même. Les exemples que je
viens de citer et qui sont des choses très humaines, existent aussi ici, mais
un peu autrement…
À
l’instant où je vous parle il me plaît de me rassurer que cette mauvaise
éducation ou ce manque de tact ne peuvent nullement m’être reprochés puisque je
vous ai prévenus que j’allais vous quitter.
Je
me réjouis d’avoir le moyen de me justifier et de prouver que je n’ai pas
oublié votre sympathique compagnie.
J’en
reviens aux impressions relatives à mon départ.
Depuis
que je me suis convaincu que j’ai réussi à retenir le dernier souvenir de mon
existence tridimensionnelle, et qu’en cas de besoin je saurai le remémorer (à
partir de là les autres aussi), je n’hésite plus à me laisser aller à de
nouvelles impressions qui auraient risqué de les effacer.
Il
est temps.
Le
bruit s’intensifie.
Je
dois d’abord me frayer un chemin à travers des ténèbres.
C’est
la partie la plus déplaisante de l’affaire.
Heureusement
cela ne dure pas trop longtemps.
Mes
organes tridimensionnels font un raffut épouvantable, surtout mes poumons et
mon cœur, cela effraye mes nerfs tridimensionnels au point de provoquer dans ma
cervelle tridimensionnelle le plus grand des chambardements.
Par
suite de l’inertie normale de leur état, tous ces organes sont habitués à leurs
trois dimensions et au moment dont je parle ils ne ressentent pas les
opportunités que leur offre l’existence dans une quatrième dimension.
Comme
s’ils s’imaginaient qu’ils n’auront plus l’occasion de bouger, de battre, de
respirer, de vivre, dès qu’une certaine phase cesse d’exister (ce qui bien
sûr entraîne l’abandon d’une forme qu’ils confondaient avec l’essentiel), ils
s’affolent désespérément et se mettent à s’agiter convulsivement.
Il
en résulte que la cervelle tridimensionnelle tente au prix d’un effort démesuré
de tout remettre en ordre, autrement dit de s’agripper à la forme (je
crois que c’est ce que vous appelez l’agonie) jusqu’à ce qu’à la fin, très
difficilement elle revienne à elle.
Elle
découvre qu’elle existe, ou plutôt qu’elle est consciente de l’existence,
tandis que les poumons et le cœur qu’elle sent encore pendant quelques instants
en trois dimensions, ne bougent plus.
Ou
plus exactement…
Ils
bougent bel et bien, ils palpitent et ils respirent, à leur manière, mais pas à
l’endroit où elle les cherche (compte tenu de l’orientation des synapses
tridimensionnelles).
Quelque
part ailleurs.
Dans
la quatrième dimension.
Après
une rotation du plan de projection.
Sentiment
très étrange.
Je
me rappelle, par exemple : la jambe de quelqu’un s’endort.
Corps
étranger. Il est bien quelque part, mais la question est : est-ce que je
me trouve au même endroit ?
Ou
encore : la douleur persistante d’un bras amputé. C’est effrayant.
Imaginez maintenant qu’on ampute le corps tout entier. Il reste douloureux un
instant - nous ne savons pas où nous sommes - à la source de la
douleur ou à l’endroit où nous la ressentons ?
C’est
ainsi que le condamné à la décapitation essaye de rattraper sa tête.
Tout
vient de cette stupide représentation du moi. Cause de tous les
malentendus.
Nous
voulons à tout prix la fixer.
Cette
lâche obstination est la source de combien de souffrances et
d’égarements !
La
fixer à l’être qui se trouve le plus à proximité.
Quelque
chose fait mal. C’est-à-dire, très près, il y a là quelque chose.
Rien
de plus simple : c’est moi qui ai mal. C’est à moi que ça fait mal.
Corps.
Main, jambe, poumon, cœur. Mouvement. Matière.
Évidemment.
Tout cela existe - existe bel et bien -, existe beaucoup plus,
plus réellement, mille fois plus réellement que tu as jamais
pu l’imaginer, cher lecteur !
Et
évidemment - qu’est-ce qui t’épouvante ? - Le moi existe également,
et comment ! Toi-même tu l’as affirmé, tu l’as senti, tu l’as nommé, mais
il existe beaucoup plus, plus réellement, mille fois plus réellement que tu as jamais pu en être conscient.
Mais
pourquoi as-tu voulu, pourquoi veux-tu à tout prix fixer ce moi là où tu
en prends conscience, auprès des autres réalités ?
Parce
que c’est le plus proche, n’est-ce pas. Tout est à ta portée, main, jambe,
poumon, cœur, à quoi bon te fatiguer à le lier à des objets plus lointains,
même si ces objets plus lointains et ton moi font éventuellement mieux,
plus parfaitement, un tout ?
Pardonnez
ma faiblesse, c’était plus fort que moi : arrivé à ce point, j’ai ri de
bon cœur de l’expression stupéfaite et légèrement offusquée de votre visage tel
que je me l’imaginais après mon discours.
Comme
si je vous entendais : vous avez perdu la tête, cher Merlin. Si je suis
assis ici, au café Piccadilly, je ne vais tout de même pas intituler moi
le monsieur qui se promène dehors, et encore moins, si vous préférez,
l’immeuble d’en face, rien que parce que, fabriqué de matériaux plus solides,
il durera probablement plus longtemps que ma modeste personne à laquelle il
vous plaît de faire allusion. Peut-être que je ne durerai pas aussi longtemps,
il est même possible que cela ne me fasse pas plaisir, mais ce n’est pas une
raison suffisante pour moi de décider qu’à partir de cet instant mon moi sera
l’immeuble d’en face qui, avec ses yeux fenêtres grands ouverts et sa bouche
portail béante fixe l’objet étranger qui est assis ici au café.
Je
ne polémique pas avec vous, Mr. Lecteur, vous avez parfaitement raison.
Je
voudrais simplement et modestement vous rappeler que vous avez déjà plusieurs
fois commis ce genre de galéjade et vous n’avez pas du tout cru qu’il
s’agissait de quelque pouvoir surnaturel.
Vous,
à l’instar du jeune et blond Carnegie, vous vous prélassiez en compagnie de la
belle Charlotte Corday sur le littoral norvégien, et dans la conscience béate
de votre moi vous vous y sentiez fort bien,
vous flirtiez et vous jouissiez du magnifique coucher de soleil.
Or
l’instant suivant, par suite de certains événements par ailleurs insignifiants,
intervenus entre-temps, vous vous êtes convaincu que vous ne vous appeliez pas
Carnegie, que vous n’étiez ni jeune ni blond, mais vieux et chauve, que vous ne
vous prélassiez pas sur le littoral norvégien mais que vous étiez couché dans
un lit, et que vous deviez vous presser de vous habiller, pour ne pas rater le
train.
En
somme, même si vous ne comprenez pas, vous devez me croire.
C’est
quelque chose d’analogue qui m’est arrivé.
Avec
un peu plus de vivacité peut-être.
Je
pense encore savoir que mon nom est Merlin Oldtime,
je pense encore savoir que je suis couché dans cette salle mortuaire, je pense
encore savoir que mon cœur et mes poumons ne fonctionnent plus et que donc tout
est fini, qu’il n’y a plus de Merlin Oldtime, qu’il
n’y a donc plus de salle mortuaire, il n’y a plus de monde, il n’y a plus rien.
Mais
en même temps, quasi simultanément, je commence à savoir autre chose aussi.
Qui
plus est, plus puissamment, plus sûrement et plus évidemment qu’auparavant.
Qu’est-ce
que cette chose, qui est cette personne ? Pour le moment, vous le dire
serait peine perdue, vous hausseriez les épaules ou vous penseriez que je
plaisante.
C’est
pourquoi je me limite à vous relater la découverte elle-même, le sentiment physique
comme vous l’appelez.
Le
reste se révélera de toute façon plus tard.
D’abord
et en premier lieu : je ne suis pas couché dans une salle mortuaire.
Deuxièmement
et en second lieu : non seulement mon moi ne souffre de rien, bien
au contraire, j’y crois plus fermement que jamais, pour la simple raison que
j’en sais infiniment plus sur ce moi que je n’en savais dans la salle
mortuaire et tout au long des événements qui l’ont précédé. Jusqu’à un certain
moment.
Les
images viennent et se suivent, les choses me reviennent successivement à
l’esprit alors que je n’en avais pas la moindre idée pendant le cours des
événements.
Par
exemple.
Ce
certain moment par lequel la série des événements a commencé (et qui a pris fin
par la salle mortuaire), je le vois également clairement devant moi.
Je
sais bien que j’étais de mauvaise humeur et très fatigué.
Je
venais d’avoir une furieuse scène de ménage avec Madame, je lui ai même dit
« fiche moi la paix, j’en ai par-dessus la tête ». En outre j’avais
trop mangé, je voulais ne penser à rien, je voulais pour quelques
minutes au moins qu’on ne me pose pas de question, c’est tout.
C’est
tout, vraiment tout, puis la pénombre, et l’instant suivant, le soleil se
trouve à un tout autre endroit que là où il éclairait l’instant d’avant, et le
cœur, les poumons, les nerfs, et le reste, dans leurs quatre dimensions
ordinaires, commencent à étouffer, à gesticuler, à regimber, ils ne veulent pas
passer par cet espace tridimensionnel étroit et inconfortable, et pourtant tout
d’un coup ils s’y trouvent, et moi je m’acharne férocement, la lumière
entre par le côté opposé, je n’arrive pas à retrouver les organes qui
m’appartiennent, et à ma plus grande indignation et pour ma plus grande
contrariété une vieille sorcière acariâtre me secoue, me bat, me projette en
l’air, je suffoque, elle me plonge dans de l’eau chaude, elle m’en retire et à
la fin elle me flanque dans une sorte de berceau. Et le plus désagréable, c’est
que je ne peux pas protester, je ne peux pas leur expliquer qu’on me fiche la
paix, que je n’en veux pas de tout cela, que je ne suis pas présent, que je
suis tout autre part, que je veux rentrer, qu’on ne bouge pas jusqu’à ce que je
retrouve mon chemin car chaque nouveau geste m’enfonce plus profondément dans
ce processus ; en vain ! Je suis incapable d’arrêter cet engrenage
tortueux pour la simple raison que je ne sais plus moi-même qui je suis, ni où
je suis en fait ; dans la réalité ? Faute de mieux je suis contraint
d’admettre que je suis ici et que c’est ici la réalité.
Bien
que péniblement, mais je m’y résigne et par cette résignation même j’assume une
montagne de choses ultérieures, relatives à cet état extravagant, simplement
parce qu’une image appelle et engendre une autre ; toute une armée
d’images délirantes, insensées et inutiles qui ne jouent aucun rôle dans ma
vie : jusqu’à la salle mortuaire.
Tout
cela me parcourt, condensé bien sûr, puis immédiatement après apparaît frais et
alerte le désir sain de passer enfin d’urgence à l’action.
Tout
d’abord, regardons autour de nous.
Le
train avale gaiement les distances avec moi, je dégourdis mes membres
endoloris, et je regarde par la fenêtre.
Je
vois encore entre les rails qui se rapprochent le Panneau que nous venons
d’atteindre et de dépasser au moment précis où je suis revenu à moi. Dessus on
lit : Quatrième Dimension.