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Merlin dévoile son plan

 

 

Dans le courant du deuxième mois de l’exposition universelle de Londres, un an après la paix de Rome, une enquête organisée par un magazine bihebdomadaire n’ayant que deux années d’existence, mais atteignant déjà un tirage considérable, provoqua une assez grande sensation. La rédaction interpellait les plus éminents savants, écrivains, penseurs du monde, avec la pathétique question suivante : « Y a-t-il un au-delà ? ». Les organisateurs veillaient à donner la parole à des points de vue aussi extrêmes que possible : toutes les tendances furent représentées, allant du matérialisme le plus strict jusqu’au mysticisme le plus embrouillé.

L’enquête approchait de sa fin, deux des intervenants s’accrochèrent ardemment, tandis qu’un troisième, le charmant Bryan, se faisait fort dans son deuxième article de démontrer par ses paradoxes raffinés que la question avait été mal posée.

Un après-midi de septembre vers cinq heures, Mr. Smith, le rédacteur en chef, était occupé à répartir les illustrations quand le téléphone sonna. La standardiste s’enquit : Monsieur le rédacteur en chef aurait-il un moment pour recevoir Mr. Merlin Oldtime ?

Mr. Smith, le téléphone à la main, s’adresse au rédacteur adjoint :

Oldtime… Merlin Oldtime… s’agirait-il du grand reporter des années trente… en personne ?

- Il vit encore, Oldtime ? - s’étonne le rédacteur adjoint. - Je te jure que je ne le savais pas. Je me souviens, il y a cinq ans il a été question d’un voyage, en Inde je crois, il s’était proposé au « Times » mais les pourparlers n’ont pas abouti… Justement, l’autre jour quelqu’un a prononcé son nom, Billy prétendait qu’il avait péri dans la bataille de Bagdad…

Le chef du département photos intervient :

- Mais non, Oldtime doit avoir au plus soixante ans, je garde tout un tas de prises de vues sur lui dans les archives.

Le rédacteur en chef reprend le téléphone :

- Priez Mr. Oldtime de venir à six heures et demie.

À six heures et demie précises l’interphone retentit demandant si Mr. Oldtime peut se présenter.

Mr. Smith sonne son secrétaire pour qu’il fasse immédiatement entrer Merlin. Plus tard, au cours des débats qui suivront, lorsqu’on interrogera Mr. Smith, il se rappellera que tout de suite après avoir sonné il s’est probablement penché au-dessus du manuscrit qu’il était en train de corriger. Ce n’est pas de sa part une manière de se donner des airs pour montrer au visiteur combien il est occupé, pour que celui-ci ne surestime pas l’importance de sa visite. Mr. Smith a pensé reposer le manuscrit dès l’ouverture de la porte et aller amicalement à la rencontre de Merlin. Peut-être justement parce qu’il attend fortement l’ouverture de la porte et l’annonce du secrétaire, il se laisse immerger dans une phrase du manuscrit dans laquelle il n’arrive pas à bien trouver la juste place du prédicat ; il biffe le tout pour la troisième fois, il essaye de l’insérer entre d’autres mots, le malheureux prédicat oscille au-dessus et au-dessous de la ligne comme la tête échappée d’une note de musique. Dans ces conditions il ne trouve rien d’étonnant à ce que l’annonce du secrétaire et l’ouverture de la porte échappent à son attention, il y a une forte chance qu’il ait d’ailleurs prononcé le « come in » habituel, mécaniquement, et s’il l’oublie plus tard, cela ne signifie rien. Toujours est-il que lorsqu’il lève son visage, étonné que le secrétaire n’arrive toujours pas, Merlin se tient déjà là, devant le bureau. Mr. Smith n’a absolument pas l’idée de s’inquiéter, tout au plus se sent-il un peu gêné de sa distraction.

Au demeurant il n’a pas le temps de se poser des questions, tellement il est surpris de l’excellente condition physique de ce revenant des temps anciens. Merlin a maigri, ses gestes sont juvéniles, son doux visage est bronzé, seuls ses yeux se sont un peu enfoncés dans leurs orbites, faisant apparaître par instants l’éclair de son regard attentif comme un lampadaire de jardin derrière un grillage vu par la fenêtre d’un train.

Smith sursaute immédiatement, en se justifiant :

- Ô… dear Mr. Oldtime… excuse me… voyez-vous j’étais plongé dans ce maudit… merci de votre bienveillance… mais je vous prie de prendre place, par le Ciel…

Il s’approche de Merlin mais celui-ci n’attend pas, il s’enfonce rapidement dans le siège placé du côté droit, même dans ce geste il y a une sorte de refus, ce qui arrête Smith. Apparemment Mr. Oldtime souhaite prendre un ton un peu moins intime, par conséquent Smith retourne à son bureau et s’assoit.

- Je n’ai pas eu encore l’honneur, il me semble… - commence-t-il tout de même, aimablement.

- Non, en effet - répond aussitôt Merlin - puisque depuis dix ans je ne suis pas passé à Londres.

Puis, reposant ses bras sur les accoudoirs, il se penche en avant et de sa voix de fausset et son staccato caractéristique il se met à parler rapidement.

- Je ne voudrais pas trop longtemps abuser de votre patience, mon cher rédacteur. Si vous êtes intéressé par mon offre, je serai de toute façon amené à faire des comptes rendus plus détaillés, et dans le cas contraire je n’ignore pas ce qu’on entend dans une rédaction par une aimable invitation à prendre place.

- Je vous écoute, Mr. Oldtime.

Smith fait un geste prévenant, cependant il calcule déjà ce que pourrait valoir pour le journal l’exhumation de l’ancienne célébrité déchue. Il a l’air d’avoir apporté quelque chose du front chinois-mandchoue. L’Asie n’intéresse plus beaucoup le public ces temps-ci, depuis que nous avons définitivement perdu les Indes Occidentales. Le patron ne refuserait quand même pas totalement, il en gardera bien une bricole, ne serait-ce que par compassion, qu’il la publie ou non.

- Je suis attentivement cette enquête de l’au-delà qui est en cours chez vous, c’est ce qui me conduit ici.

Smith s’étonne.

- Ce n’est tout de même pas dans ce dossier que vous voulez intervenir, Mr. Oldtime ? À ma connaissance la métaphysique ne fut jamais pour vous…

Les lèvres de Merlin se tordent en une soudaine grimace de mépris.

- Intervenir ! Intervenir sur quelque chose n’a jamais été ma tasse de thé, sinon pendant une certaine période de mes années de crise, et encore par pure autodéfense… Bien au contraire, Mr. Smith. J’espère que si mon offre est acceptée vous trouverez le moyen de balancer en toute hâte cette salade de concombres sucrée de votre journal, ne m’en veuillez pas. Écoutez, vous devez connaître à fond le goût de vos lecteurs, et par ailleurs cette enquête obtient un grand succès ; mais à moi elle me donne la nausée…

Smith rougit imperceptiblement. D’un sourire courtois mais un peu forcé il encourage Merlin à se sentir tout à fait à l’aise, et à bien vouloir développer à sa guise son opinion personnelle très chère et très honorée.

- Donc - poursuit Merlin - il ne s’agit aucunement d’intervention. Le seul rapport que mon offre présente avec cette macédoine c’est que celle-ci en est le prétexte : l’autorité de votre entreprise et la réputation des participants ont suscité l’intérêt du public ; jusqu’à un certain point et pour quelques semaines il est devenu à la mode dans les salons des gens bien de se chatouiller et de se gratouiller avec des questions métaphysiques. Je pense ne pas me tromper en supposant qu’un reportage original, une série de reportages, sur le site même dont parlent ces élucubrations romanesques ferait sensation dans cette atmosphère et contribuerait même à augmenter le tirage. C’est un reportage, ou plutôt une série de reportages sur les lieux que je vous propose de faire, si vous m’en donnez les moyens, et si vous me donnez de la place dans votre journal.

Smith hausse les sourcils, il porte les paumes de ses mains aux oreilles.

- Reportage sur les lieux… Je ne comprends pas de quoi vous parlez, mon cher collègue.

Merlin sourit amèrement.

- Autrefois Merlin Oldtime se faisait plus vite comprendre, je me souviens du jour où je n’ai même pas pu terminer l’annonce de mon projet de descente dans le cratère du Hekla : le rédacteur topa là et passa aussitôt aux conditions financières. Je regrette que la confiance que j’inspire ait fondu, mais j’espère que je saurai vous prouver que c’est à tort. Voici de quoi il s’agit, Mr. Smith. Je passe un certain temps dans cet au-delà dont vous n’arrêtez pas de causer, j’y passe ; j’enverrai à mes commanditaires, des lieux mêmes, de là-bas, les papiers originaux « de notre envoyé spécial ».

Mr. Smith s’enfonce lentement dans sa chaise. Il sourit avec aigreur. Il n’est pas d’humeur à batifoler, tout particulièrement avec l’homme auquel il a prévu de rendre un service. Mais une fois qu’il est sur sa lancée, il faut faire bonne figure à la mauvaise plaisanterie.

- Je comprends, Mr. Oldtime, quoique votre critique à l’égard de notre enquête me semble un peu trop sévère. Votre façon de me communiquer votre idée est… est très… habile, mais j’aurais aussi bien compris votre proposition… sans cette façon habile de me la communiquer… je veux parler de l’offre… En somme vous songez, n’est-ce pas, à notre supplément humoristique dans lequel vous souhaitez écrire une caricature de notre série d’articles sérieux… sa parodie en quelque sorte…

Merlin lève la main, sans comprendre, Smith poursuit.

- Une seconde, s’il vous plaît. Cela ne me surprend nullement, je ne prétends aucunement impossible que vous sachiez produire des choses remarquables dans ce genre pour vous nouveau, le croquis fantaisiste, surtout s’il touche à votre métier… d’autant plus que ce genre de velléités ne manquait pas dans vos travaux de jadis… Et ce n’est pas si inhabituel que cela de voir un jour un grand tragédien se produire dans un rôle comique… jouer Falstaff après Roméo. Vous avez dû envier les lauriers de vos plaisants caricaturistes qui ont excellé autrefois dans l’imitation du fameux style Oldtime, et vous vous dites : pourquoi eux plutôt que moi, n’est-ce pas…

Il ne peut pas achever son badinage qui prend même une tournure franchement railleuse. Merlin tape impatiemment du pied.

- Voyons, Mr. Smith, laissez cela. Pardonnez-moi, mais j’avais compté sur une discussion un peu plus intelligente. Être confondu avec un humoriste débutant ne m’offense pas, seulement je trouve cela caractéristique de l’esprit qui règne de nos jours dans la nouvelle presse. Ne vous fatiguez pas, votre supplément humoristique ne m’intéresse pas. Pour la troisième et dernière fois je résume mon offre : il s’agit d’un voyage dans l’au-delà, d’un déplacement réel dans l’autre monde, en partant de cette vie terrestre et en revenant ici même, ce sont les expériences et le vécu de ce voyage que j’offre à votre journal pour publication sous forme de feuilleton. Si vous êtes prêt à discuter avec moi précisément de ce projet, je suis volontiers à votre disposition, dans le cas contraire, ne m’en veuillez pas, je ne suis pas moi non plus d’humeur à badiner…

Pendant cette tirade le sourire mécanique de Mr. Smith vibre toujours là sur ses joues mal rasées, mais il se tord comiquement, et en gros plan il ressemble davantage au rictus effaré de Buster Keaton quand, du plat dont il a soulevé le couvercle avec un appétit plein d’espoir sort en sifflant la tête d’un serpent python adulte, la bouche béante et les yeux injectés de sang. Smith pâlit légèrement, rentre la tête, puis une demi-octave plus haut que son registre normal et imitant involontairement la voix de Merlin, il répond très doucement et très sérieusement, pendant qu’inquiet, il regarde constamment vers la porte et tâtonne de la main le pourtour de la sonnette.

- Allons, allons, Mr. Oldtime… pardonnez-moi… je ne voulais pas vous offenser… je vous prie de vous calmer… bien sûr, naturellement… Mais vous comprenez, n’est-ce pas, un peu inhabituel… Toutefois j’ai très bien compris l’essentiel, naturellement… Alors, où en étions-nous ? Euh… vous êtes donc de retour de l’au-delà et… euh…

Merlin fixe le bégayeur. Lui aussi très doucement, de façon presque apaisante, il dit, tout en observant Mr. Smith attentivement et presque avec compassion :

- Non, ce n’est pas là que nous en étions. Excusez-moi si j’ai été un peu brutal et moi aussi je vous demande de vous calmer. Donc, je ne suis pas en train d’en revenir, mais au contraire sur le point de vouloir y aller.

Dès lors la conversation se poursuit sur le même ton, ils se renvoient des réponses avec une bienveillance et une prudence réciproques, s’étant avisés tous les deux que l’autre, le pauvre, a brusquement perdu l’esprit et qu’il ne faut surtout pas l’irriter.

- Bien sûr, très bien… Donc vous, vous passez dans l’autre monde, n’est-il pas vrai… et de là-bas… Bref, vous vous êtes convaincu que l’au-delà existe bel et bien.

- Naturellement. Sans cela, ce ne serait pas chose facile. On ne peut pas aller dans ce qui n’existe pas.

- Et si vous me permettez la question, de quoi il a l’air cet autre monde, tout de même ?

- Je le saurai une fois arrivé là-bas. De la planète Mars aussi, je sais qu’elle existe mais je ne peux pas dire comment y sont, mettons les institutions administratives, puisque je n’y suis jamais allé.

- C’est clair… Mais vous vous êtes tout de même convaincu de son existence… Pourrais-je savoir comment vous vous êtes convaincu de l’existence de l’autre monde… ne vous méprenez pas, je suis moi aussi croyant, vous pouvez me voir à la messe tous les dimanches… mais étant donné que vous n’êtes pas venu me trouver en cette qualité… ou serait-ce cela le vrai sujet ? Pour une collecte ? Car dans ce cas, très volontiers…

- Non, non bien sûr… Mon offre est de nature commerciale… Quant à votre question comment je m’en suis convaincu… permettez-moi de ne vous le révéler que si notre négociation aboutit. La seule chose qui importe pour vous en ce moment même c’est de savoir si je peux vous offrir des garanties, si je suis en mesure d’accéder…

Smith fait un geste horizontal de ses mains.

- Voyons… cela ne demande pas de garantie. Nous tous, nous y accéderons un jour, n’est-il pas vrai ?

- Naturellement, mais tâchez de comprendre une bonne fois qu’ici il ne s’agit pas d’un mort mais de l’accès dans l’autre monde d’un homme bien vivant, ce qui aurait un double avantage, un du point de vue du journal et l’autre de celui du correspondant. En effet, d’une part un homme vivant a le moyen de rester en contact avec ses congénères, ce qui me paraît pour le moins assez difficile pour un mort, et d’autre part, c’est le plus important, il aura la possibilité de revenir et de confirmer personnellement ses comptes rendus. C’est ce qu’en l’état actuel des techniques on n’est pas encore parvenu à réaliser, il est vrai qu’on ne s’est pas beaucoup fatigué ; et c’est à ce propos que je viens justement d’avoir l’honneur de présenter ma modeste entreprise. Et puisque votre méfiance à l’égard d’une annonce aussi exceptionnelle et, je le reconnais, surprenante, est tout à fait compréhensible, j’ai apporté un certain nombre de certificats dont l’authenticité est peut-être un peu compliquée à établir avec les méthodes de contrôle de nos fonctionnaires, mais j’aurai l’occasion de prouver que je les ai obtenus le plus légalement du monde.

Merlin fouille dans ses poches. Smith l’observe, les yeux exorbités, tout en jetant des regards impuissants vers la porte. Merlin en retire une grosse enveloppe, de cette enveloppe il exhibe des documents, il les pose sur ses genoux et en prend un dans la main.

- Pardonnez-moi si je ne peux pas vous le mettre en main… non pas que je redoute que vous… mais la substance dont le papier de ce document est fabriqué… comment dire… par la nature de la chose… ne permet pas de… disons, de le mettre entre les mains d’un profane… il y faut certaines conditions préalables… je vous expliquerai plus tard… Pour le moment je vais simplement vous montrer le document lui-même… ayez l’obligeance de vous approcher… vous pourrez vérifier que je le lirai mot à mot.

Smith se penche en avant. Devant ses yeux éberlués, un parchemin ordinaire, jaunâtre, un manuscrit, avec une date en haut et un cachet en bas. Merlin lit le texte à haute voix :

 

Certificat,

 

 

À l’attention de Mr. Merlin Oldtime, collaborateur du journal référencé en annexe, par lequel nous reconnaissons l’authenticité du passeport avec photo en sa possession, établissant son identité. Ce passeport donne droit au bénéficiaire de franchir le Quatrième Poste Frontière de la Cinquième Dimension, et l’autorise à pénétrer en franchissant expressément la septième voie ferrée d’évitement près de Dünkirchen, il est valide jusqu’au 31 décembre 1874 inclus, il n’est pas transférable et ne peut être cacheté qu’accompagné du présent certificat.

Le 7 juin 1871.

Bismarck, signature autographe

 

 

Merlin fait lecture du nom du signataire avec une modeste fierté, il lève la tête et attend l’effet produit. Comme il ne voit devant lui qu’une figure pâle et défaite, il commence une explication hâtive.

- En effet, le passeport avec le visa qu’il contient, ou plutôt, précisément à cause du visa, compte tenu de sa forme et de son matériau particulier, je ne peux pas le porter sur moi dans un local éclairé, c’est pourquoi je me suis procuré cette sorte d’attestation. J’espère que le nom du rédacteur constitue une garantie suffisante, regardez la signature, une telle signature est infalsifiable, faites-vous apporter le tome B du grand Webster, un fac-similé doit certainement illustrer la biographie de Bismarck, je m’en souviens très bien, son écriture n’a guère changé jusqu’à sa vieillesse, regardez cette lettre « B ». En un mot, le passeport est régulier comme vous le voyez. Le fait qu’il contient également un permis de voyage de retour, jusqu’à la même station, vous devez le croire sur parole, pour le moment cela importe peu pour vous de toute façon. Mais rassurez-vous, j’ai encore ici des certificats, des attestations, des autorisations spéciales, des annexes donnant droit à des compartiments individuels, des papiers, tickets, jetons, tout ce que vous voulez, vous me connaissez, je prends ces choses-là très au sérieux. Moi, je traverse la neuvième dimension avec une aisance totale ; j’ai aussi dit à mon protecteur, Ben Bariban, que je me fiche du reste : je suis persuadé que seule cette fichue quatrième dimension a été difficile, ensuite tout ira comme sur des roulettes. Qu’en dites-vous ? Il sait en faire des choses, le vieux Merlin ?

Smith agrippe des deux mains le bord de la table. Dans sa figure livide il allonge la bouche presque jusqu’aux oreilles pour que son sourire paraisse aussi mielleux que possible.

- Félicitations. Sincères félicitations. Vous me voyez convaincu. Me permettez-vous une seule question : je n’ai pas tout à fait saisi cette histoire de voie ferrée d’évitement… avec le franchissement… et avec ce…

Dünkirchen

- C’est ça… Dünkirchen… je ne suis pas très calé en géographie… mais autant que je m’en souvienne… l’entrée de l’autre monde ne se situe pas exactement à cet endroit… d’habitude on parle d’une sorte de porte… et d’un nommé Pierre qui est là pour faire entrer les gens…

Merlin fait un geste de dédain.

- Je n’ai pas le temps d’expliquer. Naturellement, cela est aussi possible, mais de nos jours il y a déjà des passages plus confortables. Il faut s’y connaître, moi, je connais toute la carte comme ma poche, depuis le début… Mais vous lirez tout cela dans mes reportages, dans les moindres détails… Maintenant ce qu’il s’agit de savoir c’est : est-ce qu’on le fait ?

Smith répond aussitôt :

- Cela va de soi ! Quand partez-vous ?

- J’attends encore un document. Je serai prêt dans trois jours.

- Et quand recevrons-nous le premier compte rendu ?

- Le lendemain. Mon secrétaire, Jubashat, à qui je les dicterai directement, pourra confortablement vous apporter les manuscrits entre trois heures et six heures chaque après-midi. À partir de ce jour le matériau pourra vous parvenir sans interruption.

- Et… à combien de livraisons vous engagez-vous ?

- Cela dépend. J’aurai le moyen de vérifier si le sujet intéresse le public. En ce qui concerne les honoraires…

- Ce n’est pas trop tôt ! - hurle Smith.

Merlin, surpris, l’observe, et il se retourne pour suivre son regard dément.

Le secrétaire du rédacteur se tient dans l’embrasure de la porte, stupéfait.

- Ce n’est pas trop tôt ! - hurle Smith. - Cela fait une heure que je sonne.


 

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