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Merlin prend la route
Le
dix avril,
trois heures de l’après-midi.
Lumière
radieuse, printanière, transparente, l’air est frais et odorant avec un petit
arrière-goût salé. L’haleine de la mer, peut-être.
Le
gardien du cimetière de Chelsea sort de sa cabane, il se dirige vers le vieux
portail. Un Hindou à la peau brune, enturbanné, le regard triste, bien vêtu, se
tient devant le panneau d’informations.
- Vous
cherchez quelque chose ?
Les
bras croisés, l’homme salue.
- Je
consulte le tableau des enterrements.
- Il
n’y en aura qu’un, à quatre heures.
- Celui
de Jushni Jubashat ?
- Oui…
Un nom étranger, difficile à déchiffrer.
- Est-il
déjà arrivé ?
- Il
est dans la salle mortuaire.
- Puis-je
y entrer ?
- Monsieur
est de la famille ?
- Je
suis un parent.
- Je
l’ai deviné… Vous pourriez me dire comment ça se passera pour
l’enterrement ?
- Comme
d’habitude… Pourquoi cette question ?
- À
cause de la religion du défunt. On n’a pas encore vu cette religion dans ce
cimetière.
- Jushni Jubashat est de confession
brahmanique. J’ai un permis d’inhumer. Le prêtre brahmane, lui, sera à quatre
heures ici. Il n’y aura guère d’autre personne que moi pour l’accompagner, le
défunt ne connaissait personne à Chelsea.
- À
moins que des curieux ne viennent aussi…
- Je
ne compte sur personne. Nous n’avons rien mis dans les journaux. Vous devez
savoir que nous, brahmanes, nous n’enterrons pas.
- Alors,
quoi ?
- Nous
incinérons nos morts.
- Et
alors ?
- Jushni Jubashat sera également
incinéré. Mais cela ne peut pas avoir lieu maintenant, nous avons dû demander
le consentement de la famille en Inde pour le faire incinérer au crématorium de
Londres. Si nous le recevons, avec l’autorisation de la direction nous devrons
exhumer le corps et le transporter à Londres.
Le
gardien se gratte la tête.
- Un
cas bien compliqué. Le temps que ce consentement arrive…
- Il
n’y aura aucun problème, le corps est embaumé.
- Ah…
bon ! Et qu’est-ce qu’on mettra sur la stèle de bois ? Car la stèle
est déjà arrivée.
- Rien.
Juste une date : celle d’aujourd’hui. J’ai l’autorisation de…
Le
gardien hausse les épaules.
- Ces
Messieurs, ou plutôt Monsieur, ont des autorisations pour tout si je comprends
bien. Cela ne me regarde pas après tout… Je demandais simplement pour
l’entretien. Y aura-t-il de l’entretien ?
- Bien
sûr que oui… Veuillez noter, s’il vous plaît, le nom de ces fleurs exotiques
que vous devrez ensuite commander chez le fleuriste et dont vous devrez couvrir
la tombe… Je vous donne une avance d’une demi-guinée…
Il
donne l’argent, le gardien murmure quelque chose, gêné. Puis il demande avec
vivacité et courtoisie :
- Monsieur
souhaite-t-il que je l’accompagne ?
- Non,
merci, je trouverai le chemin.
Il
s’éloigne sur l’allée caillouteuse parmi les croix et les colonnes
silencieuses. Il cherche, consulte ses notes, s’arrête devant une stèle. Il se
penche en avant, lit l’écriteau. Il se prosterne par deux fois, les bras
croisés. Il poursuit sa marche, les cailloux crissent doucement.
Les
alentours de la salle mortuaire sont déserts. Le gardien est affairé ailleurs.
À l’intérieur la pénombre, une odeur lourde, quatre chandelles dans des
candélabres. Une unique couronne, sans mention sur le ruban. Le corps gît,
allongé dans le cercueil noir, le couvercle est appuyé contre le mur :
toujours pas de mention distinctive. Un linceul de brocart, lourd, sobre.
Au
moment où l’homme s’approche du catafalque, une voix fâchée, haut perchée,
chuchote sous le linceul :
- À la bonne heure… Tirez le rideau au
cas où quelqu’un aurait quand même la malencontreuse idée de passer par ici…
Aïe, j’ai le dos en capilotade…
Le
linceul glisse, le corps haletant s’assoit. Il se tâte les flancs.
- Quelle
ânerie c’était de me faire transporter ici si tôt… Mais j’étais trop content
que tout se soit bien passé… je craignais que le coroner change d’avis et
revienne sur sa décision… Enfin, l’essentiel c’est qu’il a signé le permis
d’inhumer… C’était dur, si vous voulez savoir… j’ai complètement perdu la main
depuis que nous sommes en Europe. Je ne pourrais plus gagner ma vie comme
fakir. Quoi de neuf, Bariban ?
- Tout
va pour le mieux.
- Mes
bagages ?
- Tous
les trois. La grande valise qui contient la culotte de cheval, le docteur
Scholtz l’a configurée en géranium, les deux petites, je les ai confiées à
Angéla, elle en a modelé des canaris, une couple. Je
les ai placées toutes les trois dans l’embrasure de la fenêtre, ce soir nous
ferons tracer le cercle par deux amis sûrs, ils les transféreront, vous les
aurez à la frontière.
- Avec
les documents ?
- Avec
les documents.
- Quoi
de neuf au journal ?
- J’ai
signé l’accord définitif en votre nom, Sahib. Ils ont pris note de la
procuration, après chaque article ils me remettront vos honoraires en mains
propres ; je les déposerai à votre nom à la Banque Nationale.
Mr. Smith réceptionnera un jour sur deux les manuscrits authentifiés par
un code. Ce Mr. Smith m’a interrogé pendant une demi-heure.
- Pour
vous faire avouer le truc. Je m’en doutais.
- Oui.
Ils tiennent avec acharnement au mécanisme de téléportation que nous aurions
inventé et dont nous ne voudrions pas céder le brevet.
- Sancta
simplicitas ! Si tu leur montres une machine,
tout va bien, ils sont prêts à gober que j’ai fait engager la grand-mère du
diable à Hollywood comme prima donna ; ils croient tout d’une machine mais
rien de l’esprit qui l’a inventée ! Durant six mille ans ils ont trouvé
tout naturel que le mâle du grand paon de jour trouve sa femelle à cent miles
de distance, mais ensuite est venu le télégraphe ; alors là ils ont bonne
mine : les papillons auraient-ils eu le télégraphe, eux ? À ces gens-là
on pourrait faire avaler que les Égyptiens connaissaient le téléphone sans fil
puisqu’on n’a pas trouvé de fil dans les pyramides ; qu’est-ce qu’on peut
y faire ? Ils sont incapables de s’abstraire de l’écoulement du temps dans
leur réflexion. La pendule, la pendule, la pendule remontée a arrêté leur
entendement.
- Tout
le monde n’a pas la chance que nous avons eue, Sahib.
- Là,
tu as raison. Mais même toi et moi, sans nos yeux ouverts et sans le
refoulement de la logique temporelle nous n’aurions pas découvert l’essence de
l’Instant Éternel. Sur le mont Horeb, tu t’en souviens ? - Quand apparut
le petit enfant et qu’il s’avéra que c’était moi. À partir de ce moment tout
est devenu facile, bien sûr. Mais je dois t’avouer, Bariban,
que je n’aurais pas eu le courage de sauter dans l’Instant Éternel si je
n’avais pas été hanté depuis l’enfance par un problème étrange : je t’en ai
déjà parlé une fois mais tu l’as peut-être oublié. Personne ne s’en préoccupe,
pourtant c’est une chose bien connue : un bruit extérieur nous fait rêver
une action antérieure ; une pierre dégringole près de ta tête pendant que
tu dors, et tu achèves un long rêve dans lequel l’adversaire de l’action
préalable te frappe à mort à l’instant même où la pierre fait sa chute. Tu
sais, Bariban, j’ai toujours eu le vague soupçon que
les choses ne se produisent pas les unes après les autres mais les unes à côté
des autres, que l’Espace existe mais que le Temps n’existe pas. Voilà pourquoi
il a été possible de retrouver la voie à travers l’étroit sentier où conduisait
l’enfant, vers la vaste étendue intemporelle extérieure. Tu comprends, Bariban ?
- Tu
t’exprimes avec des notions européennes, Sahib. Le disciple de Brahma comprend
ta pensée mais ne comprend pas tes mots. Tes concitoyens comprennent tes mots
mais ils ne comprennent pas ta pensée.
- Peu
importe, Bariban, qu’ils le comprennent ou non, le
principal est que nous avons conclu l’affaire. Alors, écoute-moi maintenant
parce que l’heure tourne et nous n’avons plus beaucoup de temps pour parler.
- Je
sais tout, Sahib, mais redis-le si tu le désires.
- Après
l’enterrement tu retourneras à Londres, tu régleras un mois de loyer pour
l’appartement de Trafalgar street. Chaque soir à six
heures précises vous vous réunirez, Kammon et Angéla
et toi, vous tracerez le cercle. Vous réglerez le récepteur (à propos !
N’oublie pas de régler scrupuleusement les redevances radio !) sur la
longueur d’onde convenue (elle figure dans ton agenda), c’est sur elle que je
dicterai. C’est Angéla qui prendra ma dictée, si je ne suis pas trop fatigué je
conduirai aussi sa main, j’aimerais que cela ressemble à mon écriture. À huit
heures du matin le manuscrit doit être précisément déposé à la rédaction contre
un reçu. Vérifie soigneusement les épreuves, veille à ce qu’ils n’y ajoutent
pas quelque bêtise et qu’ils n’enlèvent rien d’important. En cas de besoin tu
auras des instructions spéciales sur la façon de me contacter, je tiens à
veiller à ce qu’il n’arrive rien de désagréable dans l’au-delà à cause de vous.
N’essaye pas de me contacter sans y être invité.
- Sois
tranquille, Sahib.
- Avant
mon retour je vous ferai savoir exactement où et quand je traverserai la
frontière. Alors tu pourras tout préparer. Tu ordonneras l’exhumation du corps,
tu examineras soigneusement son état, je tiens absolument à ce que ce soit un
médecin qui procède à cet examen : toi, tu n’y connais rien. Tu le feras
transporter au crématorium de Londres. Dès que j’aurai franchi la quatrième
dimension, tu feras la piqûre pour qu’au réveil je ne sois pas trop
hébété ; le pantin destiné à l’incinération, Monsieur Jushni Jubashat,
nous pourrons déjà le transmettre ensemble aux autorités compétentes.
- C’est
bien entendu, Sahib.
- Parfait.
Nous prenons donc congé, Bariban. J’avoue que je suis
un peu nerveux. Alors que l’expérience la plus risquée a été mon premier
passage dans la quatrième dimension, c’est maintenant que ma curiosité va
découvrir la véritable nouveauté. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui
m’attend dans la cinquième dimension et dans les autres ; tu sais fort
bien que les connaissances que j’ai rencontrées dans la quatrième n’en savent
guère plus que moi. Ils tournoient eux aussi devant les frontières, envieux et affamés,
sans pouvoir les franchir, et ils m’ont regardé avec une jalousie non
dissimulée, quand je leur ai montré mon autorisation de passage. Celui qui a le
plus hoché la tête c’est le vieux Clemenceau, il n’en revenait décidément
pas ; tu vois, Bariban, il vaut mieux être
journaliste.
Il
se recouche et se tait pendant quelques minutes.
Puis,
ensommeillé :
- Passe-moi
le flacon, Bariban.
Bariban le lui passe.
Il
le soulève, l’examine d’un œil scrutateur à la flamme de la chandelle. Puis il
le débouche et il avale le contenu d’un trait.
Bariban se penche sur lui.
Le
visage blond roux grimace un rictus. Le nez s’aplatit, la contraction des
lèvres atteint un point haut puis se relâche, les deux lèvres s’écartent, les
dents se découvrent, le menton s’affaisse. Sous les paupières palpitantes les
globes oculaires se retournent puis s’immobilisent, ensuite c’est fini :
tout mouvement a cessé, l’expression se transforme sans frémir en une sorte
d’extase stupéfaite, transportée.
Le
visage d’un nouveau-né, dans le ravissement de la découverte de la lumière du
Soleil.
Lentement
Bariban se lève, sur la pointe des pieds il atteint
le rideau, il l’ouvre. Le prêtre brahmane se tient déjà là.
Quand
il parvient à la porte du cimetière, ses oreilles perçoivent un bruit lointain.
Des crieurs de journaux dévalent la rue.
L’un
d’entre eux le heurte presque. Il se retourne furieux, puis poursuit sa course
avec sa pile de journaux sous le bras, petit ange poisseux, il braille :
« Édition
spéciale ! »
Dans
son prochain numéro « The
New History » commencera la publication du
reportage de Merlin Oldtime dans l’autre monde !
« Édition
spéciale ! »