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Le « New History » prend une option

 

Affolé, Mr. Tyler, le secrétaire, se confond en excuses.

- Je vous demande pardon ! J’ai dû faire un saut au standard… ils avaient un dérangement… Que s’est-il passé ?

Mr. Smith hurle comme un gentleman offensé qu’on aurait arrêté par erreur et gardé en prison pendant une demi-heure, voyant le détective survenir avec ses excuses pour le libérer.

- Ce qui s’est passé ? Il s’est passé que j’ai beau presser le bouton de la sonnette, tout le personnel est sourd et me laisse seul, enfermé avec un fou dangereux !

Le secrétaire regarde le visiteur, ahuri. Merlin se lève lentement, il pousse sa chaise en arrière et lui-même il recule. Il s’exprime d’une voix douce et bien articulée, mais sur le ton aigu de l’amour-propre offensé.

- Ah… bon. En somme vous ne traitiez pas sérieusement avec moi… vous me prenez pour un échappé du cabanon, et vous me parlez comme à un petit morveux… Vous m’en rendrez compte, Mr. Smith. Dans ces conditions je retire évidemment mon offre, je choisirai des partenaires plus sérieux. J’ai bien l’honneur.

Il hoche orgueilleusement la tête mais reste sur place. Mr. Smith, brusquement redevenu vif et courageux, fait de bruyantes excuses.

- Mais non, mon cher collègue, que vous êtes-vous mis en tête… Si j’ai appelé mon secrétaire c’est pour mettre notre accord par écrit… Il va falloir naturellement mettre mon secrétaire au courant, n’est-ce pas… Vous savez, Monsieur le secrétaire, Mr. Oldtime va partir dans l’autre monde et il nous enverra des correspondances de là-bas… Il dispose d’excellentes recommandations, de personnalités non moins éminentes que Bismarck lui-même, il la lui a fait parvenir directement du siècle dernier, n’est-ce pas Mr. Oldtime ? Auriez-vous l’amabilité de montrer ce certificat, Mr. Oldtime

Pendant ce temps Mr. Smith envoie des clins d’œil secrets dans la direction de Mr. Tyler, il lui donne même un coup de pied en cachette en désignant le téléphone.

- Le certificat ?

Merlin se calme soudain. Il sourit, se rassoit sur sa chaise, il la fait rouler près de la table. Il pose ses documents, il en sort le parchemin jauni.

- Si vous voulez à tout prix le prendre en main, faites donc. Mais je vous préviens, vous devrez rester aussi placide que je le suis maintenant.

Il lui donne le papier. Mr. Smith le prend dans sa main… ou plutôt il prend dans sa main quelque chose qui n’est plus ce même objet que Merlin lui a passé. Dès qu’il l’effleure avec deux doigts il sent encore une sorte de papier, mais quand il veut le toucher avec les autres doigts aussi, le papier disparaît… Un instant il tente de rattraper le vide, ensuite il regarde, effaré, la paume de sa main : c’est une coccinelle rouge qui s’y promène, arrivée au bord elle bat des ailes.

Merlin se penche en avant, intéressé.

- C’est curieux… En projection tridimensionnelle la coccinelle est le reflet de mon passeport… Ce n’est pas si mal. En soixante-dix ans il s’est peut-être transformé, moi-même je ne m’y connais pas suffisamment… Hop là ! Faisons attention, elle pourrait s’envoler… je pourrais toujours la poursuivre en l’air après…

Il rattrape avec deux doigts l’insecte qui prépare son envol, et le document jauni se trouve de nouveau dans sa main : la coccinelle n’est plus nulle part. Merlin explique en souriant.

- Habile manœuvre de prestidigitation, hein ? L’explication est très simple. Moi-même je suis dans la quatrième dimension, donc tout ce qui m’appartient ou tout ce qui me tombe entre les mains se déplace dans le temps par rapport à son environnement… il est bien clair que ce morceau de papier a été une coccinelle… au moins partiellement…

Sur le moment les deux hommes sont incapables de réagir, le secrétaire rit nerveusement. Merlin se tourne vers lui, un peu impatient.

- De quoi riez-vous ? Vous n’êtes jamais allé au cinéma ? Là vous n’y voyez aucune sorcellerie : les projections vivent leur vie comme si ça se passait au présent, pourtant tout ça est fini depuis longtemps. Évidemment la technique rend tout compréhensible dès qu’on fait les choses soi-même, sauf ce qui justement rend la technique possible…

Mr. Smith n’entend pas un traître mot de tout cela, il fixe les mains de Merlin bouche bée, comme un enfant de cinq ans. Puis complètement transfiguré, pris d’un enthousiasme fiévreux il lâche péniblement ces mots :

- Extraordinaire ! C’est vraiment extraordinaire, Mr… euh… Comment faites-vous cela ? Je n’ai jamais rien vu de pareil, pourtant je suis membre du…

Merlin en colère lance un coup de tête dans sa direction.

- Du club des acrobates amateurs, peut-être ? Incroyable naïveté, incroyable manque de culture ! Un tour de carte au siècle de la radio !

Mr. Smith rougit légèrement.

- Cher Merlin… j’ai vraiment honte… pour tout à l’heure… Si j’avais su que vous aviez ce genre de capacités… Ne voudriez-vous pas recommencer ?

Merlin reste impassible, figé.

- Mr. Smith, je ne suis pas venu chez vous pour vous amuser de quelque production. J’aurais souhaité négocier sérieusement. Comme vous ne m’en avez pas donné l’occasion et que de plus vous paraissez légèrement distrait… je ferais peut-être mieux de revenir une autre fois… Par téléphone vous pouvez toujours me joindre, il suffit d’appeler Mister Bariban au 38422… mais je vous préviens, je ne resterai que trois jours à Londres… et comme maintenant j’aimerais me mettre à lire et que de toute façon mes yeux supportent mal cette obscurité et cette monotone lumière pourpre… si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais allumer… et de nouveau je vous souhaite le bonsoir !

Merlin hoche la tête une nouvelle fois.

- Pas question ! - crie Smith - nous ne vous laissons pas partir, n’est-ce pas Tyler ?

- Non, non - balbutie le zélé Tyler.

Merlin, glacial, hausse ses sourcils couleur paille.

- Vous ne me laissez pas partir ? Vous êtes tombés sur la tête ? Comment pensez-vous vous y prendre ?

Smith essaye de plaisanter :

- On pourrait très bien fermer la porte à clé.

Merlin, furieux, agite ses bras courts.

- Au nom du ciel, misérables myopes que vous êtes, est-ce que vraiment vous en êtes encore à vous figurer que moi, Merlin Oldtime, je suis planté effectivement et en personne sous votre nez ? Quelle débordante imagination ! Même si vous ne voyez pas le sofa sur lequel je suis allongé et la chambre dans laquelle je me trouve, au quarante-sept Trafalgar street… vous pourriez tout de même faire l’effort de les imaginer ! Bon, adieu, j’allume.

Cette dernière phrase résonne de loin, comme si elle ne venait pas de la pièce, comme si la pellicule était cassée, comme si dans le noir on continuait à entendre la bande-son… La chaise sur laquelle Merlin était assis à l’instant est vide, Merlin n’est nulle part. Les murs du bureau de rédaction, le mobilier et l’éclairage, dans un immuable silence, une totale indifférence et pour ainsi dire avec ennui, tout contemple les deux hommes qui se tiennent là, devant le bureau, transformés en statues de sel.

Smith réagit le premier. Il se racle la gorge, jette un regard soupçonneux sur Tyler.

- Hum… euh… comment ? Vous avez dit quelque chose ?

Tyler, rapide et toujours aussi zélé :

- Moi ? Moi, rien, Monsieur le rédacteur… de quoi s’agit-il ?

Smith est irrité par cette promptitude.

- De quoi s’agit-il, de quoi s’agit-il… Pourquoi il me regarde comme un crétin, celui-là ? Il n’y a rien à regarder, vous vous imaginez peut-être que je n’ai plus toute ma tête ? Je disais donc… où j’en étais déjà… je disais que… ce Oldtime… c’est bien comme ça qu’il s’appelle ?

- Merlin Oldtime, oui, Monsieur le rédacteur.

- « Oui, Monsieur le rédacteur », bon… il s’est fait annoncer cet après-midi, à mon avis c’est un homme de talent… quel est votre avis ?

Tyler, prudemment :

- Je le crois également… néanmoins…

Smith hurle :

- Il n’y a pas de « néanmoins ». À vous entendre personne ne peut avoir du talent si momentanément il n’a pas de succès… un homme vidé, on ne connaît ça que trop bien ! C’est un homme de grand talent, c’est moi qui vous le dis… il est un peu bizarre, mais… Que faites-vous ? Vous êtes fou, que faites-vous pendant que je vous parle ?

Pendant ce temps, Tyler tournoie comme un somnambule en contournant le bureau, d’abord très prudemment, puis de plus en plus hardi et de plus en plus étonné il commence à tapoter la chaise sur laquelle peu avant encore… Il y enfonce le bras, il caresse soigneusement le dossier… puis il se porte la main au visage, il touche son nez, ses oreilles, il se secoue… Il prend soudain conscience de la question, se redresse et pâle, au garde-à-vous, regarde Smith dans les yeux.

- Pardon, Monsieur le rédacteur, mais je ne me sens pas bien. J’ai des vertiges.

Smith tressaille un peu, puis il se reprend et il apostrophe Tyler :

- Vous ne vous sentez rien du tout, vous avez compris ? Vous n’avez pas de vertiges… vous ne vous tripotez pas comme… comme si vous n’étiez pas sûr… quand je vous parle… Mais que vous soyez sûr ou pas… même en admettant que vous rêviez… quand même… même dans vos rêves… vous, vous êtes le secrétaire et moi le rédacteur en chef… et quand je vous parle… aïe…

Il s’écroule sur la chaise, s’essuie le front. Tyler accourt.

- Mr. Smith, au nom du ciel…

Smith geint. Puis, silencieux, complètement abattu, en plein désarroi :

- Tyler... vous êtes éveillé ?

Tyler, frissonnant :

- Je ne sais pas… Je crois…

- Dites-moi, c’est vrai ? Vous l’avez vu, vous aussi ?

- Je l’ai vu.

- Vous l’avez entendu parler ?

- Je l’ai entendu.

- Euh… c’est vrai que… que vous ne vous sentez pas bien ?

- Je ne sais pas… j’ai peut-être des hallucinations…

- Oui… c’est pareil… on pourrait peut-être faire quelque chose… tous les deux ensemble nous pourrions pousser un grand cri… ou encore, je pourrais lancer des cocoricos… ça pourrait nous réveiller… vous ou moi… éventuellement tous les deux… Mais non, mais non… ça ne se fait pas… en plein jour… nous pourrions ne pas nous réveiller et tout resterait en l’état… et alors… quelque chose de terrible pourrait se produire… Le mieux c’est de rester ensemble et de bavarder… comme si c’était une chose toute naturelle… Qu’en pensez-vous ?

- J’ai pensé quelque chose, Monsieur le rédacteur… Peut-être que ce… ce… bref, il nous a peut-être administré quelque chose… à tous les deux… un gaz… ou n’importe quoi d’autre… une chose indienne… et maintenant, tous les deux nous sommes ivres… et nous croyons…

Smith se frappe la tête.

- Vous devez avoir raison… Et alors…

- Voilà… et alors rien… ou un trucage avec des projections… un jeu de miroirs… De quelque part il s’est fait projeter ici… il a même parlé de cinéma…

Smith sursaute.

- Tyler ! Vous avez raison ! Ce n’est pas possible autrement… Quel homme ! Mais comment fait-il cela ?

Tyler fait un geste de doute, on voit qu’il n’a pas vraiment confiance dans sa théorie.

- Attendez un peu… Avez-vous retenu le numéro de téléphone qu’il nous a donné ?

- Parfaitement. 38422… Je le saurais même la nuit…

Smith est déjà au téléphone, il compose le numéro.

- Allô, allô ! Ici la rédaction du « New History »… Comment ? Mr… comment ? Ba… Bariban… ah oui, ça me dit quelque chose… je vous en prie… pourrais-je parler à Mr… à Mr. Oldtime… est-il là ? Depuis quand ? Pardon ? Depuis midi… il n’est pas sorti de chez lui ? Hum… Dans ce cas… Ne le dérangeons pas… veuillez lui dire que Mr. Smith… attendez… je voudrais discuter avec lui des… des prises de vues… à propos du reportage que… qu’il nous a indirectement proposé… merci…

Il repose lentement le combiné, il se tourne vers Tyler. Il chuchote, pensif, de façon bien articulée :

- Tout… l’après-midi… il était chez lui…

Et il retombe dans son fauteuil.


 

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