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Déclin
Mais
nous y reviendrons.
L’avalanche
fut déclenchée précisément par la farce d’aviateur évoquée dans le chapitre
précédent. Le public se divertit fort, mais un homme d’Église de haut rang
trouva scandaleux d’abuser la confiance de paysans crédules, et bien que Oldtime se défendît d’avoir songé à offenser les sentiments
religieux de quiconque, certains journaux, ardents pionniers de la lutte contre
les superstitions, exigeaient des sanctions contre cette frivolité.
L’affaire
alla devant les tribunaux. Bien qu’il y fût relaxé à défaut de preuves (il
n’était pas possible de prouver qu’il avait eu des intentions allant au-delà de
la bravoure acrobatique), une atmosphère hostile, un boycott silencieux,
s’éleva contre Oldtime dans les milieux
bourgeois ; il dut bientôt en ressentir l’effet.
Le
plus grave était que Merlin avec la morgue d’un moderne Cyrano ne se résignait
pas à l’ordre normal et évident des choses selon lequel toute personnalité
originale, remuante et surtout active provoque nécessairement de l’hostilité,
se fait des ennemis dont l’ire ou la haine équilibrent la vanité hypertrophiée
des admirateurs et des thuriféraires, à la manière d’un lest pour une
montgolfière, et par là même elles stimulent de façon fort utile et salutaire
la probité dans le travail.
Merlin
était incapable de s’y faire, il surestimait l’hostilité de ses adversaires, il
voulait convaincre de sa vérité un public qui dans des luttes de cette sorte
s’intéresse tout au plus au combat, en spectateur du tournoi, et jamais ne se
demande qui a véritablement raison dans l’affaire.
Ses
articles firent une chute indéniable au hit-parade.
Les
sujets étaient toujours bons, comment aurait-il pu en être autrement puisque
ses relations, son expérience, son flair de reporter ainsi que sa capacité à
prendre en flagrant délit sur les lieux, en temps quasiment réel tout
événement digne d’intérêt brillaient de tout leur éclat.
En
revanche sa prose pétulante s’étirait, s’aplatissait, devenait flasque ;
il avait perdu la netteté exemplaire et la densité de cette machine à
photographier qui voyait les événements et seulement les événements, à
laquelle même un profane pouvait autrefois reconnaître la trace de sa
plume : ses phrases courtes, ses métaphores, les substantifs sans épithète
dont chacun de ses reportages vibrait comme s’ils avaient été arrachés de frais
à la racine de l’histoire en train de se produire, en pleine respiration
(chacun de ses comptes rendus projetait le lecteur en plein milieu de
l’histoire qui se déroulait, même s’il n’utilisait pas le temps présent
habituel),. Le malentendu auquel il s’était une fois heurté avait gâché la
confiance qu’il avait dans la clairvoyance du lecteur, il devint tatillon,
soucieux, il expliquait tout surabondamment, il voulait être présent à
toutes ses évocations, il se faufilait entre l’objet représenté et
l’observateur tel l’instituteur qui empêche de jouir de l’œuvre, qui remâche chaque
mot trois fois à ses élèves.
Et
qui plus est, chose qu’il ne faisait jamais autrefois, il tirait des
conclusions.
On
le voyait venir avec ses gros sabots, on comprenait pourquoi il avait choisi précisément
ce sujet plutôt qu’un autre. Il voulait prouver quelque chose, justifier
son hypothèse, ou une théorie dont l’intéressé sans méfiance ne se doutait pas,
et qui ainsi désappointé et contrarié apprenait que le sujet lui-même était
secondaire, on l’avait seulement cité à titre d’illustration, exemple ou
argument dans un débat où le lecteur n’avait aucune part.
Dans
un reportage sur les lieux d’une sensationnelle découverte scientifique il mena
une attaque frontale, mais pas même contre un représentant d’une autre conception
scientifique (ce qui après tout aurait pu être intéressant), mais contre un
innocent et médiocre auteur dramatique qui dans sa dernière œuvre passablement
mièvre, en accentuant le caractère salvateur de l’introspection, avait
selon Merlin trompé et pervertit son spectateur ; l’auteur en fut par
ailleurs très reconnaissant à Merlin car sa pièce, un four au début, renaquit
de ses cendres par la publicité involontaire.
À
l’occasion d’un vol réussi à bord d’une fusée (naturellement Merlin se trouvait
dans la fusée) il fit une sortie contre les psychanalystes freudiens qui
situent l’origine du plaisir de voler dans les souvenirs de la vie du
nourrisson, voire de la vie intra-utérine, le tout lié à la sexualité, or
d’après Merlin cette sensation de plaisir n’était nullement une réminiscence de
choses passées mais au contraire le résultat de la conscience
d’événements à venir. (D’ailleurs cette idée fixe revenait souvent chez
Merlin : il trouvait des gens sympathiques ou antipathiques, non pas parce
qu’il avait eu mais parce que selon lui il aurait un jour des
satisfactions ou des désagréments à les fréquenter.)
Il
eut également maille à partir avec le monde de la publicité.
D’un
voyage en zeppelin au pôle Nord il revint en prétendant que toute cette affaire
avait été ennuyeuse et totalement dénuée d’intérêt ; en revanche il
consacra une colonne et demie à encenser une terrine qu’on lui avait fait
goûter chemin faisant : il jura par le ciel et la terre n’avoir jamais
dégusté une spécialité aussi savoureuse, et il tenta une description de la
sensation nonpareille provoquée à son palais par cette exquise bouchée, cette
composition de saveurs, ce concours de goûts.
Il
fut alors soupçonné par le rédacteur d’être stipendié par la firme de
charcuterie qui commercialisait la spécialité en question, or en fait Merlin
était totalement irréprochable, il avait été sincèrement enchanté. Très en
colère, il repoussa une approche ultérieure, flatteuse et encourageante, de la
firme, et il rompit du même coup avec le journal sous prétexte que la fois
suivante, s’il lui arrivait de citer Hamlet de Shakespeare, on le soupçonnerait
de n’être qu’un agent de publicité, puisque de toute évidence il est de
l’intérêt des fabricants de savon de faire mousser l’intellect, tout comme
Hamlet.
Néanmoins
Merlin sentait lui-même que son horizon basculait.
À
la tête du journal italien, où il travaillait depuis quelques mois peinant sang
et eau avec son traducteur (il parlait couramment l’italien mais ne l’écrivait
pas), survint un nouveau patron qui lui dit sans ambages que même du point de
vue publicitaire sa contribution ne méritait plus les honoraires élevés
auxquels pourtant Merlin tenait fermement, il ne lui signerait un contrat même
d’un montant moins important qu’à la condition qu’à l’avenir il ait son mot à
dire dans le choix des sujets et qu’il pourrait raturer dans ses articles ce
qu’il jugerait bon.
Merlin
qui, en raison de sa position sur les événements irlandais, se tenait loin de l’Angleterre
dans un exil volontaire, souffrait alors de soucis matériels. Durant son séjour
en Italie il s’était plongé avec une passion dévorante dans des études
d’histoire de l’art, il se consacrait surtout au douzième et au treizième
siècle, en singulière contradiction avec les aspirations révolutionnaires,
technocratiques et utopiques dont il s’était imbibé à l’occasion de son voyage
en Russie ; c’était peut-être une renaissance de l’ambition de ses années
d’étudiant. Il travaillait toujours énormément mais négligeait sa
vocation ; les reportages tiédasses qu’il envoya en Norvège et en Amérique
lui firent perdre d’anciens commanditaires. À ses amis il commença à laisser
entendre que s’il arrivait à mettre de l’ordre dans sa vie de bâtons de chaise,
il abandonnerait peut-être le journalisme et se consacrerait à la recherche
dans le domaine de l’histoire des civilisations. Mais il ajoutait aussi qu’il
ressentait ce désir comme un signe de vieillissement et il trouvait encore plus
suspect sa nostalgie brusquement ressuscitée pour la musique ; lui qui
jadis était incapable de supporter un numéro de piano intercalé dans un
spectacle d’amateurs, passait maintenant de longues soirées au parterre de la
Scala ou de la Fenice pour écouter en deuxième
distribution Carmen, Aïda, ou son opéra préféré, Faust de Gounod, pas vraiment
apprécié par les experts musicaux.
Par
conséquent, il accepta cette offre humiliante à son corps défendant, sous
réserve de n’être pas obligé de signer tous ses articles, seulement si
l’intérêt de la chose l’exigeait.
Il
semble qu’il jugea préférable de se faire partiellement ou complètement oublier
par le monde dans l’espoir d’une résurrection ultérieure, plutôt que de se
montrer dans sa mauvaise forme du moment, de détruire son renom de jadis et
compromettre par là même la possibilité de cette résurrection.
De
ce temps-là il ne nous reste qu’une seule image nette de la personne de Merlin Oldtime : un tableau de genre de style impressionniste
dans lequel Orsiani, un jeune nouvelliste talentueux, rend compte de sa
rencontre fortuite avec le journaliste aventurier naguère célèbre. Si
nous avons mis le mot « fortuite » en relief c’est parce qu’Orsiani,
nouveau disciple de l’ancien Merlin, selon son propre aveu, utilisa
volontiers par la suite cette sorte de composition théâtrale de son maître.
Sur
l’image Merlin, gras, la peau du visage un peu chiffonnée, la chevelure rare
mais les yeux juvéniles et incandescents, ressort sur le fond : la fenêtre
d’une auberge sur la rive du Tibre où, auréolé du soleil couchant, Orsiani
l’aperçut et fit sa connaissance.
Ils
boivent du chianti et ils bavardent. La voix de Merlin est inchangée,
caverneuse, son rire irlandais s’impose aux matelots.
- Ne
parlons pas de moi, Mr. Oldtime…
- Pourquoi,
mon garçon ? Tes écrits me tombent souvent entre les mains… De la bonne
prose. J’aime l’élan juvénile avec lequel tu écorches, pétris, transforme et
attrape la matière accessible… C’est ainsi que c’est bien… Il faut regarder
avec ces yeux-là, toucher avec ces
mains-là… le monde doit ressembler à la découverte d’une nouvelle planète… Tu
vois, je ne suis encore jamais allé sur Mars, autant que je sache, mais je peux
le dire, si cela devait se faire je rechignerais à y aller, désormais trop
d’yeux se sont déjà collés sur les télescopes… À mon âge nous n’aimons plus
enquêter dans le lit de canaux découverts par d’autres depuis longtemps…
- Je
comprends, Mr. Oldtime. Vous voulez dire que si nous,
les jeunes, nous pouvons dire tant de choses nouvelles sur la vie ancienne et
éternellement répétée, c’est parce que nous prenons l’invention de la poudre
pour la pierre philosophale. Je sens cela moi-même en lisant les auteurs
anciens. C’est bien pour cela que les écrivains d’aujourd’hui sont délibérément
incultes, la culture nuit au talent.
- Pas
si vite. Quoiqu’il n’y ait rien de nouveau sous le soleil, le soleil lui-même
est toujours nouveau… Il y a autre chose.
- Je
sais, Mr. Oldtime. Cela ne tient pas uniquement à ce
que nous avons découvert, ce qui compte c’est la personne qui a fait la
découverte… C’est vous qui me l’avez appris.
- En
d’autres termes, si Christophe Colomb n’avait pas été l’élu chargé de la
trouver, à la place de l’Amérique les flots de l’Océan Atlantique se mêleraient
aujourd’hui à ceux du Pacifique. Pourtant il ne cherchait même pas l’Amérique.
- À
vous écouter, Mr. Oldtime, on dirait que les choses
de ce monde que nous avons apprises grâce à vous, vous passionnaient moins que
nous.
Merlin
regarde bizarrement l’Italien.
- Bravo,
jeune homme. Cette conjecture, on ne l’a pas encore invoquée. Donc vous croyez
que pour moi l’expérience n’a été que prétexte.
- Ou
rencontre inattendue.
- Je
cherchais autre chose. Pendant que je cherchais de l’or, la poudre a
sauté sous mes pas.
- En
tout cas une cause inconnue, personnelle, a dû jouer.
Merlin
se penche tout près, mystérieux.
- Peut-être
que toutes mes pérégrinations n’ont été qu’un alibi pour dissimuler un crime
affreux.
- Je
ne serais pas étonné en effet si à la fin il y avait une révélation
sensationnelle de ce type.
Merlin
fait un geste impatient.
- Je
sais. Quand il s’agit de moi, plus personne ne s’étonne de rien.
- Comprenez-moi,
Mr. Oldtime, si je me remémore votre vie et vos
écrits, je ne trouve aucune corrélation entre vos différents centres d’intérêt,
sinon votre goût de l’aventure, ce qui pour un profane peut fournir une
explication satisfaisante, mais qui est un peu insuffisant pour moi. Il faut
que quelque part à l’intérieur il y ait à tous vos mobiles une source commune
que vous êtes seul à connaître. Votre itinéraire est constitué de points
distincts, mais ces points ne sont pas encore reliés entre eux.
Merlin
rêvasse en regardant la fenêtre.
- Dans
tout homme il y a quelque chose qu’il n’avoue pas ; est-ce que c’est cette
chose qui sera décisive dans sa vie ou non, c’est une autre question… Je n’ai
jamais été intéressé par les affaires privées.
- Cela
dépend de ce que vous appelez affaires privées.
Oldtime ferme un œil, et il cligne de
l’autre en biais.
- Sous
un certain angle et dans certains cas, même un meurtre peut être une affaire
privée, aussi bien pour le meurtrier que pour la victime. En revanche le nez de
Cléopâtre… mais tu sais cela fort bien. J’ai bien connu Landru et Haarman,
assassins multiples, nous avons discuté durant des heures en prison. Je n’ai
jamais écrit un seul mot ni sur l’un ni sur l’autre, j’ai trouvé ce matériau
sans intérêt, dans les deux cas j’ai eu l’impression que les victimes
souffriraient davantage de la publicité que les criminels : c’étaient ces
meurtriers qui étaient indiscrets, claironnant le sang ; ce sang ne criait
pas vengeance au ciel, mais il préférait s’infiltrer, se dissimuler doucement
dans le sol où il se sentait à sa place. Je me souviens que Haarman avait au
moins assez de modestie pour dire, en posant sur moi ses tristes yeux
malades : dites-moi, Monsieur le rédacteur, pour cette pauvre petite
serveuse syphilitique aux jambes torses, n’était-il pas mieux de mourir ?
Je la plaignais plus vivante que… Je n’ai jamais fait de mal à des gens
heureux, Monsieur le rédacteur, mes mains n’ont jamais fait perdre un cheveu à
quelqu’un dont la vie n’allait pas se perdre d’elle-même dans la mort… Quant à
Landru il croyait obstinément dans l’amour de ses victimes au-delà de la tombe…
que puis-je faire avec des sentimentaux comme ça ? Pas intéressant.
Vois-tu, Matuska, le terroriste qui a fait sauter le train, lui oui, il avait
en lui quelque chose… te rappelles-tu qu’il s’était référé à l’esprit de
Léo ? Ce Matuska n’avait rien à faire des victimes, il était habité par
une sorte de possession… Quel dommage, je n’ai pas réussi à retrouver ce Léo,
il paraît qu’il est mort, ce qui n’aurait pas dû être un obstacle…
- Pas
un obstacle ?
Merlin
hausse les épaules.
- Et
les spiritistes, qu’est-ce que tu en fais ?
Orsiani
s’étonne.
- Vous
ne vous y êtes jamais intéressé à ma connaissance, Mr. Oldtime.
- Parce
qu’ils n’ont jamais été suffisamment d’actualité, disons : à la mode, au
point de pouvoir attirer l’attention d’un journaliste digne de ce nom… chasse
gardée de vieux ânes pédants, d’ergoteurs à l’esprit confus qui s’y adonnent
corps et âme… Ils n’ont jamais pu produire quelque chose d’aussi concret que
les convulsions des cuisses de grenouille de Volta… or pour moi, le miracle
commence là où il cesse d’être un miracle en devenant une chose toute simple,
ordinaire et évidente comme l’électricité et la radio… Je n’aurais pas été
attiré par les alchimistes, même si j’avais vécu à leur époque… j’aurais
préféré…
- Vous
auriez sans doute préféré les luttes de l’église qui étaient d’actualité à
cette époque-là, Mr. Oldtime.
Merlin
s’assombrit. Et à partir de ce moment-là la conversation tourne court. Merlin
évoque ses préoccupations en grommelant, il refuse de se mêler des affaires
publiques. Brusquement il sursaute, il hèle le garçon pour réclamer l’addition.
Puis, victorieusement, il se tourne vers Orsiani :
- Alors,
merci mon petit. Tu es un habile pickpocket, mais tu n’es pas encore à la
hauteur pour en remontrer au vieux Merlin. Je voulais seulement te prévenir que
« Popolo d’Italia » paraît une demi-journée plus tôt que vous. Mes
salutations à ton rédacteur qui t’a dépêché sur mes talons et dis-lui de lire
d’abord ce que, signé M., je vais écrire sur toi et sur Pappini, puis s’il en a
toujours envie, il pourra aussi faire paraître les élucubrations par lesquelles
tu t’efforces de m’offrir en pâture aux curés. Buona notte, cavaliere.
Durant
des années après cette conversation, aucune trace de la personne de Merlin dans
les journaux. Puis un bref entrefilet : Merlin aura un malaise, il
s’affalera dans un café, on le transportera chez lui, probablement une attaque
cérébrale. Dans sa main paralysée il serre convulsivement une page arrachée
d’un journal étranger sur laquelle un rapport officiel énumère la liste des
morts et des blessés d’une catastrophe de chemin de fer.